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« Mieux vaut ne penser à rien que de ne rien penser du tout ».

    A.    Gainsbourg

 

À quoi penses-tu, dis-moi
Lorsque tu ne dis rien
Tu me dis que tu ne penses à rien
Mais dans tes yeux
Je vois des tas de choses
Tu ne peux penser à rien
Ne peux penser à rien
Ton esprit est toujours en chemin…

(Catherine Desage/Francis Lai) Mireille Mathieu

 

À quoi tu penses, dis
À quoi tu penses ?
Rien qu’une fois 
Dis-moi à quoi
À quoi tu penses, dis
À quoi tu penses ?
Tu sembles loi
Si loin de moi
Je crois en toi
Mais vivre à deux
Sans rien savoir
J’amimerais mieux
Ne plus te voir

À quoi tu penses, dis
À quoi tu penses ?
Ne t’en va pas
rien qu’une fois
Dis-moi dis-moi
Dis-moi dis-moi
À quoi tu penses, dis
À quoi tu penses ?
À quoi tu penses ?
À quoi tu penses ?

« À quoi tu penses ? À rien. »

Ce dialogue – si si ça en est un – je ne l’ai pas inventé. Non. Je l’ai trouvé dans Hécate et ses chiens, de Paul Morand.
Morand continue :

« À rien.
Notre liaison était sans épanchement, nous ne nous habitions l’un l’autre qu’en silence.
Clotilde installait la saillie de son épaule au creux de la mienne et se blottissait en répétant : « à rien. » Son eau dormante se refermait sur ces rares paroles.
Notre rêverie continuelle ne pouvait avoir de meilleure devise. Ce néant traduisait notre délicieux ennui. « J’aime m’ennuyer », disait-elle. Cet ennui, nous le savourions, parce qu’il n’en était pas un pour nous. Elle achetait des livres, machinalement, les tenait ouverts sur ses genoux, mais s’arrêtait à la première page quand il n’y était pas question d’elle-même, de ses propres problèmes ; pour les femmes, les livres ne sont qu’un miroir de plus. Par-dessus l’imprime, Clotilde regardait dans le vague des choses invisibles. Le roman rêve chevauchait l’autre.
« À rien. »
 

 Hécate et ses chiens, page 34, dans la collection L’Imaginaire/Gallimard.

 

Tu penses à quoi ?
À rien.
On pense toujours à quelque chose !
Ben non, là, je ne pensais à rien.
T’as pas envie d’en parler, c’est ça ?
De parler de quoi ?
De ce qui te tracasse, tiens.
Mais rien ne me tracasse !
À d’autres ! Je vois bien que tu réfléchis.
Mais pas le moins du monde !
Pfff...
Quoi, pfff ?
Avant on se disait tout.
Ben on se dit toujours tout.
C’est faux ! Tu ne veux pas me dire à quoi tu penses.
Parce que je ne pense à rien ! Je te l’ai dit !

 

Il y a une différence entre ne penser à rien et ne pas savoir à quoi l’on pense, mais la majorité des gens assimile la pensée à la pensée consciente, ce qui les fait répondre « rien », alors que c’est simplement leur conscience qui refuse de conserver la pensée.
Distinguons plusieurs formes de pensées. Ne pas savoir à quoi je pense (objet de la pensée inconnu), ne pas savoir ce que je pense (pensée inconnue), ne pas savoir comment je pense (quelle sensation est activée dans cette pensée, est-ce que c’est une pensée visuelle, tactile, ou autre), et tous les entre qui peuvent advenir.

 

Mais « rien », peut signifier beaucoup de choses.

Rien d’exprimable, tout d’abord. Nombre de pensées sont impossibles à traduire.

Rien de particulier, ensuite. On peut avoir la pensée qui vagabonde tant qu’il est impossible de dire à quoi l’on pense. La réponse rien, ici, aurait la même valeur que « tout. »

Rien d’intéressant, également. On peut penser à quelque chose qui n’a strictement aucun intérêt. 

Rien ne peut aussi faire référence au fait qu’on n’ait pas envie d’en parler. Parce que c’est déplacé, incongru, ou pour d’autres raisons.

 

Rien, en fait, c’est simplement le « non » à une question qui ne permet pas de dire « non ».

 

Ainsi à rien ne serait une réponse déguisée, un mot en place de ce que l’on ne peut dire, parce qu’on n’en a pas les mots, parce que l’objet de penser ne peut se dire et même se penser. Parce que ce à quoi on pense est invisible, inaudible, indicible.
L’invisible dont il s’agit ici ne concerne pas le domaine des objets qu’une impossibilité matérielle interdit de voir, l’obscurité par exemple, mais des objets qu’on croit voir alors qu’ils ne sont aucunement perceptibles parce qu’ils n’existent pas, ou ne sont pas présents. Ce que Clément Rosset nomme « la faculté anti-perceptive ». Faculté de ne pas percevoir ce qu’on a sous les yeux, mais aussi faculté de percevoir ce qui n’existe pas.
Presque noyé. Pendant dix-huit jours, il a flotté dans un semi-coma sur un lit d’hôpital, plongé, lui, le philosophe du réel, dans l’inconscience de la réalité. Il en a rapporté le récit d’aventures extravagantes. Dira-t-on qu’il les a rêvées ou vécues ? En tout cas, elles sont désormais écrites.
Rosset rend visite à Cicéron et s’enquiert des recettes de cuisine de sa mère. Il est enlevé par des terroristes « Néomexicains » marxistes ou se fait rosser par des infirmières suisses.
Shakespeare, la réplique de la Reine à Hamlet tandis que celui-ci dialogue avec le spectre de son père : « Tout cela est forgé par votre cerveau : le délire a le don de ces créatures fantastiques. »
Clément Rosset commente ce bel exemple d’hallucination dans un autre livre, L’invisible. Dans Le Réel et son double, il étudiait cette « faculté anti-perceptive » par laquelle l’humain, surtout le philosophe, refuse de voir ce qu’il a sous les yeux. L’invisible s’interroge sur un autre aspect, notre capacité à percevoir un invisible qui n’existe pas. D’où : que voit-on quand on ne voit rien ? Ce qui conduit à un gouffre : que pense-t-on quand on ne pense rien ? Car il s’agit bien là, selon lui, d’un « caractère étrange de la pensée ». « C’est à cette faculté de croire voir et de croire penser, alors que rien n’est vu ni pensé, que les hommes doivent l’essentiel de leurs illusions ».

La faculté de capter des objets inexistants met à jour un caractère étrange et inattendu de la pensée, car « C’est à cette faculté de croire voir et de croire penser, alors que rien n’est vu ni pensé, que les hommes doivent l’essentiel de leurs illusions ».

Le statut du non visible s’applique au non perceptible en général. Lorsque la perception s’accompagne de l’illusion qu’il y a quelque chose de caché en elle que la seule perception ne parvient pas à révéler. Ce qui est vrai pour toutes perceptions, vue, ouïe, goût le sont davantage encore pour le domaine des mots et du langage. Illusion qui consiste à s’imaginer qu’il y a un sens aussi profond que caché derrière le langage, les langages. « Un trésor est caché dedans », dit le laboureur à ses enfants.

 

Il arrive que vous vouliez informer du plaisir pris ici ou là. Faire partager un enthousiasme en précisant les qualités de ce que vous avez vu, lu, entendu, goûté…
— tu vois c’était un peu… comme ça, mais il y avait aussi du… tu vois comme ça…
Tu vois… comme ça… n’informe de rien, la fonction phatique décrite par Roman Jakobson : désigne « la tendance à communiquer qui précède la capacité d’émettre ou de recevoir des messages porteurs d’information ». 

Il faut maintenir le contact verbal sans défaillance et éviter que s’installent une gêne, un silence. 

Tu vois est loufoque, il est une formulation qui justement ne donne rien à voir, tout comme le voilà c’est-à-dire vois là qu’il a justement, ni là (lieu) ni rien (à voir).

Pourtant celui qui explique ainsi les choses est semblable à celui qui croit voir ce qu’il ne voit pas ou entendre ce qu’il n’entend pas. Il croit dire alors qu’il ne dit rien, il croit entendre alors qu’il n’entend rien. Nous trouvons là une forme d’illusion. Vous voyez.

Voilà est une invitation à voir là, voilà a à la fois la clarté parfaite, regarde donc là et la plus grande des obscurités, on ne dit pas ou est là, ni ce qu’il y a voir justement là.

 

Ce mot est grammaticalement analysé comme un verbe défectif réduit à la forme du présent de l’indicatif de l’aspect inaccompli. 

 

Ces mots ne disent rien, ce sont des mots muets, ils ne parlent pas plus qu’on imagine voir ou percevoir le sens que l’on croyait caché. Un tel langage ne sert pas seulement à déguiser sa pensée, comme le disait Talleyrand, il sert à en dissimuler l’absence. 

« La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. »

 

La reine : Pourquoi vos yeux sont-ils fixés dans le vide et échangez
vous des paroles avec l’air impalpable ? À qui dites-vous ceci ?
Hamlet : Ne voyez-vous rien là ?
La reine : Rien du tout et pourtant je vos tout ce qui est ici.
Hamlet : n’avez-vous rien entendu ?
La reine : Non, rien, que nos propres paroles
Hamlet : Tenez, regardez, là ! Voyez, comme il se dérobe. Mon père, vêtu comme de son vivant ! Regardez, le voilà justement qui franchit le portail.
La reine : Tout cela est forgé par votre cerveau : le délire a le don de ces créations fantastiques.

 

Dans sa lettre du 14 septembre 1674, Hugo Boxel écrivait à Spinoza — Hugo Boxel, jeune étudiant, adressait sa première lettre à Spinoza — : « J’aimerai connaître votre opinion touchant les spectres » sur l’existence des spectres. Il y demandait à Spinoza ce qu’il pensait des apparitions, des spectres, des revenants. « Croyez-vous qu’ils existent ? Combien de temps dure leur existence à votre avis ? »

Répondre, autrement que rien c’est dire dire l’objet de ma rêverie de ma torpeur amène à faire de cet objet, par sa description un objet réel donc terrifiant. Ainsi rien n’est moins terrifiant que quelque chose que je fais apparaître pour réel, alors qu’il n’était qu’illusion.

Si la crainte d’un danger, le fait de redouter à l’avance une épreuve de quelque nature quelle soit, sont des sentiments compréhensibles, il « en va pas de même pour la peur proprement dite laquelle semble intervenir quand aucun danger précis n’est redouté. Larousse définit la peur comme “une émotion pénible, angoissante, produite par un bruit inattendu, par l’apparition brusque d’un être ou d’un objet redoutable, ou inconnu”. On comprend alors pourquoi éluder de la question par rien. La peur exprimerait ainsi, non pas une crainte à l’égard de ce qui n’existe pas, mais un doute à l’égard de ce qui existe ; un doute quant à son identité. Le premier à avoir analysé ce concept est en 1906, Ernst Jentsch décrit, dans Zur Psychologie des Unheimlichen le concept de l’inquiétante étrangeté, comme le doute suscité soit par un objet apparemment animé dont on se demande s’il s’agit réellement d’un être vivant, soit par un objet sans vie dont on se demande s’il ne pourrait pas s’animer. Ce qu’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann montre dans son œuvre, particulièrement dans L’Homme au sable, où il met en scène une poupée douée de vie, Olympia.

L’étudiant Nathanaël, héros de ce conte, a été marqué dans son enfance par l’avocat Coppelius, un ami de son père qu’il croit responsable de la mort de ce dernier et qu’il identifie à l’Homme au Sable. Devenu adulte, Nathanaël voit cette angoisse resurgir à la venue d’un opticien ambulant italien du nom de Coppola, qu’il prend pour Coppelius. Il lui achète une longue-vue de poche grâce à laquelle il découvre puis épie Olympia, la fille de son professeur de physique Spalanzani qui habite de l’autre côté de la rue. Il tombe amoureux d’Olympia. En fait, c’est un automate, auquel Spalanzani, plus alchimiste que physicien, a “donné vie” à l’aide de Coppelius. Nathanaël va -t-il vers la folie ou sera-t-il capable, avec l’aide de son ami et de sa fiancée Clara, de reprendre pied dans la réalité ? Mais il n’y arriva pas, devint fou et tomba par inadvertance d’un clocher.

Édouard Hopper, Automat 71,4 x91,4 cm Des Moines Art Center, Des Moines

Édouard Hopper, Automat 71,4 x91,4 cm Des Moines Art Center, Des Moines

La peur est engendrée par un sentiment d’incertitude intellectuelle quant à la chose surgissant dès lors qu’on ne sait plus, non pas si elle est réelle ou irréelle, mais si elle est elle-même, tel que le suggère sa représentation, ou pas plutôt une autre. Ce que sont les spectres ou les automates.

On notera que cette identité de l’objet terrifiant et de l’objet risible chez Bergson. Pour Heidegger dans sa conférence de 1929 “qu’est-ce que la métaphysique” l’angoisse relève non pas de l’être, mais de son contraire, le néant.

 

L’angoisse nous ôte la parole. Parce que l’étant dérive dans son ensemble et fait qu’ainsi le rien s’avance, face à lui se tait tout dire qui dit “est”. Que dans le malaise profond de l’angoisse souvent nous cherchions à rompre le vide silence par des propos sans objet n’est que la preuve de la présence du rien. Que l’angoisse dévoile le rien, c’est ce qu’immédiatement l’homme vérifie lui — même quand l’angoisse est passée. Dans la clarté du regard que porte le souvenir tout proche, il nous faut dire : ce devant quoi et pour quoi nous nous angoissions n’était “proprement” — rien.
Et en effet : le rien lui-même — comme tel — était là.

 

Léger glissement de sens, au fond il n’y a pas lieu de m’inquiéter il n’y a rien de redoutable à craindre, je m’inquiétais d’un rien, ou alors autre formulation proche, mais autre sens, c’est cela qui m’angoissait, qu’il n’y ait rien à craindre, car justement c’est le rien qui est redoutable ; je m’inquiète du rien. Le rien à craindre ni de ceci ni de cela (tous les objets de ma torpeur son illusion) débouche de manière surprenante voir inattendue peut-être terrifiante craindre le rien, absence de tout ceci de tout cela de tout voici de tout voilà

Il ne s’agit pas de discuter sur le néant ni sur la différence entre rien et un rien Lacan et Raymond Devos ont exprimé de savantes variations.

En revanche, il est sans doute plus terrorisant de n’entendre rien à la question poser que d’entendre la réponse attendue. Alors ne faut-il jamais poser la question dont on ne veut pas entendre la réponse ?

 

Plus perçant encore, rien comme réponse, conduit-elle a admettre que l’être humain est logé dans un monde où il n’y a pas d’histoire, ou rien ne se passe.

Rien n’aura eu lieu. Rien que le lieu. Toute Pensée émet un Coup de Dés. Nous dit Mallarmé. 

Peut-être qu’il n’y a rien suggère le diable dans la tentation de Saint Antoine de Flaubert. 

 

De rerum natura de Lucrece 

livre 1 vers160

 

C’est pour toi que les nuits sereines me verront,
Éclairant la doctrine et pénétrant à fond
Les replis ténébreux d’une recherche obscure,
Trouver l’image vraie et l’expression sûre.
Les ombres de l’esprit, les terreurs du sommeil 
Bravent l’éclat du jour et les traits du soleil ; 
Mais la Nature s’ouvre et la nuit se dissipe.
Au seuil de la science est assis ce principe :
Rien n’est sorti de rien. Rien n’est l’œuvre des dieux.
C’est à force de voir sur terre et dans les cieux 
Des faits dont la raison cherche en vain l’origine, 
Que nous plaçons en tout la volonté divine.
De là cette terreur qui nous accable. Eh bien !
Quand nous saurons que rien ne peut sortir de rien,
Nous verrons s’éclairer notre route, et les choses,
Sans miracle et sans dieux, nous révéler leurs causes.
Que tout vienne de rien ? tout peut venir de tout,
Et la loi de l’espèce en hasard se résout.

Rien, était-elle la seule réponse possible ?

 

Café philo à L’Albert café le 6 novembre 2012.

 

À lire ; 

Clément Rosset : L’invisible, Le noyé, les éditions de Minuit

Martin Heidegger : Introduction à la métaphysique Gallimard Collection : Tel (28 mars 1980)

 

À voir

Édouard Hopper au grand Palais Paris.

Tag(s) : #Penser, #Rien, #Clément Rosset

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