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Grâce.

 

Le mot français dérive directement du latin "gratia", dont il reproduit les consonnes; lui-même vient de gratus, accueilli avec faveur, d'où les mots: gratifier; gré... Le sens latin: faveur; pardon; remerciement subsiste en italien et espagnol: en effet le mot merci se dit encore en italien, grazia et en Espagnol gracias.

Il ne faut pas oublié que la première occurrence de χαρισ (charis) apparaît dans l’épopée homérique et se développe avec de nombreuses nuances. Grâce extérieure, beauté chez Homére, son sens est plus ambigu chez Hésiode: dans la Théogonie, l’évocation de Pandore, créature façonnée pour les hommes sur l’ordre de Zeus, s’achève avec la mention de la χαρισ (charis) qui émane de sa parure et en particulier du diadème que lui offre Héphaïstos. Le terme de χαρισ permet alors de faire référence à l’éclat qui émane du bijou. Mais Hésiode précise que cette œuvre d’art qu’Héphaïstos dépose sur le front de Pandore n’est qu’un signe de la χαρισ que le dieu boiteux veut manifester à Zeus pour lui plaire.

χαρισ est plutôt chez Pindare, la gloire au sens de faveur de bienveillance, qu’elle a aussi chez Eschyle et Euripide. Le terme peut désigner les faveurs dans un contexte érotique, mais aussi sans connotation particulière, le plaisir, la joie. Au pluriel chez les poètes archaïques, las charites sont les trois grâces, déesses de la beauté. Les trois grâces désignent les trois déesses qui personnifiaient le don de plaire. Euphrosyne, Thalie et Aglaé, filles de Jupiter et d'Eurynome, ces trois jeunes femmes ont pour mission d'apporter la joie aux dieux et aux hommes. Suivantes de Vénus ou d'Apollon, elles ont pour attributs une rose, un rameau de myrte, une pomme et un dé. Une fresque de Pompéi les montre nues et enlacées, l'une d'entre elles, au milieu de la composition, tournant le dos au spectateur. Si Sénèque voyait en elles les trois aspects de la générosité (donner, recevoir, échanger), elles représentaient, pour les penseurs de la Renaissance, des incarnations de la beauté, de la chasteté et de l'amour, ce qui explique l'inscription Castitas, Pulchritudo, Amor, qui les accompagne parfois.

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Á partir du verbe dénominatif χαριζω (charizô) qui signifie dès Homère, être agréable à quelqu’un, faire plaisir, être complaisant, pardonner s’est développé la famille de χάρισμα charisma, ευχαριστεω eucharistéo, ευχαριστία eucharistia. Quelques rares emploi des deux derniers termes se trouvent notamment chez Demosthène, où ils signifient respectivement, être reconnaissant et la reconnaissance.

 

Le substantif חֵן (hèn), signifie d’abord la grâce au sens de ce qui attire dans la beauté, puis la faveur qu’accorde un supérieur à son subordonné.ן (HéN) se retrouve dans le prénom féminin "Anne":    חַנָּה HaNaH. HaNaN = faire une grâce, HaNOUN = gracieux. Ce vocable se présente pour la première fois dans l'Ecriture en Genèse 6/8 :

"Noé trouva grâce aux yeux de Dieu". Puis nous le retrouvons en Gen.19/19 : Lot a trouvé grâce aux yeux de Yahvé qui l'arrache à la ruine de Sodome. Ce mot revient plusieurs fois dans le dialogue, de Moïse avec Dieu: Gen 33/12-17. "Si j'ai ta faveur... "Et Dieu lui dit: "Tu as trouvé grâce à mes yeux et je te connais par ton nom." 

Cette expression :"Si j'ai trouvé grâce à tes yeux" revient assez souvent dans le texte sacré: avec le sens de beauté, d'agrément, d'amabilité. Nous sommes en effet très proches du mot grec: "χαρισ ".

 Si dans la Thora hanan, le verbe issu de חֵן (hèn), a un caractère théologique prononcé - 41 des 56 occurrences du verbe à la conjugaison simple ont Dieu pour sujet- il n’en n’est pas de même pour le substantif. La majorité des 69 occurrences du substantif חֵן (hèn) se référe soit à la beauté physique et au charme d’une personne, soit à la faveur qu’on espère ou qu’on obtient d’un personnage haut placé, ou encore, et surtout au caractère harmonieux et bienveillant des relations inter-personelles.

Un autre mot a aussi le sens de "faveur", de grâce : חסד (HèSèD) On rencontre ce mot dans l'épisode très significatif du 2ème livre de Samuel, ch.24, où David perd la faveur de Dieu pour avoir recensé le peuple.

La septante pour traduire חֵן (hèn) a surtout utilisé χαρισ. έλεος pour traduire amour fidélité loyauté.

 

Dans le Nouveau Testament nous trouvons le mot grec: χαρισ , qui bien avant Jésus-Christ était employé dans le sens de lumière, joie, agrément...; et aussi bienveillance, faveur... Il vient de la racine χαρ qui signifie briller ; χαρισ, ce qui brille, ce qui réjouit, ce qui charme... Ce mot est donc associé à la lumière. "Dieu est lumière" nous dit saint Jean. La grâce se rapporte donc directement à Dieu, et, de fait, elle vient de Dieu.

Le vocable se présente au début de l'Evangile, dans la parole de l'Ange Gabriel, au moment de la salutation angélique (Luc 1/28) : χαιρε κεχαριτωμνη; χαιρε est traduit habituellement par: Je vous salue Marie, en copiant sur le latin Ave Maria, alors que le verbe χαιρω - de la même racine que χαρισ signifie se réjouir, être heureux, à l'impératif ici: Réjouis-toi. Le mot qui suit: κεχαριτωμνη; ayant été rempli de la grâce; comblée de grâce, ou de la bienveillance est le participe parfait passif du verbe χαριτοω (dictionnaire de Bailly) . Á lui seul, il évoque l'action divine en sainte Marie; l'Eglise s'est appuyée sur ce mot. Il figure aussi en Eph. 1/6 : "il nous a prédestinés à l'adoption filiale en Jésus-Christ, selon le bon vouloir de sa volonté, à la louange de la gloire (δοξα) de sa grâce (χαρισ) de laquelle il nous a comblés (εχαριτωσεν) dans le bien-aimé". "χαρισ " revient souvent dans le vocabulaire chrétien pour signifier l'action de Dieu bienveillante, vivifiante, rédemptrice dans le baptisé, conscient de son Baptême qui l'a élevé à la filiation divine.

Le mot français charme χαρμα, dérive de la même racine grecque.

Le sens théologique du mot grâce a été bien défini par le concile de Trente, dans le Décret sur le péché originel, lorsqu'il enseigne clairement que le péché originel et sa culpabilité sont détruits par la grâce accordée à celui que la Foi justifie. 

De même le mot "grâce" a été parfaitement précisé dans le Décret sur la Justification, où le Concile explique d'abord la nécessité de la grâce divine pour que la créature humaine puisse se relever de son état de déchéance en raison du péché originel , ensuite, les conditions qu'il faut remplir, les dispositions de coeur, et l'esprit qu'il faut avoir, pour obtenir cette grâce, et pour demeurer en état de grâce, c'est-à-dire dans la faveur de Dieu et recevoir les dons du Saint Esprit. C'est ainsi que la théologie catholique a défini ce qu'est la grâce actuelle: un secours qui vient gratuitement de Dieu dans telle ou telle circonstance; et la grâce sanctifiante; la présence du Saint Esprit dans l'homme justifié par la foi, ayant retrouvé sa véritable identité - l'image et la ressemblance de Dieu - dans la connaissance et l'amour de la Sainte Trinité.

Voici le canon n°5 sur le péché originel pardonné et supprimé par la grâce de Dieu:

Si quelqu'un dit que la culpabilité du péché originel n'est pas supprimée par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, laquelle est conférée dans le baptême; ou encore s'il affirme que n'est pas entièrement enlevé ce qui comporte une raison propre et véritable de péché, mais s'il dit que cela est seulement raclé ou non imputé : qu'il soit anathème. En ceux qui sont re-nés, en effet, Dieu ne hait rien, car "il n'y a rien qui soit motif de condamnation pour ceux qui sont vraiment ensevelis avec le Christ par le baptême dans la mort" (Rom.6/4), qui "ne marchent pas selon la chair" (Rom.8/1), mais qui ayant dépouillé le vieil homme et ayant revêtu l'homme nouveau qui est créé selon Dieu (Eph. 4/ 22s. Col. 3/9 s.) sont devenus innocents, purs, immaculés, sans reproche et pour Dieu des fils aimés, "héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ" (Rom.8/17), de sorte que, désormais, rien ne les empêche d'entrer au ciel.

 

 

Le dictionnaire historique d’Alain Rey nous dit; Grâce est un nom féminin précédé par la forme latine gratia, reconnaissance, acte par lequel on s’acquiert de la reconnaissance, d’où service rendu. Le mot est fréquent dans la langue politique pour faveur, crédit, influence puis agrément, beauté, grâce, le latin chrétien ayant développé la valeur religieuse de faveur divine. Gratia vient du latin gratus accueilli avec faveur.

Á partir du XII ème siècle se développe trois sens principaux conservés du latin: reconnaissance, ce qu’on accorde à quelqu’un et agrément. Grâce signifie d’abord par la Deu grace, faveur de Dieu, aide de Dieu qui rend l’homme capable de parvenir au salut, d’où les locutions; an de grâce, état de grâce, à la grâce de Dieu. 

Etat de grâce a été repris en politique pour une situation où le pouvoir bénéficie d’une opinion favorable. Le mot dans le domaine profane a pris le sens latin de faveur, spécialement de pardon, remise d’une peine. Á partir de là se sont formées des locutions comme: rentrer en grâce; faire grâce à quelqu’un de quelque chose; de grâce, par bonté; faire à quelqu’un la grâce, le plaisir; coup de grâce, qui termine les souffrances.

Grâce s’emploie aussi pour remerciement, spécialement, dans action de grâce, témoignage de reconnaissance rendu à Dieu. De la par ellipse grâce à Dieu, grâce au ciel.

Depuis le milieu du XII ème siècle grâce signifie par retour au latin, charme d’une chose, puis d’une personne, par extension bonne ou mauvaise grâce se dit d’un comportement qui plaît ou déplaît. 

 

Illustration : Les trois Grâces, 1535, Lucas Cranach l'Ancien (1472-1553) Kansas City, Nelson Atkins Museum of Art.

 

Café philo de la Muette du 14 septembre 2011 présenté par Raphaël Prudencio;

La Nature ou la Grâce.

 


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