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Bonheur.

 

Que nous dit le dictionnaire historique de la langue français d’Alain Rey. «Bonheur» voir «heur». En fait on devrait lire eür ou oür encore aür. Ce mot est issu du latin impérial agurium altération du latin classique augurium qui se traduit par pressage que celui-ci soit favorable ou non on pourrait dire augure, d’où «chance» bonne ou mauvaise, mais ne fut retenu que la bonne chance.

Le mot augure vient de la famille du mot augere s’accroître. Á la suite d’un glissement de sens s’expliquant par le recul des croyances païennes, le mot a pris les sens de «sort, condition, destinée». C’est cette acception qui apparait en ancien français dans le syntagme bon  oür «fatalité heureuse, chance», puis en emploi absolu et demeure au XVII e siècle chez Corneille, Molière. 

Eür est issu du latin augurium signifiant « accroissement accordé par les dieux à une entreprise ».

augere, auctus : «s'accroître » qui a donné augmenter ...», auctor : «qui fait croître», «fondateur», qui a donné auteur, autoriser, autorité, octroyer,.

Ainsi du point de vue de l'étymologie, le bonheur est l'aboutissement d'une construction, et qu'il ne saurait être confondu avec une joie passagère. Le fait que la création d'un auteur s'accroisse durablement provoque en lui-même l'accumulation des satisfactions, ce qui le mène au bonheur.

Au vue de la lexicologie du mot, il faut faire attention au sens de bonheur chez les auteurs d’avant le XVII e siècle. Ainsi Spinoza n’use pas du mot bonheur, en latin bonheur se dit felicitas c’est à dire félicité. Il est alors remarquable que Spinoza emploie le même terme pour désigner d’une part la satisfaction simplement empirique prise au déploiement de la conservation de soi (le conatus) et, d’autre part, la satisfaction de soi issue de la connaissance vraie et de la liberté véritable. Il s’agit toujours de bonheur: («l’utile» produit une joie qui est bonheur (l’envieux se réjouit du «malheur» des autres, , le généreux se réjouit de leur «bonheur»). La connaissance réfléchie produit un bonheur: mais celui-ci est la véritable réalisation de son essence, il est d’abord jouissance de «l’utile propre», c’est-à-dire spécifique, il est ensuite la plus haute félicité, «cette satisfaction de soi» qui est béatitude. Ainsi pour Spinoza, la vocation de l’homme est toujours le bonheur, ou la félicité. (Mais vocation ne veut pas dire accessible à tous, pas plus que ce n’est un droit). L’expérience montre que, souvent, l’accès non plus au bonheur, mais à la félicité, est trompeur ou difficile, et les moralistes, trop fréquemment en concluent que c’est la vertu austère et non la joie heureuse qui constituerait la vocation de l’esprit.

«Celui dont le corps est doué d’aptitudes nombreuses possède un esprit dont la plus grande part est éternelle» Ethique V, 39. 

Ainsi le corps et donc les plaisirs sont parties prenantes de la béatitude, c’est-à-dire de la félicité suprême. Cela ne signifie pas que le spinozisme soit un hédonisme, cela exprime au contraire le fait que cette philosophie du bonheur exige l’épanouissement et l’accroissement simultané des puissances du corps et des puissances de l’esprit. C’est la raison pour laquelle Spinoza s’oppose fermement et explicitement aux doctrines morales de l’ascétisme et de l’humiliation (Eth IV, 45, Sc du Cor II). La doctrine spinoziste du «bonheur» est à la fois une conversion libératrice des passions, une unification du corps et de l’esprit, et un déploiement simultané de la conscience de soi, de la connaissance, et de la puissance d’être.

Mais la difficulté de la notion de bonheur, on ne peut pas ne s’en tenir qu’à la pensée de Spinoza, teint à ce qu’elle s’inscrit dans un double registre, (on le voit dans l’Ethique); l’horizon moral, voire religieux, des fins de l’existence (vertu) et celui, tout contingent, des hasards de la vie (destin, daimôn), Dans le terme français de bonheur, ces différents perspectives sont désormais ramassées dans la problématiques de la satisfaction (plaisir). L’allemand glück, seligkeit, reflète la complxité initiale du grec εύτυχία (eutukhia), εύδαιμονία (eudaimonia), ὂλβοϛ (olbos), et du latin ; félicitas, beatitudo, dont le français ne retient que les valeurs et connotations religieuses. De plus l’allemand propose le terme de wohlfarht, à partir de l’adjectif wohl, bien, pour désigner la prospérité matérielle, et il est remarquable que le français persiste alors dans son lexique religieux en traduisant welfare state, par état providence.

Dans presque toute les langues européennes le bonheur est synonyme de chance, de la bonne part qui nous échoit par hasard, l’allemand avec la différence glück/ glückseligkeit cherche à renforcer après Aristote la distingtion entre εύτυχία (bonne fortune) et εύδαιμονία (bonheur), une opposition entre la finalité morale, qui relève de la vie spirituelle toute intérieure et la contingence favorable.

La question du bonheur est une problématique centrale de la pensée grecque. Dans les premières pages de l’Ethique à Nicomaque, Aristote, donne un résumé de la tradition.

Puisque toute connaissance et toute intention aspirent à quelque bien, disons quel est le bien vers lequel tend la politique, c’est-à-dire quel est le plus élevé de tous les biens praticables. Sur son nom, la majorité des gens tombent sans doute d’accord: la foule des gens cultivés l’appellent le bonheur (τὴν εύδαιμονίαν, tên eudaimonian) et pensent que vivre bine et agir bien.

La tradition philosophique occidentale oppose les optimistes, pour qui le bonheur comme "état de satisfaction totale" est possible; Spinoza, Montaigne, Diderot, voire facile; Épicure et les pessimistes pour qui il est difficile; Rousseau, voire impossible; Pascal, Schopenhauer, Freud. D'autres comme Kant condamnent la recherche du bonheur comme s'opposant à la morale ou comme Nietzsche la critique comme une fuite devant le tragique de la réalité, lui préférant l'expérience de la joie.

Épicure (3eme s. av JC) 

Le bonheur est le plaisir de l'âme (sérénité) qui naît spontanément de la satisfaction des désirs naturels et nécessaires, dont les deux plus importants sont, outre la sécurité et la santé, la sagesse et l'amitié. "Il est impossible d'être heureux sans être sage".

Blaise Pascal(1623-1662) 

"Tous les hommes recherchent d'être heureux.(...) C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes. Et cependant, depuis un si grand nombre d'années, jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement" Pensées (1670)

Immanuel Kant(1724-1804) 

Le bonheur est un thème que Kant a traité de manière secondaire dans son œuvre, car contrairement à Epicure ou Spinoza il ne doit pas constituer le but de l'existence humaine, mais bien que son approche soit peu pertinente il est possible de dégager une doctrine kantienne du bonheur.

- Selon Kant la notion même de bonheur pose d’abord un problème, car le contenu concret (empirique) en est impossible à cerner.

«Le concept de bonheur n’est pas un concept que l’homme abstrait de ses instincts et qu’il extrait en lui-même de son animalité, mais c’est une simple Idée d’un état, à laquelle il veut rendre adéquat cet état sous des conditions simplement empiriques» 

Critique de la faculté de juger, in Œuvres Philosophiques, Bibliothèque de la pléiade tome 2 page 1232

Kant ne voit donc pas que le bonheur n'est pas une "simple idée" mais bien la réalité d'un sentiment que la conscience reconnait spontanément comme joie accompagnée de plénitude.

De même il pense, que le bonheur supposerait que nous puissions satisfaire tous nos désirs, pleinement et sans interruption :

« Le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations (tant extensive, quant à leur variété, qu’intensive, quant au degré, et aussi protensive, quant à la durée)» 

Critique de la faculté de juger, in Œuvres Philosophiques, Bibliothèque de la pléiade tome 2 page 1232 . … 

Chacun, sous l’impulsion de sa nature, est cependant porté à rechercher son propre bonheur. Mais du fait de l’irréalisme du contenu du concept, quiconque veut se donner comme impératif dans la vie de se consacrer effectivement à cette recherche sera bien embarrassé :

« Le concept de bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et veut. La raison en est que tous les éléments qui font partie du concept de bonheur sont dans leur ensemble empiriques, c’est-à-dire doivent être empruntés à l’expérience, et que cependant pour l’idée du bonheur, un tout absolu, un maximum de bien-être dans mon état présent et dans toute ma condition future est nécessaire. Or il est impossible qu’un être fini si perspicace et en même temps si puissant qu’on le suppose se fasse un concept déterminé de ce qu’il veut véritablement. .. Richesse ? ….Connaissances ? … Longue vie ? .. Santé ? … Il n’y a donc pas à cet égard d’impératif qui puisse commander au sens strict du mot de faire ce qui rend heureux, par ce que le bonheur est un idéal non de la raison mais de l’imagination. » Fondements de la métaphysique des mœurs, in Œuvres Philosophiques, Bibliothèque de la pléiade tome 2 pages 281/282

Tout cela n’empêche pas bien sûr que chacun ait pour premier mouvement naturel de se mettre à la poursuite de son bonheur propre, et que beaucoup parviennent à le trouver et à le comprendre de manière tout à fait déterminée !

Kant veut critiquer l'idée - et la recherche - de bonheur pour y substituer la suprématie du devoir.

Friedrich Nietzsche (1844-1900) 

«Pour le plus petit comme pour le plus grand bonheur, il y a toujours une chose qui le crée : le pouvoir d'oublier, ou, pour m'exprimer en savant, la faculté de sentir, pendant que dure le bonheur, d'une façon non-historique. Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment pour oublier tout le passé, celui qui ne se dresse point, comme un génie de victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c'est que le bonheur, et, ce qui est pire encore, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Imaginez l'exemple extrême : un homme qui ne posséderait pas du tout la faculté d'oublier, qui serait condamné à voir en toutes choses le devenir. Un tel homme ne croirait plus à sa propre essence, ne croirait plus en lui-même; tout s'écoulerait pour lui en points mouvants pour se perdre dans cette mer du devenir; en véritable élève d'Héraclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumière, mais encore d'obscurité. Un homme qui voudrait sentir d'une façon tout à fait historique ressemblerait à celui qui serait forcé de se priver de sommeil, ou bien à l'animal qui devrait continuer à vivre en ne faisant que ruminer, et ruminer toujours à nouveau. Donc il est possible de vivre sans se souvenir, de vivre même heureux, à l'exemple de la bête, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Ou bien, pour m'expliquer sur ce sujet d'une façon plus simple encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation.» 

Nietzsche, Considérations inactuelles, II, 1874

Les contemporains.

Longtemps méprisé par les philosophes au profit de la recherche de la vérité ou de la réflexion sur la science, le bonheur est redevenu récemment le centre de la réflexion de certains philosophes dans la lignée d'Épicure et Spinoza, comme André Comte Sponville "Le bonheur, désespérément", Clément Rosset "La force majeure", Robert Misrahi "Traité du bonheur", Michel Onfray "L'art de jouir" ou Vincent Cespedes «Magique étude sur le bonheur». Défini comme une "Approbation inconditionnelle de l'existence", Clément Rosset, un "Gai désespoir", Comte Sponville ou encore "Une addiction à la vie" Cespedes, la notion de bonheur s'enrichit des approches psychologiques.  La philosophie contemporaine revient donc à l'Éthique comme recherche d'une sagesse pratique au quotidien Pierre Hadot, ce qui explique sans doute le regain du grand public pour la philosophie.

Le bonheur, un fait politique ?

L'idée que le bonheur soit un objectif politique semble apparaître à la fin du XVIIIe siècle. Elle semble émerger sous une forme instutionnelle aux Etats-unis. En 1776, l'article 1 de la Déclaration des droits de l'État de Virginie affirme ainsi que "all men are by nature equally free and independent, and have certain inherent rights of which...[they cannot divest;] namely, the enjoyment of life and liberty, with the means of acquiring and possessing property, and pursuing and obtaining happiness and safety". La formule est reprise dans la Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique (1776 également) qui pose : "Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur."

En Europe, la notion semble avoir été exprimée pour la première fois sous la Révolution française par Saint-Just avec sa célèbre phrase de 1794, "le bonheur est une idée neuve en Europe." Rapport à la Convention, 3 mars 1794.

L'idée de bonheur est revenue sur le devant de la scène politique dans les pays développés à la fin des années 1960, alors que la croissance économique, l'équipement des foyers, l'apparition de la société de loisirs semblait devoir répondre aux attentes de tous les citoyens. Un courant politique critique s'est développé autour de cette question, affirmant que la croissance économique et matérielle ne pouvait suffire à elle seule à apporter le bonheur. Un courant encore plus critique a développé l'idée que la société de consommation, en créant sans cesse de nouveaux désirs dès que les anciens étaient satisfaits, ne pouvait permettre l'accès au bonheur. La mouvance issue de Mai 1968 a ainsi cherché d'autres formes de bonheur, à travers les rencontres humaines, un mode de vie collectif, le retour à la nature, une vie plus simple et dégagée de contraintes, la pratique des arts, etc.

Cette notion d'un "autre bonheur", alternatif à celui proposé par la société de consommation et montré dans les images de publicité, s'est imposé depuis lors. Elle-même d'ailleurs parfois réintégrée dans la société de consommation. Avec notamment le vieil idéal du retour à la nature (comme le montre par exemple le succès en France en 1995 du film "Le bonheur est dans le pré").

En 1972, le roi du Bhoutan a tenté d'imposer la notion du "bonheur national brut", par opposition au plus restrictif "produit national brut" qui ne considère que la richesse matérielle d'un pays.

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