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Le corps pense-t-il ?

Oui, mon corps est moi-même, et j’en veux prendre soin : Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère.
Molière

Tout  récemment une équipe de chercheur américain a découvert l’existence de cellules nerveuses « intelligentes » dans l’intestin. La gastro-entologie a ainsi levé le mystère des gastropodes qui se passent très bien d’un cerveau pour vivre à leur rythme. Et comme dirait l’autre, l’escargot existe depuis des centaines de millions d’années, un peu comme si sa lenteur était pour une espèce le secret de la longévité.  En revanche, l’être humain trop pressé, risque de disparaître de la planète alors qu’il est à peine apparu s’il continue à se prendre pour Dieu ! En l’occurrence tout se passe comme si la science confirmait aujourd’hui une intuition très ancienne dans la pensée traditionnelle universelle. En effet, l’idée d’une pensée du ventre est commune à toutes les cultures traditionnelles. On citera ici pêle-mêle le hara des Japonais d’où le hara-kiri samouraï, le cœur au ventre des Français d’entant ou encore le fruit défendu de la Connaissance des Hébreux !

L’idée d’une  pensée du corps est devenue dans la philosophie occidentale la métaphore d’une pensée qui refuse le primat de la rationalité et de la cérébralité au détriment de l’affectivité et de la  corporalité. C’est dans une double réaction contre le christianisme établi et le rationalisme scientiste que des philosophes du 19ème siècle font l’éloge de cette pensée du corps. A mon sens, le philosophe un peu oublié qui incarne le mieux cette tendance est l’Allemand Ludwig Feuerbach. Son subtil jeu de mot Man ist was man isst (on est ce qu’on mange) constitue l’annonce d’un véritable programme philosophique qui exalte la pensée du corps.  C’est d’ailleurs ce même philosophe qui a donné à Karl Marx la clef qu’il cherchait pour renverser Hegel. On connaît le  mot célèbre de Marx  disant que Hegel marchait  sur la tête et qu’il l’avait remis sur ses pieds.  Pour Marx, la preuve irréfutable de la  pensée du corps, c’est précisément l’impossibilité de penser quand on a le ventre vide. Selon lui, la conscience n’est  jamais qu’un épiphénomène du cerveau, or le cerveau c’est essentiellement de la matière grasse ! 

Pour Nietzsche, le corps pense à l’insu de notre esprit. Pour lui la pensée n’est jamais qu’un symptôme plus ou moins pathologique de notre état physique. Nietzsche se posera ainsi comme le « médecin de la civilisation » capable de distinguer entre une pensée malade et une pensée saine. Pour lui le scientisme et le christianisme sont les deux principales expressions de cette  pensée malade qui refoule le corps. Nietzsche a clairement annoncé la psychanalyse, d’où la critique sévère de sa pensée par Freud dont l’ego ne pouvait supporter d’être devancé! Toutefois, le mérite de Freud est d’avoir permis de mettre en lumière une telle pensée du corps à travers sa pratique clinique. Le fait de parvenir à faire marcher normalement une jeune femme paralysée à cause de sa culpabilité sexuelle à travers des mots est une preuve en faveur de la pensée du corps.

Cependant, cette idée séduisante de la pensée du corps doit être nuancée par le fait que personne n’est jamais parvenu (et ne le pourra jamais à mon sens) à identifier la pensé dans un organe corporel bien précis. Ainsi, Bergson a démontré avec brio la naïveté matérialiste consistant à localiser la pensée dans le  cerveau en évoquant la persistance d’une affectivité chez les aphasiques ou chez des gens atteint de débilité. Il a montré de manière irréfutable d’après moi l’erreur matérialiste de Marx  qui a réduit la pensée à une sécrétion du cerveau. L’origine de la pensée, comme celle du langage d’ailleurs, demeure aujourd’hui encore un mystère qu’il serait présomptueux de prétendre pouvoir lever. 

En définitive, à mon  sens on peut affirmer que le corps pense à condition de rester dans la  métaphore. Pour être plus  précis, je dirai que n’importe quelle partie du corps peut devenir un médium de la pensée, presqu’au même titre que le cerveau, mais que la pensée en tant que telle  transcende la dimension corporelle, étant de nature spirituelle…

 

                           Jean-luc Berlet. 

(café-philo du 23 juillet 2012)

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