« La vie est un bien perdu pour celui qui ne l’a pas vécu comme il aurait voulu ». Mihai Eminescu

Publié le par Jean-Luc Berlet

La vie est un bien perdu pour celui qui ne l’a pas vécu comme il aurait voulu.
Mihai Eminescu (1850-1889)

 

Cette citation de Mihai Eminescu est bien en phase avec le poète romantique qu’il a été. On sent aussi chez le célèbre poète roumain l’influence de son maître philosophique Schopenhauer à travers le caractère implicitement pessimiste de sa phrase. Car en réalité qui peut se targuer à la fin de sa vie de l’avoir vécu comme il aurait voulu ? En tout cas, l’auteur d’Hypérion rejoint avec cette citation « l’exigence de l’impossible » propre à tous les romantiques. On aurait tout aussi bien pu imaginer ce mot dans la bouche d’un Chateaubriand, d’un Victor Hugo ou d’un Stendhal pour ne citer que ces trois…

 Mais que nous dit cette affirmation, en faisant abstraction ou non, de la référence à son auteur ? Pour bien comprendre la phrase, il faut d’abord en dégager les notions principales qui y sont présentes ; la citation fait jouer entre elles les notions de vie, de bien, de perte et volonté. Il s’agit assurément d’une assertion volontariste qui semble présupposer qu’on puisse vivre sa vie comme on le veut. Or, une telle assertion semble loin d’aller de soi d’où son intérêt d’ailleurs. Est-il seulement possible à un être humain de vivre sa vie comme il le veut ? L’existence humaine n’est-elle pas soumise aux aléas du destin ? Enfin, la sagesse ne consiste-t-elle pas à accepter la vie telle qu’elle s’offre à nous sans chercher à la contrôler ?

 La comparaison de la vie à un bien perdu mérite aussi de retenir notre attention. On peut par ailleurs voir dans cette métaphore du bien perdu une réminiscence de l’engouement d’Eminescu pour la pensée indienne. En effet du point de vue hindou, notre vie actuelle est la conséquence du cycle des réincarnations et il est crucial de bien la vivre pour alléger notre karma. L’opinion commune tend trop vite à assimiler la doctrine de la réincarnation à une doctrine fataliste alors qu’au contraire c’est une croyance qui insiste beaucoup sur la liberté et la responsabilité. Ce n’est pas la moindre expression du génie d’Eminescu d’avoir intégré subtilement dans sa citation ce paradoxe. La libération de la roue du karma suppose précisément ce volontarisme consistant à s’arracher à son conditionnement pour réaliser le vrai destin de son âme. L’exemple de la vie du Bouddha est à cet égard tout à fait parlant, car le fondateur du bouddhisme n’a pas hésité à sacrifier la vie de luxe du palais pour chercher la solution à la souffrance en bravant le monde…

Enfin, la phrase d’Eminescu peut aussi se comprendre en un sens rimbaldien comme une devise de la liberté créatrice du poète. En effet, s’il est un être qui vit ce qu’il veut, c’est bien le poète, car à travers son écriture il a recréé sans cesse un monde à son image. À l’image de Dieu, le poète est à lui-même sa propre source d’inspiration et ainsi à travers sa poésie il se créé la vie qu’il veut ! Or c’est par cette proximité « sulfureuse » avec Dieu que le poète prend toute sa dimension luciférienne. Le poète Pierre Emmanuel avait déclaré avec intuition que le poète prenait toujours le parti de Lucifer L’œuvre maîtresse d’Eminescu Hypérion fait d’ailleurs référence à l’étoile du nord souvent associé à l’Archange de la Connaissance, le Porteur de Lumière (Lucifer)…

 

Jean-Luc Berlet

Publié dans Vivre, perdre, Mihai Eminescu

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seychelles03 03/06/2014

Je viens de (rerere..)voir "dernier domicile connu" et je trouve cette citation finale de MIHAI EMINESCU tres vraie et j'ai peur de ne pas y arriver .........

Brigitte Frey 03/06/2014

Dear Jean-Luc Berlet,

interested in your comments I came accross the sentence below and like to inform you what I found in Internet:

« Car la vie est un bien perdu quand on n’a pas vécu comme on l’aurait voulu". is the beginning of the poem of George Cosbuc "Decebal to his people", also a Rumanian poet (http://de.wikipedia.org/wiki/George_Coșbuc), but in an incorrect manner it was attributed to be a sentence of Mihai Eminescu.
The poem I found is as follows

Decebal to his people

This life is a lost boon if you
Don't live it as you wanted to!
Much would a warlike, ruthless foe
Enslave us all! Our birth, we know,
Was woe enough; would you get through
Another dreadful woe?

Death, even for a godlike scion,
Is a hard law, as hard as iron!
It is all one to breathe one's last
A lad or an old man bypast,
But not the same to die a lion
Or a poor dog chained fast.

What if you fight in the first line,
What if by great exploits you shine?
A grumbler cannot better be
Than those who fear to fight and flee!
To murmur is to have no spine
And make a bootless plea!

Like dead men, cowards will keep still!
The living - let them laugh at will!
The really good ones laugh and die.
Hold, therefore, heroes, your brows high
And let your lusty cheering fill
Both hell and earth and sky!

Blood may in floods and torrents flow,
The arm assail with spear and blow,
When the fierce enemies are dead!
Well, you may think yourself Godhead,
When you but laugh at what the foe
Does more than all else dread.

They're Romans, we know that. So what?
Where they not Romans but our god,
Zamolxes, with his creatures, still
We would, sure, ask them what they will -
They won't get of our land a jot:
They have their skies to fill!

Now, men, to sword and shield and horn!
'Twas bad enough that we were born;
But he is free to go whose fright
Makes him too dastardly to fight,
And if there is someone foresworn,
Let him avoid our sight!

What I have told you is enow!
You swore on shields your oath of love
For Dacia! Might resides in you
And in the gods! But, heroes, know
That they, the gods, are far above,
Our foes - at a stone's throw!

Kind regards
Brigitte Frey, Bern, Switzerland