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Dans toutes les langues européennes, il existe un terme qui désigne un élément du langage senti comme distinct, grammaticalement ou sémantiquement et qui correspond en français au terme mot.

Mais cela pose plusieurs questions. Le mot est-il une catégorie universelle, il n’est pas certain que, dans toutes les langues, il existe une telle unité signifiante perçue comme autonome, si l’on s’en tient à la tradition gréco-romaine une telle unité s’est constituée avec le processus de grammatisation, enfin la désignation de cette unité a fait l’objet d’enjeu politique et religieux jusqu’à la fin du XVIIe siècle. Dans les langues a écriture logographique comme le chinois l’unité est iconique et ne correspond pas toujours à une image acoustique fixe.

Aujourd’hui il est encore difficile de définir le terme mot, doit-on le définir à partir de critères grammaticaux ou sémantiques. Le « De interpretation » d’ Aristote construit sur le couple onomarhéma, « nom, verbe » le constitutif du logos, les traductions et les commentaires médiévaux, en latin, introduisent la dictio « le mot » comme terme générique regroupant nomen et verbum

 

Définition du dictionnaire historique d’Alain Re ::

Mot est issu du bas latin muthum « son émis » dérivé de muttire « émettre un sons » proprement produire le son mu. Il s’agit d’un terme de la langue parlée qu’on relève chez les auteurs archaïques et dans la vulgate. il se rattache au groupe de l’onomatopéemu, plus spécialement à mutus « son bruit de voix qui n’a pas de signification ». qui a donné muet.

En français il en est de même, ne sonner mot « ne rien dire », n’en savoir mot, emplois négatifs garder dans l’expressio :: ne dire mo ;; pas un mot pour taisez vous, motus et bouche cousue. Puis il deviendra discours, parol :: j’aie deux mots à vous dire. 

Le sens courant d’élément signifiant et désignatif du langage apparaît dés la fin du XIIe siècle. Idée qui implique la segmentation du discours, probablement par l’écriture. Cette acception s’impose à côté de l’emploi de verbe, investi au moyen âge de valeurs religieuses.

 

Classiquement on distingue les mots (un adverbe, un article) des noms, soit qu’ils prennent en compte les noms propres, soit qu’ils s’attachent à des objets les noms communs. Les mots sont-ils réservés aux seules chose ?? 

Autre difficulté, peut-on délaisser la nomenclature scientifique, tenues pour être des plus pertinentes. Lavoisier accordait aux mots savants une capacité heuristique. Rien qu’à les entendre ou le lire, nous sommes invités à tirer d’eux leurs propriétés, d’où la célèbre formul :: « celui qui connaît le mot connaît la chose ». Autre question plus redoutable encore, quel support du langage reconnaissons-nous comme le plus performant, l’oral ou l’écri ?? Confions-nous les mots à l’oreille ou à l’œi ?? L’imprimerie a subitement avantagé le scriptural, la voix aussitôt prononcée se perdait, le livre finira par triompher. Mais la revanche ne tarda pa ;; la radio le téléphone assure à la parole un commencement d’infinitisation. Désormais on parle de n’importe quel endroit pour rejoindre les plus lointains. 

 

Nous pouvons penser que les mots ont noué des liens avec la chose, bien qu’ils ne la reflètent pas, l’onomatopée, sauf dans quelques cas tohu-bohu, patatras, nous pouvons reprendre la notation que Platon prête à Cratyle, « connaître le nom, c’est connaître la chose ». Il ne suffit pas cependant que nous entendions la voix pour entrer dans le royaume de la connaissance. À l’opposé il y a la thèse de l’arbitraire des mots, les mots ne sauraient nouer un lien avec ce qu’ils désignen ;; ils nous trompen :: il s’agirait d’une décision notative sans fondement, qui aurait imposé une appellation. Mais il aurait fallu qu’elle soit acceptée par tous, alors que rien ne la soutenait.

Pouvons nous définir le mot, une définition qui se distingue de celle du phonéticien, du sémiologue, du grammairien, de l’étymologiste de ce que retient le philologue. Nous circulons entre deux conceptions celle de Ferdinand de Saussure, qui insiste sur l’arbitraire du mot, le n’importe quoi conventionnel, et celle qui pense discerner en lui le redoublement du nommé, l’onomatopée cher à Nodier, le glouglou de la bouteille que l’on vide, le jeu de tric-tra… …Ou encore à la façon de Claude ::

Les mots ont une âme, écrit le poète, entre le signe graphique et la chose signifiée, il y a un rapport. Qu’on m’accuse tant qu’on voudras de fantaisie, j’affirme que le mot a une âme, un certain dynamisme inclus qui se traduit sous notre plume en une figure, en un certain tracé expressif.

Claudel, œuvre en prose, Les mots ont une âme,Pléiade  P92.

Claudel va plus loin il va jusqu’à la lettr ::

De véritables engins mécanique, l’e est une bascule, l’o est est une roue et une poulie, l’n est une voûte, l’f est une lame.

Idéogrammes Occidentaux Id P 90.

 

Il est prétendu que les mots s’offrent à nous sous un nuage de duplicité. Les mots que nous prenons pour agent de clarté et de la distinction travaillent pour autant à répandre l’indétermination. Mais c’est aussi un bénéfice que celui d’un dire qui échappe à la monovalence. On reproche aussi au langage d’avoir multiplié les synonymes, alors qu’il visait en principe l’économie et la contraction. Pourtant nous nous réjouissons de ces derniers, parce que chacun d’eux nous vaut une nuance ou une légère différence. Grâce à eux nous évitons la monotonie, le retour au même. 

Nous savons que les mots ne recommencent pas le réel, auquel cas à quoi bo ?? Nous ne parlerions même pas, ils l’interprètent, ils en appellent à des valeurs, nous prenons parti, nous nous prononçons. Nous réservons toutefois aux mots une accusation fondamentale, qui concerne leur statut philosophiqu ;; ils oscillent souvent ente deux positions antithétiques, ils se heurtent à la difficulté de se situer entre deux extrêmes ce qui les perd.

Bacon dans son Novum organum§ §60 écri ::

« les fantômes que les mots introduisent dans l’esprit humain sont de deux espèce :: ou ce sont des noms de choses qui n’existent poin… …ou ce sont des noms de choses qui existent réellement, mais confus, mal déterminé, n’ayant rien de fixe et ne désignant que des notions hasardées ».

Dans l’Espagne du XIIe siècle Moïse Maïmonide הרב משה בן מימון HaRav Moshé ben Maïmon, s’interrogeait au début du Guide des perplexes en hébreu מורה נבוכים, Moreh Nevukhim, sur la polysémie des mots hébreux et posait la question sur la pertinence du choix de l’un des sens, il y a t-il indécence à choisir l’un des sens parmi les sens, il inventait alors l’amphibologie. Concept que reprendra Roland Barthes en 197 ::

Le mot « intelligence » peut désigner une faculté d’intellection ou une complicité (être d’intelligence avec ;; en général, le contexte oblige à choisir l’un des deux sens et oublier l’autre. Chaque fois qu’il rencontre l’un de ces mots double, R. B. au contraire garde au mot ses deux sens, comme si l’un d’eux clignait de l’œil à l’autre et que le sens du mot fût dans ce clin d’œil, qui fait qu’un même mot, dans une même phrase, veut dire en même temps deux choses différentes, et qu’on jouit sémantiquement de l’un par l’autre c’est pourquoi ces mots sont dits à plusieurs reprises « précieusement ambigus » non par essence lexicale (car n’importe quel mot du lexique a plusieurs sens) mais parce que, grâce à une sorte de chance, de bonne disposition, non de la langue mais du discours, je puis actualiser leur amphibologie, dire intelligence en feignant de me référer principalement au sens intellectif, mais laissant entendre le sens de « complicité ».

Ces amphibologies sont extrêmement (anormalement) nombreuse :  Absence (manque de la personne, et distraction de l’esprit, ,Alibi (lieu autre et justification policière), Aliénation (« bon mot à la fois social et mental »), Alimenter (la bassine et la conversation, ,Brûlé (incendié et démasqué), Cause (ce qui provoque et ce qu’on embrasse), Citer (appeler et copier), Comprendre (contenir et saisir intellectuellement), Contenance (possibilité de se remplir et manière de se tenir), Crudité (alimentaire et sexuelle, ,Développer (sens rhétorique et sens cycliste), Discret (discontinu et retenu), Exemple (de grammaire, et débauche),Exprimer r(presser un jus et manifester son intériorité), Fiché (cloué et noté policièrement), Fin (limite et but), Fonction (relation et usage, ,Fraîcheur (température et nouveauté), Frappe (marque et voyou), Indifférence (absence de passion et différence), Jeu (activité ludique et mouvement des pièces dans une machine), Partir (s’éloigner et se droguer), Pollution (salissure et masturbation, ,Posséder (avoir et dominer), Propriété ( des biens et des termes), Questionner (interroger et supplicier), Scène (de théâtre et de ménage), Sens (direction et signification), Sujet (sujet de l’action et objet du discours), Subtiliser (rendre plus subtile et dérober, ,Trait (graphique et linguistique), Voix (organe corporel et diathèse grammaticale), etc.

Au dossier de la double écout :: les addâd, ces mots arabes dont chacun a deux sens absolument contraire ;; la tragédie grecque, espace de la double entente, dans lequel « le spectateur entend toujours plus que ce que chaque personnage profère pour son propre compte ou celui de ses partenaires  ;; les délires auditifs de Flaubert (en proie à ses « fautes » de style) et de Saussure (obsédé par l’écoute anagrammatiques des vers anciens). Et pour finir cec :: contrairement à ce que l’on attendait, ce n’est pas la polysémie (le multiple du sens) qui est loué, recherchée, c’est très exactement l’amphibologie, la duplicit ;; le fantasme n’est pas d’entendre tout (n’importe quoi), c’est d’entendre autre chose (en cela je suis plus classique que la théorie du texte que je défends).

Roland Barthe ;; Roland Barthes par Roland Barthes,Seuil 1975  P72

 

L’anagramme est une figure centrale du dispositif rhétorique et que depuis l’Antiquité, elle a fait l’objet de nombreuses études et pratiques, ces dernières culminant au cours de ce siècle avec les mouvements dadaïste, surréaliste et surtout oulipien.

L’anagramme révèle parfois le sens cacher, il y a de la magie dans l’image, mode et démon, religion et originel, ministre et intérims, mais parfois le lien est ténu olivier et vieil or, hérésies et hérissé 

 

Vous pouvez dire que cela n’est que jargon. Quel beau mot que jargon. Il étale son secret au grand jour sans que personne ne le voit. Dans jargon il y a Argo, Αργώ, la monère s’élançant à la conquête de la toison d’or. Ce célèbre navire qui transporta l’élite de la jeunesse grecque s’appelait Argo, soit à causse de sa légèreté, le mot grec argos signifiant agile, rapide, soit à causse de Argus fils d’Arestor qui en avait donné le dessin, ou des Argiens qui embarquèrent en plus grand nombre. Le bois en fut coupé sur le mont Pélion ce qui lui valut le surnom de Pélias ou Péliaca. Le mat fut fait du chêne de la forêt de Dodone, ce qui fit dire que la bateau Argo rendait des oracles. Le jargon en son sein détient le pouvoir de rendre les oracles. Les argonautes des temps modernes parlent le jargon, autrement dit l’argot, ils portent en eux cette sorte de volubilité incantatoire, cette cabale phonétique par laquelle ils voyagent par l’océan de la langue, bravant les dangers de l’illusion.

Le mot jargon présent une autre singularit ;; il commence par la lettre j et se termine par la lettre n comme Jason. Le navire Argo mené par Jason, s’élève, par le jargon, jusqu’aux étoiles où il deviendra, comme le dit le mythe, une constellation. 

 

On ne peut pas regarder la langue de la même façon quant on la regarde mot à mot. Si le mot demeure un instrument pour exprimer la pensée, il parle derrière la pensée, parfois la renforce ou la contredit. Il peut aussi tout en disant ce qu’il dit, dire tout à fait autre chose. Dans les mots les plus anodins, d’autres combinaisons sont possibles, d’autres mots sont à l’affût. Il arrive que des complots, des cabales s’organisent, mettent le sens en danger ou le déplaçant dans un autre espace où il s’épanouit. 

À regarder les mots, ils nous ouvrent leurs portes, ils nous font des confidences, dévoilent leurs secrets en gardent d’autres, les plus importants ceux qui concernent le mystère de nos origines et de nos fins, de notre présences au monde. Ils peuvent aussi me révéler des passages dérobés donnant sur d’autres mots, pour relancer ailleurs la quête de sens. Ils sont inépuisables. D’un siècle à l’autre ils se modifient, des lettres sont éjectées, remplacées au grès des combats qu’is se livrent. 

Mais le mot mot échappe à toute définition. Tous les mots sauf mot servent à donner du sens, à désigner des concepts, des sentiments, des objets, des attitudes, des actions. Ils sont mots pour oublier qu’ils sont mots. Leur attachement au signifié est celle d’une servitude. 

Attention tout de même aux maux, gare à la malédiction de la mauvaise diction. Il y a les noms propres il n’y a pas de sales, il y a des gros mots il y a de jolis mots laids (pour gens bêtes). Il ne faut pas mot lire, car le mot ment sur l’instant.

 


À lire; 


Roland Barthe ;; Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil.

 François Dagogne ;; Le noms et les mots, Encre Marine.

Henri Méschoni ;; Poétique du traduire, Verdier.

Henri Méschoni ;; Célébration de la poésie, Verdier poche.

Moïse Maïmonid ;; le guides des égarés. Verdier.

Marc-Alain Ouakni ;; L’alphabet expliqué aux enfants, Seuil.

Marc-Alain Ouakni ;; Les mystères del’'alphabet, édition Assouline.

Raymond Rousse ;; Comment j’aie écrit certains de mes livres, L’imaginaire Gallimard. 

Alberto Manque ;; La cité des mots, Actes Sud.

Alberto Manque ;; Nouvel éloge de la foli :: Essais & inédits, Actes sud.

Alberto Manque ;; Dans la forêt du miroi :: Essai sur les mots et sur le monde. Livre de poche.

 

 Paris le 28 février 2012 

 

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