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Le Temps découvrant la Vérité, vers 1646

Le Bernin  (1598-1680) 

 

« La vérité vous fera libres. »

L’Évangile selon saint Jean

 

    Toute vérité est-elle bonne à dire ? Mieux vaut ne pas savoir, pense-t-on souvent, en déduisant que le désagrément causé par la connaissance d’une vérité désagréable nous rend malheureux et qu’il est donc préférable de l’ignorer. N’est-ce pas là faire preuve d’une grande méconnaissance de l’Inconscient, qui ne peut faire semblant d’ignorer ce que la conscience refoule ? La psychanalyse a révélé que la douleur ressentie par l’Homme ne provient pas de la plongée en soi-même à la recherche d’une vérité, mais de ce que nous refoulons cette vérité. Freud nous a transmis l’idée selon laquelle l’effet de censure imposé par notre conscience, opposé à l’énergie de l’Inconscient qui tend à vouloir passer dans la conscience, est ce qui nous fait souffrir. Ne pas connaître la vérité, ce serait alors ne pas vouloir la connaître, alors même que nous saurions qu’elle existe. Qu’entendre par « vérité » ici ?

    La philosophie définit la vérité comme une adéquation du langage à ce qui est, où le discours qu’on tient sur quelque chose lui est conforme. Le terme de vérité ne saurait avoir de sens que si elle n’est pas de l’ordre de l’avoir (telle une idée ou un pouvoir qui cherche à s’exercer sur l’autre). Il s’agit d’être, de vivre conformément à ce que l’on est, à « qui l’on est ». La question de la vérité pourrait bien concerner la question de la connaissance de soi, sans laquelle la vérité n’est qu’un discours creux et formel. En quoi dois-je incarner la vérité dont je me réclame ? On parle dans ce cas d’une coïncidence de nos actes avec nous-mêmes. Savoir pourquoi, comment j’ai échoué, c’est trouver un sens à cet échec. Or le sens, ce qui fait sens, n’est-ce pas précisément ce qui libère ? 

    Une grande liberté que la personne du Christ a apportée à l’Homme, c’est l’inanité de l’esprit de jugement de l’Autre. À maintes reprises, face à quelqu’un que la foule veut accuser de son délit et punir, le Christ oppose le pardon, en faisant honte aux accusateurs — par son silence, par les questions qu’il leur pose. Le repas de la Cène, où Jésus trône avec ses disciples, dont Judas, est ce repas où il annonce sa trahison par l’un d’eux. Alors il fit nuit, précise l’Évangile. Comme si, explique Lytta Basset dans L’Évangile au-delà de la morale, chacun était horrifié à l’idée que le traître, ce puisse être lui. Dans le passé, en ce moment même, ou dans le futur. L’esprit de jugement est dénoncé comme un écran que nous interposons entre les autres et nous, et nous sert à projeter sur autrui ce que l’on ne nous a pas pardonné dans le passé. Moins nous nous connaissons nous-mêmes, plus nous diabolisons l’Autre. Juger l’Autre nous justifierait à nos propres yeux, comme si nous le chargions de tous les péchés du monde. Nous aurions peur de découvrir ce qui gît au fond de nous, et préférerions accuser l’Autre de ce dont nous aimerions nous défausser. 

    Connaître la vérité, non pas absolue, mais au sens existentiel du terme, la seule qui nous soit accessible peut-être, c’est déjouer le mécanisme des illusions et quiproquos relationnels… C’est être libéré d’un mal-être dont nous connaissons la cause. Que la désillusion en soit le prix  n’autorise pas à nous faire déduire que la vérité soit indésirable ou asservissante. C’est confondre servitude et contrainte. La 1re est enfermement dans un système, là où la seconde est une étape provisoire dont l’acceptation nous affranchit de celle-ci. Nécessité consentie se convertit en liberté, comme si elle était le fruit de notre décision. Le face à face avec la vérité, à soi-même, n’est-ce pas là l’authenticité qui libère de la facticité ?                  

Sabine Le Blanc

 



 

L’heure de la vérité 

Roberto Matta 1964-65 

 « La vérité vous rendra libre »   Jésus 

 

   Le Christ n’a pas répondu à la question de Ponce Pilate : « qu’est-ce que la vérité ? », mais il s’est contenté d’affirmer qu’il était la Vérité. En revanche, Jésus a affirmé que la vérité nous rendra libres. De quelle vérité s’agit-il ? La célèbre question posée par Pilate à Jésus peut recevoir deux types de réponses sans commune mesure : une réponse de type épistémologique et une réponse de type existentiel. À cette question de savoir ce qu’est la vérité, Jésus apporte une réponse de type existentiel que Pilate est incapable de comprendre. En tant que gouverneur romain, Pilate devait certainement avoir une certaine culture générale et s’attendait à une réponse plus en rapport avec la philosophie grecque. 

    Sur le plan épistémologique, on peut définir la vérité comme l’adéquation entre une pensée et une chose ou encore la correspondance entre un discours et son objet. De Platon jusqu’à Hegel, c’est ce type d’approche de la vérité qui a été privilégié par la tradition philosophique occidentale. Mais une telle définition formelle de la vérité n’est pas satisfaisante pour l’esprit. L’être humain a besoin d’une vérité plus vivante et plus incarnée afin de pouvoir réellement l’aimer, bref il désire une vérité qui touche son cœur et non seulement sa raison. La philosophie existentialiste est précisément née en réaction contre une telle approche formelle et conceptuelle de la vérité. Kierkegaard, le père de l’existentialisme s’est insurgé le premier contre le système hégélien qu’il accusait de pétrifier la vérité. Il a su découvrir le sens profondément philosophique de la célèbre parole du Christ s’identifiant à la vérité. Pour lui, la vérité ne peut avoir de sens que si elle est incarnée par un être vivant, manifestée par une expérience vécue. Du point de vue existentiel, la vérité n’est pas du domaine de l’objectivité, mais de la subjectivité. Kierkegaard définit même la vérité comme la subjectivité et l’intériorité.

   Or, c’est cette vérité existentielle et subjective et non pas la vérité épistémologique et objective qui est susceptible de me rendre libre. Le fait de savoir par exemple que la terre tourne autour du soleil n’a aucun rapport avec la question de ma liberté. Et lorsqu’on affirme qu’une telle vérité scientifique me libère de l’ignorance, on est dans la  pure métaphore. Il est même probable que le sentiment de liberté des hommes est inversement proportionnel avec leurs degrés de connaissance. Qu’est-ce que la vérité subjective ? C’est la vérité qui concerne le sujet singulier que je suis et qui lui donne le sens de son existence. Ainsi pour Kierkegaard, sa vérité a été de devenir ce penseur de l’existence qui a apporté une nouvelle manière de philosopher à partir de sa propre biographie. Cette vérité a libéré Kierkegaard de son terrible sentiment de culpabilité relatif à la rupture de ses fiançailles avec Régine Olsen. Vers la fin de sa vie, le philosophe danois a réalisé que s’il s’était arrêté au stade éthique de la vie d’un homme marié exerçant une profession, il ne serait jamais devenu le père de l’existentialisme. Dans la mesure où la liberté se confond avec l’autodétermination, c’est logiquement la vérité que je découvre sur moi-même qui me rend libre. En d’autres termes, lorsque Jésus affirme que la liberté rend libre, il ne dit rien d’autre que le « connais-toi toi-même » de Socrate.. On pourrait même aller jusqu’à affirmer qu’être libre c’est assumer pleinement sa vérité intime…

 

  « La vérité invoque une lumière qui enveloppe tout ce qui est, qui m’éclaire pourvu que j’ouvre les yeux. »  Louis  Lavelle

 

Bibliographie : S. Kierkegaard, Crainte et tremblement  - Louis Lavelle, L’erreur de Narcisse.

         

 

                                                  Jean-Luc  Berlet  

 

 

Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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