Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Musashi Miyamoto tuant un nue, peint par Utagawa Kuniyoshi (1798-1861).

Musashi Miyamoto tuant un nue, peint par Utagawa Kuniyoshi (1798-1861).

(ceci n’est pas le texte de la présentation de Raphaël Prudenzio, mais la mémoire de cette présentation)

 

Musashi Miyamoto et le « Traité des cinq roues »

 

Musashi Miyamoto, de son vrai nom Takezō Shimmen (Miyamoto étant le nom de son village de naissance et Musashi; 1584—19 mai 1645) est une des figures emblématiques du Japon et est le plus fameux escrimeur de l’histoire du pays.

Vie. Il combattit en duel pour la première fois à 13 ans (contre Arime Kihei en 1596). Âgé de 17 ans, il participa à la bataille de Sekigahara (1600) qui vit la victoire de l’armée de Ieyasu Tokugawa suite à la mort de Hideyoshi Toyotomi. Engagé dans le camp des perdants, il fut laissé pour mort sur-le-champ de bataille. Jusqu’à l’âge de 29 ans, il participa à une soixantaine de duels, la plupart avec un sabre en bois (bokken) alors que ses adversaires avaient de vrais sabres (katana). Son dernier duel (le plus fameux) eut lieu le 13 avril 1612 contre l’autre plus grand escrimeur du Japon, Kojirō Sasaki, qu’il vainquit sur l’île de Funa grâce à un long bokken, taillé dans une rame du bateau qui l’y amenait. Il arrêta ensuite les duels puis fut chargé du commandement d’un corps d’armée du seigneur Ogasawara et participa au siège du château de Hara en 1638, lors de la révolte des chrétiens menés par Shirō Amakusa.
Il créa une école d’escrime (ry
ū) nommée tout d’abord École des deux sabres (Niken ryū), puis École des deux ciels (Niten ryū), mais ayant un style hors du commun; utilisation simultanée des deux sabres et peu d’audience auprès de l’empereur, son style ne perdura pas.

 

Gorin no shō.

Il est l’auteur d’un ouvrage de stratégie, le Gorin no shō, écrit à l’âge de 60 ans, traduit en français par « Livre des cinq anneaux » ou « Traité des cinq roues ». Vers la fin de sa vie, il médita et fit une introspection sur son passé et son expérience; il en déduisit que les principes qu’il avait mis en œuvre dans son art martial (duels) pouvaient aussi être mis en œuvre non seulement en stratégie militaire (affrontement de masse), mais aussi dans tous les domaines. Les « cinq anneaux » ou « cinq cercles » font référence aux cinq étages des monuments funéraires bouddhiques (gorintō) qui représentent les cinq éléments de la tradition japonaise. Le livre comporte donc cinq chapitres :

Terre : grandes lignes de la tactique,

Eau : se forger physiquement et spirituellement,

Feu : tactique à appliquer dans les duels et les grandes batailles,

Vent : critique des autres écoles de sabre,

vide : un énoncé de l’idéal du samouraï; notons que la notion de vacuité en tant que but à atteindre est un thème récurrent dans les budō.

 

Chapitre VI du Gorin no shō

 

Vide

J’expose ici la Voie de la tactique de notre école « des deux sabres » en un chapitre intitulé « Vide ». On entend par « vide » l’anéantissement des choses et le domaine de l’inconnu. Naturellement, le « vide » est néant. Par la connaissance des êtres, on connaît le néant, c’est là le  « vide ». En général, l’idée que l’on a sur le « vide » est fausse. Lorsque l’on ne comprend pas quelque chose, on le considère comme « vide » de sens pour soi, mais ce n’est pas un vrai « vide ». Tout cela n’est qu’égarement. Dans la Voie de la tactique, si les samouraïs ne connaissent pas leur Loi pour poursuivre leur Voie, ils ne sont pas « vides ». Ils appellent « vide » ce qui est du domaine de l’impasse sous  l’effet d’égarements successifs, mais ce n’est pas le vrai « vide ». Les samouraïs doivent apprendre avec certitude la Voie de la tactique, avoir la maîtrise des autres arts martiaux, n’avoir plus aucun point obscur sur la Voie qu’ils doivent pratiquer,  n’avoir plus aucun égarement d’esprit, ne jamais se relâcher à aucun moment, depuis le matin. Polir ces deux vertus : sagesse et volonté, aiguiser les deux fonctions de leurs yeux : voir et regarder, et ainsi n’avoir aucune ombre. Alors, les nuages de l’égarement se dissiperont, c’est  là le vrai « Vide ». Tant que l’on ne connaît pas la Voie véritable, chacun croit avancer sur le bon chemin et se croit dans le vrai sans s’appuyer sur les lois du Bouddha ni les lois de la terre. Mais lorsque nous les regardons avec les yeux de la Voie véritable de l’esprit et selon les grandes règles du monde humain, on les voit trahir la Voie véritable à cause de leur propre égoïsme et de leur mauvaise vue. Connaissez l’Esprit! Reposez-vous sur le domaine franchement juste! Faites de l’Esprit réel la Voie! Pratiquez largement la tactique! Ne songez qu’à la justice, à la clarté et à la grandeur! Faites du vide la Voie! Et considérez la Voie comme « vide »! Dans le « Vide », il y a le bien, et non le mal. L’intelligence est « être ». Les principes sont « être ». Les voies sont « être ». Mais l’esprit est « Vide ».

 

Budo

En japonais, bu signifie la guerre et do la voie.
Les techniques guerrières (bujutsu) développées durant le moyen-âge japonais se sont transformées par trois phénomènes :
-- l’arrivée des armes à feu, rendant caduques un certain nombre de conceptions de la guerre
; les armes à feu (teppô) sont arrivées vers la fin du XIVe siècle de Chine, mais leur utilisation est restée très limitée (essentiellement utilisées par les clans Hôjô et Takeda); ce sont les Portugais, arrivés au milieu du XVIe siècle, qui vont répandre les fusils, de bien meilleure qualité;
— deux siècles de paix interne de l’ère Edo (1600–1868), durant lesquels les techniques guerrières se détournent du combat de masse et évoluent vers le raffinement et les duels
; les guerriers (bushi) deviennent des fonctionnaires (samouraï);
— l’ère Meiji (à partir de 1868), qui vit la disparition du système féodal, et notamment de la caste des guerriers (samouraï).
Vers le milieu du XIXe siècle, certaines personnes prennent conscience que, loin d’être devenues inutiles, les techniques guerrières avaient encore un rôle éducatif et de promotion internationale. C’est ainsi que les jutsu (techniques) sont devenus des do (voies) : le kenjutsu (escrime) laissa sa place au kendo, le jujutsu (techniques de souplesse) donna naissance au judo et à l’aïkido, le kyujutsu donna naissance au kyudo (tir à l’arc zen)…

 

Concepts communs aux budo.
— kata : un kata est une forme, un enchaînement de mouvements seul ou à deux, permettant de travailler certaines techniques dangereuses ou certains savoir-être (postures, mouvements…)
;
— ki : on peut imager le ki comme, étant la concentration
; il s’agit en fait d’un concept ésotérique plus vaste  ;
— kiai : cri permettant l’« unification du ki »
; d’un point de vue rationnel, ce cri permet la gestion du souffle au cours de l’effort et favorise aide à la coordination des mouvements; d’un point de vue ésotérique, cela consiste à « frapper l’adversaire » de son ki;
— ma ai : gestion du rythme et de la distance
;
— rythme : s’accorder au rythme de l’adversaire, être « dans son mouvement », permet de le déséquilibrer ou de le frapper au moment opportun
;
— distance : être suffisamment loin pour ne pas être atteint, être suffisamment près pour pouvoir atteindre l’adversaire
; la distance « juste » varie selon la discipline et selon les circonstances;

 

Budo et spiritualité

Dans leur forme originelle, les budo sont empreints de bouddhisme zen, de taoïsme et de shintoïsme,
— à la fois en raison de leurs origines : les écoles, ou ryu, basaient sur des principes secrets mystiques (mikkyo), notamment pour les techniques secrètes (okuden) enseignées uniquement aux étudiants les plus fidèles.
— mais aussi en raison de la volonté de leurs créateurs d’éduquer les jeunes aux valeurs traditionnelles et de respect.

Le recours à la spiritualité était également un moyen de coder les descriptions des techniques afin que les écrits (sous forme de rouleaux) soient incompréhensibles par les non-initiés. Les écrits n’étaient ainsi en apparence que des élans mystiques, mais étaient en fait des métaphores : le « reflet de la lune sur le lac » pouvait désigner la distance entre les combattants, les « deux sommets » pouvaient désigner les coudes…
Enfin, dans l’idéal, le samouraï devait renoncer à la vie. C’était à la fois une preuve de l’engagement total au service de son maître, mais aussi une garantie de garder son calme et donc son efficacité en combat, n’ayant rien à perdre. Cette dimension métaphysique forte s’accompagnait bien évidemment d’une grande religiosité.
Le concept le plus difficile à saisir pour un Européen est sans doute celui de vide (le vide est un des cinq éléments de la tradition japonaise). La vacuité dans les budo peut se vulgariser par les notions suivantes :
— non-pensée : ne pas se troubler l’esprit pour ne pas déformer sa perception du monde, oublier la peur pour combattre efficacement
; l’esprit est similaire à un lac reflétant le ciel, s’il est agité (par les émotions), il déforme l’image perçue, d’où l’expression mizu no kokoro, le « cœur semblable à l’eau »;

Le combattant qui a un but, celui de frapper son adversaire, restreint sa liberté; à l’inverse, celui qui n’a pas de but, et notamment celui qui ne veut pas nuire, est libre d’agir à sa guise, il est donc vainqueur; c’est un autre sens de la non-pensée;

— Non-action : ne pas s’opposer à l’attaque, mais la guider, percevoir l’intention de l’adversaire sans laisser paraître ses propres intentions; ainsi l’attaque est maîtrisée au moment même où l’adversaire la formule dans son esprit, l’action se termine avant d’avoir commencé;
— Non-être : agir non pas en opposition avec l’adversaire et l’environnement, mais au contraire en s’unissant à eux, c’est-à-dire ne pas s’opposer à l’attaque, mais la guider, et prendre en compte les contraintes de l’environnement
; d’un point de vue mystique, on ne peut vaincre l’univers ni se vaincre soi-même! Mais en s’unissant à l’adversaire et à l’univers, on perd son identité (non-être);
— Le vide est une métaphore de l’esprit, car, comme lui, il est immatériel, insaisissable
; « frapper le vide » signifie donc frapper l’esprit; prenons par exemple le cas d’une coupe de sabre qui s’effectuerait non pas sur l’adversaire, mais devant lui; cette coupe provoque un réflexe de recul, un effroi, le sabre a donc frappé le vide au sens propre (fendu l’air) comme au sens figuré (intimidation); c’est un des sens de l’expression « sabre instrument de vie » (par opposition à l’instrument de mort);

Dans le budo, on peut dire que l’intention est non-existence et que le geste est existence, c’est une seule et unique chose qui est d’abord cachée puis révélée.

 

Bushidô

Le Bushidô , provient du chinois  « wu shi dao  est une tradition japonaise de chevalerie, sa traduction signifie “la voie du guerrier” — de “bushi” (guerrier) et “dō ” (la voie). La plupart des samouraïs ont voué leur vie au bushidô, un code strict qui exigeait loyauté et honneur jusqu’à la mort. Si un samouraï échouait à garder son honneur, il pouvait le regagner en commettant le seppuku (suicide rituel).
Bushidô est un code moral de conduite personnelle. Sous sa forme la plus pure, il exige de ses pratiquants qu’ils jugent efficacement le moment présent par rapport à leur propre mort, comme s’ils l’étaient déjà. C’est particulièrement vrai pour les formes initiales Bushidô ou de budo.

Ce code de vie a emprunté au Bouddhisme l’endurance stoïque, le mépris du danger et de la mort; au Shintoïsme, le culte religieux de la Patrie et de l’Empereur; au Confucianisme une certaine culture littéraire et artistique ainsi que la morale sociale des “relations”.
Le Bushidô est un corpus moral et éthique propre à la classe sociale des samouraïs. Avec la modernisation radicale du pays sous la Réforme Meiji (1868), l’existence des classes sociales fut bannie et les samouraïs perdirent leur statut particulier qui en faisait des sortes de policiers féodaux, seuls habilités à porter une arme blanche.

 

Note complémentaire.

Le Kyūdō

le Kyudo est l’art martial japonais (budo) du tir à l’arc. Cette école se distingue de sa contrepartie occidentale par sa philosophie (influence du zen), et la faible importance accordée à la compétition sportive.

Comme le Iaïdo, le Kyudo se pratique sans adversaire, et peut être considéré comme un combat contre soi-même. L’objectif du pratiquant est la recherche du mouvement pur, esthétique, nécessitant le minimum d’efforts. Le fait d’atteindre précisément la cible ne devient qu’une conséquence de la perfection du mouvement.
L’arc fut une des armes de prédilection des guerriers japonais, surtout entre le XIIe et le XVIe siècle. Il disparaît alors peu à peu au profit du mousquet, apporté par les Portugais. Les écoles de tir à l’arc évoluent alors vers la forme plus philosophique que l’on connaît aujourd’hui. Le terme Kyudo fait son apparition dans diverses écoles dès le XVIIe siècle.
Le terme Kyudo est composé de 2 kanji signifiant approximativement : Kyû : Arc et Dô : l’art, la Voie, Kuydo peuvent donc se traduire par la voie de l’Arc.
L’arc japonais a une forme très particulière. Il est très grand, mais proportionné au pratiquant d’après son allonge, yasuka, il est asymétrique, c’est-à-dire que sa poignée ne se situe pas au milieu de l’arc, mais environ au tiers inférieur, ceci pour permettre le tir à cheval. Il est traditionnellement en bambou et en bois,

 

Bibliographie

Gorin no shō, Miyamoto Musashi, 1643, plusieurs éditions en français : Le livre des cinq anneaux (éd. Belfond), Traité des cinq roues (éd. Maisonneuve et Larose, 1977 puis éd. “Albin Michel”, 1983), Traité des cinq roues (éd. Budo édition)

La vie de Musashi a fait l’objet d’un cycle de deux livres, écrits par Eiji Yoshikawa, La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière. Attention, ces deux ouvrages ne sont en aucun cas des biographies, mais bien des romans.

 

Gorin no Sho — le livre de la stratégie enseignée au XVIIe siècle par Miyamoto Musashi, Roland Habersetzer, Dragon no 1, décembre 2003, éd. Mathis

Miyamoto Musashi : l’homme et l’œuvre, mythe et réalité, Kenji Tokitsu, éd. Désiris, 1998

“Bushidô, l’âme du Japon” de Inazo Nitobe, Traduction : Emmanuel Charlot, éditeur : Budo L’éveil, Date de parution : 10/2000, ISBN : 2846170118

Le ZenDans l’art chevaleresque du tir à l’arc de Eugen Herrigel, éditeur : Dervy, Date de parution : 09/1997, Collection : L’Être et L’esprit, ISBN : 2850769312

 

 

 

Tag(s) : #Textes des cafés-philo

Partager cet article

Repost 0