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« L’enfer, c’est d’avoir perdu l’espoir. » (A.J. Cronin, Les Clés du Royaume)

L’enfer n’est pas un concept philosophique. Et pourtant, propice à bien des spéculations… Ne serait-ce que son étymologie, plurielle : infernus, en latin, désigne un « lieu bas ». Les religions se sont les 1ères emparées de cette représentation d’un séjour et d’un lieu de supplice des damnés après la mort. La descente aux enfers exprime aussi une expérience psychologique extrêmement douloureuse. Un effondrement progressif, parfois total, un désastre. Curieusement, l’enfer est aussi le département d’une bibliothèque où on garde les livres interdits au public (une censure donc)… On pourrait penser qu’il existerait un lien entre ce qui nous est caché, et la souffrance que l’on ressent. Parler de descente aux enfers suppose aussi une trajectoire verticale, du haut vers le bas. Le « bas », au-delà de toute connotation morale, semble bien être un lieu de passage, une force d’attraction : une expérience d’autant plus infernale qu’elle nous dépasse, nous pilote sans que l’on maîtrise quoi que ce soit.

La mythologie grecque, pour ne citer qu’elle, est riche en descentes aux enfers. A chaque fois, il s’agit d’un homme qui voyage ou qui traverse plusieurs épreuves, dont il ressort en héros. Selon un vocabulaire alchimique, le métal (l’homme), est transmuté en or (en dieu), sur le mont Olympe. Une, plusieurs mises à l’épreuve, semblent suivies d’une remontée, d’une « rédemption » salvatrice au terme de laquelle le héros acquiert une divinité. Force est de constater que les épreuves du héros le mettent à l’épreuve, tel le négatif d’une photo que l’on qualifie d’épreuve : c’est-à-dire ce qui laisse une trace, ce qui éprouve, rend vivant. Comment ce qui nous rend vivants peut-il nous faire mal ? Le passage par la souffrance est-il obligé ? Est-ce à dire qu’il y a un recyclage, une utilité de la souffrance, au-delà de tout a priori doloriste ? Car de la descente aux enfers, on n’en remonte pas toujours… Autant nous acceptons volontiers ce qui nous rend vivants quand cela nous procure du plaisir, autant nous refusons souvent ce qui nous procure de la souffrance. Se pose la question de savoir si la « descente aux enfers » a une quelconque objectivité, ou extériorité à nous : n’est-ce pas plutôt l’individu qui refuse ce que les épreuves qu’il vit sont amenées à lui faire comprendre ? La victimisation, le sursaut de l’orgueil, tel Job qui s’insurge de se voir infliger des épreuves sans fin, là où son zèle moral, sa droiture, ne sont plus à prouver… Ses amis, lassés de ses complaintes, le laissent seul à son triste sort. Jusqu’à ce qu’il réalise que son erreur avait consisté à cultiver une pureté vide, croyant ne jamais avoir commis de faux pas. Il lui a fallu une descente aux enfers, la perte de sa santé, la maladie de la majeure partie de son troupeau, puis le désir de mourir, et l’abandon à Dieu, pour réaliser l’extraordinaire fécondité du faux pas. Si Dieu l’a permis, suggère à ce titre saint Paul, c’est en raison de cette fécondité, qui est « la vie sortant des morts » (Rom., XI, 11-15).

La descente aux enfers, plutôt qu’une dépression nerveuse, en termes médicaux, finit alors par se révéler comme une initiation, une rédemption possible. Envisagée à l’instant « t », il s’agit d’une pathologie psychologique ; considérée de l’extérieur, une fois surmontée, la descente aux enfers était en réalité un « moyen », non une finalité. Un enseignement douloureux, attendant l’acceptation de l’élève pour qu’il en ressorte, grandi. Le facteur temps prend toute son importance ici : la patience, l’endurance, sont donc à même de transformer un instant douloureux en passage vers le mieux-être. On conseille souvent aux dépressifs de découper le temps de la journée en séquences, afin de « passer le cap douloureux », d’instants en instants. Mais à quoi sommes-nous donc initiés ? La plongée en soi-même, « en bas », nous fait renouer avec nos profondeurs, nos origines (le passé), un savoir enfoui en nous qui réclame d’être connu et dont un certain Socrate nous faisait accoucher. La question de l’identité – en crise – est prépondérante ici. « Qui suis-je ? ». Notre existence est-elle le reflet de notre être, ou étrangère à celui-ci ?... De la réponse à cette question dépend notre bien-être ou notre descente aux enfers. Car il n’y a « chute » que là où l’on est en état de résistance. A l’image des êtres androgynes, mâle et femelle à la fois (donc dotés de 4 bras et de 4 jambes, dos à dos), dont parle Platon dans Le Banquet. Croyant se suffire à eux-mêmes, ne manquant de rien, ils ont imaginé pouvoir escalader le ciel, rivaliser avec Dieu. C’est à cet instant que Zeus les foudroya et introduisit en eux une scission, une coupure, une division. Leur enflure (ego) se dégonfle, mais ils ont gagné en ouverture. La descente aux enfers, la perte de l’harmonie antérieure, autarcique, démolit leur carapace pour laisser jaillir une vulnérabilité douloureuse, mais cédant le pas au désir : c’est le prix à payer pour leur rappeler la dépendance. Non pas au sens affectif du sens, maladif, mais le rappel de leur insuffisance radicale, condition de la relation à l’Autre.

D’où vient alors que la « descente » vers nos origines nous libère, si la patience et l’endurance sont au rendez-vous ? Car il existe bien un fossé saisissant entre l’expérience que nous faisons de cette descente, et le discours triomphaliste que l’on tient sur cette expérience douloureuse, une fois que l’on en est sorti… Une sorte d’oubli (heureux sans doute ici), s’et immiscé entre descente aux enfers et rédemption : quel est ce lieu, ce laboratoire de transformation ? Quelque chose d’inépuisable, d’intemporel, non soumis au vieillissement, et qui nous concerne tous, au-delà de nos différences culturelles et sociales : le « je suis » christique, dont Jésus n’avait pas le privilège. Une identité inachevée là où nous la croyions achevée, acquise, qui nous mène bien plus que nous ne la menons. A ce titre, on peut dire que les mythes, de l’Antiquité comme ceux du monothéisme, sont l’expression du fondement même de la vie. Nos vies sont un véritable scénario dont nous ne sommes pas les scénaristes, mais les acteurs.

La descente aux enfers est une douloureuse expérience de connaissance de soi-même, qui nous aide – non sans souffrance -, à « faire de l’âme » : « en apprenant, nous dit Clara Pinkola Estès dans Femmes qui courent avec les loups, à ouvrir certaines barrières psychiques et certaines brèches du moi, afin de laisser parler cette voix plus ancienne que les pierres »… Elle est ce qui nous guide là où nous coïncidons avec nous-mêmes. C’est de ce « lieu » là dont nous avons la nostalgie, et où la descente aux enfers nous corrige pour nous pousser à franchir nos résistances, nos peurs. L’enjeu de la descente aux enfers est ce que l’individu va faire des obstacles : ses ennemis (la chute), ou ses alliés (la rédemption-résurrection). « Souviens-toi de qui tu es »…

Café philo  du 8 juin 2010

Sabine Le Blanc

 

Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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