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Suicide.

 

Avant de se poser la question de savoir si le suicide est un acte de courage ou de liberté, ne faudrait-il pas se poser la question de savoir ce qu’est le suicide, les mots ont parfois plus qu’une définition, ils ont un sens, les mots pensent.

 

Le mot suicide est un mot récent, c’est un mot moderne, sa première occurence se trouve chez un journaliste, critique littéraire, qui eut quelques mots avec Voltaire, l’abbé Desfontaines dans un recueil «observations sur les écrits modernes», bien sûr on retrouve ce mot dans l’ouvrage de Voltaire publier en 1739 «Du Suicide ou de l’homicide de soi même». Les encyclopédistes acceptent le néologisme et le diffusent.

On le voit le mot suicide est fait sur le mot homicide. Les deux termes ont en commun le latin cidium, acte de tuer, qui a donné regicidium, uxoricidium, infanticidium, homicidium, tyrannicidium. Cidium dérive de caedere que l‘on peut traduire par «pour réduire». 

Sui est aussi latin et veut dire soi.

Suicide veut dire que l’on tue soi. Ce qui est étrange dans l’évolution des langues c’est qu’aujourd’hui on dit que l’on se suicide, suicider se conjugue à la forme pronominale. Et ça, se suicider serait interdit par l’académie. L’académie interdit la redondance, c’est-à-dire que l’on dit deux fois la même chose, on tue soi (suicide) et on se tue se sui cide, on se tue soi, c’est un pléonasme, une surabondance, une profusion, un excès. On dit une fois de trop la même chose.

Ainsi deux remarques: que veut dire cide, comme on fait pour tuer cide; qu’est ce qui se passe avec ce mot de trop avec ce pléonasme avec ce redoublement, cet excès. 

Cide qui vient de caedere est un mot très violent. Il appartient au vocabulaire rural et campagnard, au vocabulaire des bucherons, on abat un arbre, quelque chose caedere c’est faire tomber,c’est abattre, c’est le mouvement de la hache que l’on lève et qui s’abat.

 

Ecoute, Bûcheron, arrête un peu le bras! 

Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas: 

Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force 

Des Nymphes qui vivaient dessous la duré écorce? 

Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur 

Pour piller un butin de bien peu de valeur, 

Combien de feux, de fers, de morts et de détresses 

Mérites-tu, méchant, pour tuer des Déesses?

Ronsard Contre les bûcherons de la forêt de Gastine.

 

Le sens a évolué ça veut dire aussi, fendre, châtrer, mais le substantif tiré de caedere, caedes c’est le massacre, le carnage, le sang versé.

Consul videt; hic tamen vivit. Vivit? immo vero etiam in senatum venit, fit publici consilii particeps, notat et designat oculis ad caedem unum quemque nostrum.(Première Catilinaire - Cicéron)

Donc c’est une manière très violente de tuer. Ce sens c’est la même racine que César, le né par césarienne, né par le ventre fendu de sa mère, c’est la première que l’on coupait ainsi. Donc on abat on coupe, on fend, on massacre. Ainsi cide c’est vraiment violent.

Le mot de trop que veut dire cette redondance, ce pléonasme interdit par l’académie? Pourquoi est-ce qu’on redouble ainsi? 

Il semble que c’est plein de sens, c’est peut-être même le sens du mot suicide, peut-être de l’acte lui-même.

En anglais on ne se suicide pas, one commits suicide on commet un suicide, en français on se suicide. Ca veut dire qu’on agit soi contre soi. On se suicide, on tue soi, et c’est soi qui tu soi. C’est un redoublement qui est important. On tue soi comme objet, ce soi objet et tué par le soi sujet. Soi comme sujet tue soi comme objet. On ne peut pas se suicider sans être double, ou se percevoir comme double. On ne peut pas se suicider sans que « je est un autre » Rimbaud. Il y a quelque chose dans l’objet que l’on est «soi» qui est intolérable au sujet que l’on est «Soi». C’est ce redoublement qui peut-être un fait d’accident, il y a un moment ou Se (sujet) et Soi (objet) se dédouble, ou cela peut-être un fait de structure. La c’est le grec qui vient à notre secours, on peut-être σχίζω «schizo», on peut-être fendu, la psychiatrie parle de «schize» du sujet, normal ou pathologique. Nous sommes tous plus ou moins «schize», fente supportable pour le sujet que l’on est. Quand on se suicide, qu’on s’abat, qu’on se fend, c’est quand l’objet qu’on est est devenu insupportable au sujet qu’on est.

Source: Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey; Dictionnaire Gaffiot, Dictionnaire Bailly.

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