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« Le désir est l’essence de l’homme ».  Spinoza  (voir note)

 

Si comme l’annonce Spinoza le désir est bien l’essence de l’homme, la question de savoir si l’on doit ou non s’y fier perd sa pertinence. L’énoncé qui nous est proposé présente par conséquent le présupposé implicite que le désir n’est pas forcément fiable et qu’il peut même s’avérer trompeur. En outre cet énoncé présente aussi l’équivocité de la mise en rapport entre le devoir et le désir. N’est –il pas paradoxal de devoir se fier à son désir alors que ce dernier serait par définition même capricieux ? A moins que tout aussi paradoxalement, le désir comme le cœur pascalien, ait ses raisons que la raison ignore ? Enfin, est-ce la même chose  de se fier à son désir au singulier qu’à ses désires au pluriel ?

 

Il est de coutume dans la tradition philosophique d’opposer la raison qui serait fiable au désir qui ne le serait pas. Qu’il s’agisse du platonisme, du christianisme ou du kantisme, la philosophie dominante de l’Occident nous met en garde contre le caractère imprévisible et dangereux du désir, d’où le triomphe de la morale du contrôle de soi et de la tempérance. 

Les Grecs anciens avaient d’ailleurs comparé le désir au Tonneau des Danaïdes de la mythologie, un tonneau percé qui se vide aussitôt qu’on le remplit. Le supplice de Tantale condamné à désirer ardemment assouvir sa soif et sa faim sans jamais pouvoir atteindre l’eau et les fruits convoités est aussi une belle image de cette malédiction du désir. Ces belles métaphores mythologiques nous indiquent la nature insatiable du désir qui ne peut jamais être pleinement satisfait, d’où la frustration qu’il engendre.

Peut-on alors se fier à son désir si ce dernier nous expose inéluctablement à la souffrance de la privation ? Platon n’est-il pas fondé à définir dans Le Banquet le désir comme manque ?

 

Pourtant, n’est-ce pas refuser la vie en tant que telle que de ne pas accorder sa confiance à son désir ? Peut-on raisonnablement exiger de l’être humain de sacrifier ainsi la chaleur de son désir sur l’autel froid de la raison ?

Pour rester dans la référence à la mythologie grecque, on peut convoquer le mythe de Pygmalion et Galatée qui prend le contre-pied du mythe des Danaïdes. Pygmalion est précisément le symbole de la confiance en son désir récompensé par un magnifique cadeau divin. Ce sculpteur solitaire est tombé follement amoureux de sa belle statue féminine appelée Galatée. Touchée par la pureté de son désir, la déesse Aphrodite a exaucé le vœu amoureux du sculpteur en donnant vie à la superbe statue ! 

Le premier philosophe important de la tradition occidentale à rompre avec la dévalorisation du désir est incontestablement Spinoza. Pour le philosophe d’Amsterdam contrairement à Platon, on ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, mais on la trouve bonne parce qu’on la désire. Ce renversement de perspective est à l’origine même de la révolution moderne qui a permis la réhabilitation du désir en tant que force productrice et non plus simplement manque d’être. Pour Spinoza, le désir étant l’essence de notre être, on est tout simplement condamné à s’y fier…

 

En définitive, se fier à son désir n’est pas du tout synonyme de se fier à ses désirs. L’article possessif singulier a pour effet de donner au désir une valeur ontologique qu’il n’a pas au pluriel. On assouvit ses désirs tandis qu’on réalise son désir, la réalisation n’étant pas la même chose que l’assouvissement. En conséquence, on doit se fier à son désir si l’on est sûr qu’il s’agit vraiment de son désir propre et non d’un désir créé artificiellement par la société comme le désir mimétique évoqué par René Girard. Or, n’est-ce pas difficile pour un être humain de savoir si son désir vient vraiment de son propre fond ?   

 

Mardi 14 Septembre 2011

Jean Luc Berlet.

 

Note à propos de Spinoza:


Qu'il ait des idées claires et distinctes ou des idées confuses, le Mental s'efforce de persévérer dans son être pour une durée indéfinie, et il est consient de son effort. (...) Quand on le rapporte au Mental seul, cet effort s'appelle Volonté ; mais quand on le rapporte à la fois au Mental et au Corps, on le nomme Appétit, et celui-ci n'est rien d'autre que l'essence même de l'homme, essence d'où suivent nécessairement toutes les conduites qui servent sa propre conservation (...) Le Désir est l'appétit avec la conscience de lui-même.

 Ethique III, prop. 9 et scolie.

[Ce n'est parce que nous jugeons qu'une chose est bonne que nous la désirons, mais c'est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne].
Ce qui fonde l'effort, le vouloir, l'appétit, le désir, ce n'est pas que nous jugeons qu'une chose est bonne ; mais, au contraire, on juge qu'une chose est bonne parce qu'on y tend par l'effort, le vouloir, l'appétit, le désir.

(Nihil nos conari, velle, apetere, neque cupere, quia id bonum esse judicamus ; sed contra nos propterea, aliquid esse, judicare, quia id conamur, volumus, appetimus, atque cupimus). 

Ethique III, scolie de la prop. 9.

 

Le désir qui naît de la joie est plus fort, toutes choses égales d'ailleurs, que le désir qui naît de la tristesse.

(Cupiditas, quae ex Laetitia oritur, caeteris paribus, fortior est Cupiditate, quae ex Tristitia oritur). 

Éthique IV, prop. 18.

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