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 La profondeur devient le seul but de celui qui creuse…(Françoise Mallet-Joris)  

 

   Cette phrase humoristique de la célèbre romancière belge Françoise Mallet-Joris révèle une vraie profondeur métaphysique pour nous creuser les méninges ! Cette phrase aurait pu être le titre d’un film de Quentin Tarantino avec en bande d’annonce un John Travolta au regard hagard avec une pelle à la main planté devant un trou ! Il est évident que cette phrase singulière est susceptible de nombreuses interprétations. 

   La première piste existentielle que je propose est celle de l’absurde d’Albert Camus. Le « creuseur » de Mallet-Joris fait penser au « Sysiphe » de Camus. Le fait de creuser son trou sans autre but que la profondeur est en effet comparable à celui de pousser un rocher sur le sommet d’une colline pour le voir ensuite dévaler la pente. Dans les deux cas, le sentiment d’absurde est associé à une activité qui n’a d’autre but qu’elle-même, à l’action autoréférentielle. En termes plus sociologiques on évoquera l’absurdité du métro-boulot-dodo qui résume bien la dérision de tout acte répétitif destiné à reproduire le Même ! Or pour Camus, une telle absurdité n’est pas insupportable puisqu’il nous demande d’imaginer Sisyphe heureux… 

   La seconde piste nihiliste que je propose est celle de l’absurde d’Artur Schopenhauer. A l’aune d’une lecture schopenhauerienne, la phrase de Mallet-Joris prend toute la dimension morbide évoquée par le cinéma « tarantinesque ». Pour Schopenhauer, la vie est absurde car elle est une finalité sans fin c’est-à-dire une réalité qui n’a d’autre but que sa propre répétition indéfinie. En outre, pour le philosophe allemand la vie est tragiquement absurde, car sa fin logique est la mort. Celle qui creuse ainsi sa propre tombe en faisant de la profondeur son unique but, c’est la vie elle-même. Heidegger ne fera que confirmer la lucidité pessimiste de son « aîné » en déclarant que l’homme est un être-pour-la mort, à savoir en d’autres termes, que dès que l’on naît on est déjà assez vieux pour mourir…

   Enfin, il existe aussi une troisième voie « mystique » qui a ma préférence. Cette troisième voie « mystique » peut être résumée par cette phrase célèbre d’un sage chinois anonyme : « Ce n’est pas le but qui est important mais le chemin qu’on emprunte pour l’atteindre ». Après tout, il y a eu des hommes pour croire qu’à force de creuser profondément on finirait par arriver en Chine !  Cet aphorisme chinois nous révèle la vanité de tout but tout en nous invitant à vivre pleinement l’instant présent. Le fait est que la profondeur ne saurait être véritablement un but en soi puisqu’elle par essence trajet infini. Etant donné que n’importe quoi peut faire office de but, c’est l’idée même de but qui perd tout son sens.

   Pour les penseurs que nous sommes, creuser ainsi des questions aporétiques revient à faire de la profondeur métaphysique notre unique but. Voltaire disait qu’il faut cultiver son jardin. Je lui réponds que le coup de bèche ne doit pas pour autant nous faire oublier la pelle philosophique, celle avec laquelle on creuse son trou…     

Jean-Luc Berlet.

 

 

    

 

 

 

 

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