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Fête, subst. fém.

 

Ensemble de réjouissances collectives destinées à commémorer périodiquement un événement :

1. La fête s'élabore autour d'un thème mythique particulier et organise, sinon un désordre, du moins des dérogations à l'ordre, pour obtenir ou réactualiser dans la conscience collective l'assentiment à l'ordre préconisé. C'est donc essentiellement un jeu symbolique qui resitue la praxis par rapport au mythe qui lui donne sens. La fête vaut ce que valent effectivement pour le groupe la symbolique utilisée et le mythe évoqué. De ceci découlent de notables différences entre la fête en milieu archaïque et traditionnel, et la fête dans les sociétés modernes.

Thinès-Lemp. 1975.

Dans le domaine religieux. [P. réf. à un cycle liturg.] Célébration en l'honneur d'une divinité, d'un être, d'une chose... vénérés par une religion, ou en commémoration d'un événement marquant de son histoire. Fête religieuse.

Antiquité. Fêtes religieuses grecques, romaines, égyptiennes, de l'Antiquité. La fête d'Isis, d'Osiris, de Jupiter, de Junon, de Vénus, etc. Les païens célébraient la plupart de leurs fêtes par des sacrifices et des jeux (Ac.).

2. Le jour de fête n'est pas en principe, du moins chez les Romains, un jour de joie. La fête des mânes est considérée comme un jour triste. Le jour de fête comportait généralement des sacrifices, des processions, des jeux, des repas sacrés (...).

 800px-Pieter Bruegel d. Ä. 066

La fête est ce moment privilégié, toujours attendu avec impatience, qui se trouve moins à l'intérieur du temps social qu'à ses marges. Soustraite au temps de la production, elle aura lieu la nuit ou bien à ces dates du calendrier qui, marquant la jonction de deux périodes bien déterminées, n'appartiennent en propre à aucune. Aussi est-elle propice à la mise en relation de ce qu'il faut ordinairement séparer : les classes sociales, les sexes, les âges, voire les vivants et les morts, l'humain et le divin, le social et la nature.

Seulement, il y a finalement là moins confrontation, rencontre, dialogue, que dissolution provisoire. L'individu lui-même, libéré de son rôle social, est davantage sommé de s'étourdir et de se fondre dans l'indivis que de s'exprimer. Au verbe se substitue la frénésie, la jouissance, le vertige.

Oscillant entre le rituel et l'anarchie, la fête n'annonce pas un ordre nouveau, elle n'est pas la révolution. Elle est plutôt une parenthèse à l'intérieur de l'existence sociale et du règne de la nécessité. Elle est aussi ce qui peut conférer une raison d'être à la quotidienneté, d'où la tentation de multiplier les occasions de fêtes, au point, note Jean Duvignaud, que « certaines nations, certaines cultures se sont englouties dans la fête ».

Temps libéré des conventions, mais aussi des nécessités de la production et du travail, la fête se doit d'être foisonnement créateur, exploration de tous les possibles, au moins symboliquement.

Elle a partie liée avec l'art, la danse, le jeu. Elle est encore ce temps où la spontanéité est non seulement permise, mais obligatoire. Seulement, le caractère parodique de la fête joue le rôle d'un garde-fou à l'égard des pulsions ; et sa tonalité bon enfant indique qu'elle n'abolit l'ordre social que pour mieux permettre au groupe de se retrouver, indépendamment des rôles constitués. La proximité physique va de pair avec une certaine ambiance fusionnelle. Si la fête proscrit les attitudes réellement agressives, elle n'est pas non plus l'occasion de nouer des liens profonds d'amitié par le dialogue.

Elle est plutôt de l'ordre de ce que Sartre appelait l' "adhérence". Tous sont censés participer d'un même élan, être emportés. La fête est un tourbillon qui semble abolir provisoirement les personnalités, mais donne pourtant à chacun l'occasion d'exprimer des désirs habituellement réprimés, serait-ce sur le mode de la farce. Ce paradoxe se comprend assez bien si l'on admet que la fête est sous le signe, non du Moi, mais du Ça. Il va généralement de soi que ce que l'on fait pendant la fête demeurera sans conséquences, précisément parce que l'on n'est pas censé être alors entièrement soi-même, il arrive que l'ivresse soit manifeste .

Néanmoins, selon Roger Caillois, c'est parce que sous nos climats l'ivresse et le masque ne vont guère de pair que nos fêtes ne prennent pas un tour plus violent. Personne ne peut alors prétendre incarner la violence légitime d'un dieu dont il porterait le masque. Au contraire nos fêtes sont égalitaires, elles dénudent et démasquent par la dérision. Ailleurs, plus ritualisée, la fête n'est pas étrangère au tremendum, à l'épouvante caractéristique de la confrontation au Sacré que l'homme moderne ne connaît plus guère qu'au travers de certains films d'horreur.


La fête, le temps et l'économie

La fête est encore frénésie parce qu'elle est inscrite dans un temps limité, qu'il faut donc se hâter. Le temps de la fête est le présent: pure dépense, la fête injurie l'avenir et l'économie. En effet le plaisir n'est pas rapport à l'avenir, il n'est pas utile, mais il est sa propre justification. Il ne renvoie donc pas à un horizon temporel. À lire Lévinas, la jouissance est déjà engloutissement du temps et de la signification, étourdissement. Si l'on consomme beaucoup pendant une fête, et gratuitement, ce n'est pas par avarice, mais tout au contraire parce que la peur de manquer plus tard est abolie, et que l'insouciance est de rigueur. De même, si la fête a été préparée de longue date et a pu coûter fort cher, cette dimension économique est suspendue pendant la fête. Elle est tout le contraire d'un investissement, puisque tout ce temps et toutes ces richesses s'y engloutissent d'un coup. 

Le présent pur caractéristique de la fête ne signifie pas seulement qu'elle est évasion du quotidien, intense exploration d'autres possibles, ou impossibles, que la réalité quotidienne. Selon Jean Duvignaud, il s'agit de « s'engloutir dans le présent », ce qui impose de renoncer à « la durée où s'accumulent le savoir et les actions concertées humaines ». La fête est donc une sorte d'anéantissement périodique de la société, une chute dans le « puits sans fond du présent ». On objectera cependant que la dépense festive peut avoir une valeur ostentatoire : elle permet d'afficher son rang, de constituer en obligés tous ceux qui en ont profité. Elle n'est alors gaspillage gratuit qu'au sens économique, pas au sens politique.

 

La fête et le Néant

Aussi bien la division du travail que son contraire, les activités indifférenciées d'une communauté agricole, semblent conférer à la fête une utilité politique derrière son apparence gratuité. La fête est l'occasion de multiplier les rencontres avec ceux à qui l'on n'a jamais à faire.

Elle est alors la condition du sentiment d'appartenance à une même communauté. Mais elle permet aussi de changer la tonalité de nos relations, souvent très formelles, avec ceux-là mêmes que nous fréquentons quotidiennement: ils y perdent leur apparente unidimensionnalité. Peu importe d'ailleurs que l'on ne retrouve jamais les inconnus rencontrés lors de la fête ; l'on a du moins fait partie d'une foule, l'on s'est approché du cœur vivant de la communauté. Duvignaud oppose cependant à la conception contemporaine de la fête, policée, fraternelle, les ravages et les destructions du carnaval. La fête serait originairement confrontation au néant, au désordre pur, en l'homme et dans la nature.

Elle serait moins refondation du lien social, comme l'a cru la sociologie française, qu'épreuve de ce qui est radicalement l'autre de la société, ivresse du néant. En deçà des règles, il y aurait non seulement la promesse d'une intensité renouvelée de la vie collective, mais encore le spectre de l'auto-destruction. L'instant de la fête serait négation du temps de la société, non son fondement. Il est vrai que si Freud distinguait et opposait la pulsion de mort et Eros, à l'origine de la civilisation, Heidegger, lui, voyait dans le Néant, audacieusement assimilé à l'Etre, à la fois la source et la réfutation de toute réalité définie, de tout Étant.

Pourtant, la fête, si ambiguë et destructrice qu'elle soit potentiellement, est surtout très conservatrice. Elle ne convoque tout ce qui conteste l'ordre social que pour mieux l'intégrer, et mettre en scène l'éternel retour de l'ordre immuable (Mircea Eliade). Elle est aussi ré-jouissance, appropriation charnelle d'entités aussi diffuses qu'une victoire, une nation, ou un nouveau millénaire !


Jean Duvignaud (né le 22 février 1921 à La Rochelle et mort le 17 février 2007 dans la même ville) était un écrivain, critique de théâtre, sociologue, dramaturge, essayiste, scénariste et anthropologue. 
Dans Fêtes et civilisations il tente de comprendre ce moment de la vie sociale où une communauté se trouve réunie par une activité, libérée de son ordre et de ses hiérarchies. Dans un autre il s'interroge sur les lieux dédiés au temps et ceux à l'espace.

Roger Caillois, Les Jeux et les hommes : le masque et le vertige (1958)

Mircea Eliade, Le mythe de l'éternel retour Editions Gallimard / Idées - 1969 

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