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05-525925.jpgL’Homme est-il condamné à être rongé par les mythes

I. Qu’est-ce qu’un mythe

Un mythe est

1. un récit
• mettant en scène des êtres surnaturels et des actions imaginaires dans lesquelles sont transposés des évènements historiques, réels ou imaginés
• un récit qu’on a sacralisé, par l’intervention d’êtres surnaturels
• un récit sous forme poétique mêlant le rêve, la fantaisie et caractérisé par des enseignements qui permettent de guider les hommes dans leur action quotidienne;
• un récit auquel on a cherché à donner du Sens
• un récit symbolique qui comporte des vérités sous-jacentes
2. une idée ou un idéal commun permettant de mener des actions constructives.

Dans les 2 cas, il y a une notion de prolongement dans le monde réel.

Pour imaginer l’importance des mythes dans les différentes sociétés, il faut imaginer qu’avec la disparition de leurs mythes, les peuples primitifs ont vu disparaître leur civilisation. On les a vu disparaître, il n’y a pas si longtemps, au 19ème et 20ème siècle.

 

II. Mythes de l’Antiquité et objet du mythe

1 Mythes de la Création et du Jardin de l’Eden

A. Objet du mythe de la Création
L’homme a toujours cherché à comprendre le mystère de son origine et celle de l’Univers qui l’entoure. C’est à travers les mythes de la Création qu’on retrouve les tentatives d’explication sous forme de fables ou légendes ; dans un aspect poétique et extraordinaire.
Les mythes de la Création sont le reflet des interrogations de l’Homme et de son angoisse face à la mort.

B. Mythes de la Création et interprétations
Cultures primitives
Dans de nombreuses cultures primitives, le monde réel est relié à un monde mythique qui se déroulait au commencement des temps. Car au commencement était le Grand Temps, l’Age d’Or. Un Age d’Or où les animaux et les hommes vivaient ensemble.

 

L’histoire des Origines est une légende fabuleuse qui fournit l’explication du monde réel et qui fixe ses principes.
Chez les Fali, au Cameroun, on raconte que: « il y avait un œuf de crapaud et un œuf de tortue, qui en se heurtant produisirent la Terre et les animaux. Le forgeron divin To-Dino, héros descendit du Ciel et classe tout ce qui était sur terre en 4 catégories. Il désobéit plusieurs fois aux ordres du Grand Dieu, en donnant le feu aux hommes. Dieu envoya un déluge puis fit descendre une arche sur terre, qui se brisa en 4 parties. Ce qui donna le principe de classification géographique, social et humain.

Les êtres mythiques sont transcendants et se situent hors du temps et de l’espace. Les indiens Zuñis vénèrent un tas de pierres marquant le centre du monde. C’est l’Araignée Mythique qui, en étendant ses pattes pour mesurer les distances dans différentes directions, a fourni l’indication de ce lieu.

L’interprétation du mythe fournit un Sens : les hommes ont une réponse à leur interrogation concernant l’origine de l’Homme et sa finalité.
Leur existence découle d’une histoire originelle ; leur vie dépend des dieux et des règles sociales voulues par eux.

« Ce qui est très frappant chez les peuples dits primitifs, c’est qu’il semble qu’il n’y ait aucune liberté dans la vie quotidienne et qu’ils ne perçoivent rien comme nous » (Lévy-Bruhl)
Les puissances de l’au-delà interviennent à tout moment et régissent leur monde. Tout événement bizarre est une intervention des dieux.
 

Dans la Bible : mythes et interprétations

Le récit de la Création comporte plusieurs épisodes. Chaque épisode suggère un ou plusieurs sens. Exemples de sens à donner aux récits de la Création :
• Dieu est à l’origine de l’Univers, de la nature, des animaux et des hommes en 7 jours. Il existe donc un Créateur Unique tout puissant.
• Il a créé 2 êtres Adam et Eve : ce qui veut dire que si les hommes sur terre sont différents, ils sont frères car issus de la même racine.
Le récit mythique prend Sens dans la vie réelle.
 
C. Mythe du Jardin de l’Eden et interprétations
• Le Jardin de l’Eden est le jardin où l’on voudrait vivre en paix, où nos désirs sont exaucés. Un jardin des délices où l’on souhaite une vie éternelle. Si ce Jardin est un idéal, la question est de savoir comment on peut l’atteindre ? Le rêve est d’assouvir nos désirs immédiatement sans effort ; mais ce rêve se termine en cauchemar ; puisque Adam et Eve sont chassés du Jardin, qu’il nous faut travailler à la sueur de notre front et qu’aujourd’hui, avec le nouveau président, il nous faut travailler plus !

Mais le récit a du sens, une morale : il faut éviter le chemin des plaisirs immédiats, trop faciles. Pour réussir sa vie, une Règle exige que nous prenions un chemin de spiritualité, du dépassement de soi.
Le mythe correspond à notre culpabilité de ne pouvoir atteindre ce Jardin. Assouvir nos désirs et vivre en harmonie avec notre environnement naturel ou humain est notre difficulté majeure.
 
D. Remarques
Il existe des archétypes de pensée (Jung) : Jardin de l’Eden, serpent ; mais aussi déluge et châtiment.
Cependant, dans le Jardin de l’Eden judéo-chrétien, Adam et Eve sont chassés et châtiés ; alors que dans le bouddhisme, l’homme se met de lui-même en dehors du jardin, car il est attaché au monde extérieur et à son corps mortel.
Le serpent est symbole de l ‘énergie éternelle, car il mue. Il joue un rôle positif dans le bouddhisme.

E. Premières conclusions
Comme le rêve, le mythe s’exprime en langage symbolique.
Il est caractérisé par l’existence du Sens qu’il faut décrypter dans le récit.
Comme dans le rêve, il est le lieu où s’exprime le conflit entre conscient et inconscient.
Le mythe est un dialogue entre l’inconscient et le conscient. Un dialogue possible, sous forme de messages représentatifs, représentatifs
• des interrogations qui rongent l’Homme quant à son origine ou sa finalité
• ou encore, de la recherche de l’Harmonie qui caractérise une vie humaine sans violence. En effet, toute volonté d’arriver coûte que coûte à assouvir ses désirs, sans tenir compte des Autres, aboutit à des conflits qui rompent l’Harmonie et déclenchent la violence.
Le mythe est une vision du monde réel
• il se prolonge alors par des actes, des comportements, des attitudes, une Ethique de l’Agir
• il justifie la réalité et la rattache à un monde symbolique.

 

 

2 Exemples de la mythologie grecque et interprétation

 

 

A. Problématique de l’Homme
La recherche de la satisfaction des désirs crée des conflits entre l’individu et le monde extérieur. Aussi, le but ultime de chaque homme est la satisfaction harmonieuse de ses désirs. Une solution consiste certes, à se retirer du monde. Une autre est d’atteindre ses objectifs dans le respect d’une harmonie intérieure et extérieure. Ceci n’est possible que par la sublimation et l’élévation de l’âme. Ce n’est pas chose facile, comme le montrent quelques exemples de la mythologie.

B. Mythologie grecque
Les divinités symbolisent les qualités idéalisées de l’homme ; aussi, la leçon que peuvent donner les dieux aux hommes est la sublimation, le dépassement de soi.
 
Mythe d’Icare
Sur la demande de Minos, roi de Crète, Dédale père d’Icare a construit le labyrinthe, pour y enfermer un monstre, le Minotaure. Minos et Dédale sont des personnages supposés historiques ; le Minotaure, être fabuleux, est mi-homme, mi-taureau. Dédale qui a trahi Minos est enfermé dans le labyrinthe.
Voulant s’enfuir du labyrinthe, Dédale construit pour lui et son fils, des ailes en cire.
Alors que la divinité qui symbolise l’intellect, dans le mythe grec, est le dieu Hermès ; Dédale symbolise une forme dépravée (ailes en cire) de l’intellect. (en aucun cas, l’intellect n’atteint la spiritualité, il est à son service).
Malgré les conseils de mesure de son père, Icare cherche à atteindre le soleil (élévation, spiritualité) ; mais son exaltation est vaniteuse.
 
Explication symbolique
L’Homme cherche à fuir les régions perverses (labyrinthe) où il est enfermé (subconscient),
l’espoir d’atteindre les régions sublimes est vain car les moyens spirituels d’y arriver sont insuffisants (ailes d’animaux nocturnes représentant la perversité).
Il y a un déchirement entre l’exaltation des passions et l’exaltation spirituelle.
Le soleil est le symbole de l’esprit. C’est l’esprit qui inflige le châtiment à Icare.
Tantale
Tantale est le symbole de l’élévation et de la chute. Une âme qui recherche l’intensité de la vie à son paroxysme. Après des excès et un meurtre, il arrive malgré tout à s’élever à nouveau par ses propres qualités. Il est alors invité par les dieux. Son imagination alors s’exalte. La folie de Tantale est d’abdiquer sa condition terrestre. Il se prend pour un dieu. Tantale les invite à son tour à un festin en leur promettant des délices. Il leur offre le corps de son propre fils. Ce qui symbolise le refoulement de la jouissance terrestre. Mais l’homme ne peut dépasser sa condition. Zeus rétablit l’ordre;Tantale est chassé de l’Olympe, hors de toute sphère spirituelle.
La morale est la suivante : il ne faut pas dépasser ses propres forces.
En fait, il aurait dû offrir son âme purifié. Ceci rappelle la sacrifice d’Isaac : un ange révèle à Abraham que le seul sacrifice valable est la purification de l’âme.
L’homme peut être aidé par les dieux à s’élever, c’est-à-dire aidé en fait par ses propres qualités.
 
Phaéton
Fils d’Hélios, dieu du soleil ambitionne d’assurer au monde et par ses seules forces la source de toute lumière. Il veut guider les chevaux ailés qui traînent le char du soleil. Vanité, exaltation, …Il entend jouer les dieux. Il s’empare du char et est incapable de le maîtriser. Le char sort de sa voie prédestinée, va à la dérive et s’enflamme. Zeus foudroie le coupable qui est précipité hors du char.

Le héros mythique est la personnification de l’élan de spiritualisation, esprit idéalisé. Il se réalise à travers son action et la pureté de ses intentions. Il gagne grâce à sa force spirituelle.
Chez le faux héros, il s’agit de fausse spiritualisation qui est le prétexte d’atteindre des buts inavoués. Un conflit intérieur apparaît entre ses désirs propres et son esprit.

C. Conclusion
Les mythes parlent des erreurs des Hommes ; des faux héros et leur impuissance dans l’élévation ; mais aussi des faux jugements, des exaltations et faux enthousiasmes.

Mythe est la représentation des conflits intérieurs à l’Homme
Une lutte intérieure à l’homme a lieu entre désirs à assouvir et vraie spiritualité, seule capable d’atteindre l’Harmonie. Le mythe est la représentation des combats intérieurs et de la difficulté à atteindre une vie harmonieuse.
En psychologie, on dirait que les mythes représentent les conflits entre désirs refoulés (subconscient) et esprit (sur-conscient), l’intellect étant le (conscient).
 
De la fable à la réalité
On voit que le mythe a un aspect pédagogique, il fournit une morale : une élévation sans spiritualité véritable mène à la chute.
Le mythe est une fable que l’on rattache à la réalité. En tirant l’enseignement du mythe, on passe donc de la fable à la réalité.

Un goût amer
Il y a, je trouve, le goût amer de la morale religieuse. L’homme est toujours un faux héros. Il est enfermé sans espoir dans le Labyrinthe de ses désirs (subconscient). Il cherche à s’élever le pauvre. Ça me rappelle un passage dans Boris Vian où le curé de la paroisse dit aux paysans venus l’écouter. « Dieu est une perle, Dieu est une émeraude. Pauvres bouzeux, qu’avez-vous à faire avec Dieu ? »

III. Mythes modernes


Un mythe historique est une réalité érigée en rêve ou en idée fondatrice. On part d’évènements historiques réels. C’est de l’histoire vraie que l’on re-raconte afin qu’on ne l’oublie pas et qu’elle prenne du sens. Des récits devenus mythes.

A. Révolution Française
Dans la Révolution Française, les évènements sont appris, re-racontés, répertoriés par des dates-clés devenant de véritables symboles : 14 juillet 1789 (symbole de la Liberté) ; 4 août 1789 (symbole de la Fraternité).
On ne veut pas oublier ces évènements, les laisser passer sans leur donner du sens. Ce sens qu’on leur a donné, à tort ou à raison, est la suppression de la tyrannie.

L’ Histoire est mythifiée afin qu’elle prenne du sens. On cherche à en faire une histoire fondatrice de notre société moderne qui réalise la cohésion de la nation.
Les nouveaux symboles de la République sont définies et glorifiés : Liberté -Egalité –Fraternité.

Les nouveaux héros de l’Histoire ressemblent aux héros grecs. Ils sont capables de s’élever au dessus des hommes, de se sacrifier pour eux. Ils atteignent les sommets de la spiritualité en se sacrifiant pour les autres (Jeanne d’Arc, Mirabeau ou Jaurès, ..) mais ils peuvent aussi subir des chutes comme les faux héros (Robespierre, ..).

Le mythe offre la possibilité d’un idéal nouveau. Il est ici le rêve de construire un nouvel Edifice, la Nation française avec de nouveaux symboles.

Pour se rendre compte de l’importance que joue le mythe, citons Michelet
« Nous remercierons toujours Dieu, de nous avoir donné cette grande patrie, la France, représentant les libertés du monde, l’initiation de l’amour universel » « La France est le pontife du temps de lumière ». « Elle est à la fois le principe et la légende ». « Ce principe est la fraternité »
« La Patrie par excellence, c’est la France ; la France par excellence, c’est la Révolution ; la Révolution est une religion dont il faut enseigner la foi. »
Michelet poursuit avec enthousiasme en parlant de la création des Ecoles Normales au sommet et des Ecoles Primaires à la base.

Conclusion immédiate
On ne peut bâtir, sans fonder des mythes. Les mythes sont nécessaires à toute construction. Ils permettent de définir les actions à mener et de réaliser la cohésion du groupe pour agir.
L’Homme est rongé par ses rêves quand il n’est pas rongé par ses conflits internes ou externes. L’élaboration des mythes s’effectue dans la douleur. Car les mythes sont les projections de nos fantasmes, de nos rêves, qui ne sont pas les mêmes pour tous.
Les conflits entre individus atteignent une grande violence comme on a pu le voir au cours de la Révolution française.

B. Mythes et pouvoir politique
Les mythes peuvent être cultivés par le pouvoir :Staline, père des peuples. Che Guevara et le mythe de la Révolution Sud Américaine). Ils peuvent être montés de toutes pièces : mythe du complot international.


C. Autres mythes et idéologies modernes
Le mythe est une grande idée, un rêve permettant de grandes transformations. Mais dans le langage courant, le mythe peut être une fausse grande idée.

 

Mythe de la science et du progrès.
Si la science a pu empêcher de continuer à dire des sottises sur l’histoire de la terre pendant des siècles, elle ne peut être vérité absolue puisqu’elle évolue elle-même ; et qu ‘elle est au service de cette vérité.
Mythe du sens de l’histoire : on a cru à une évolution positive de l’humanité, sans possibilité de retour en arrière. Or on voit le degré de violence qui sévit aujourd’hui dans le monde.
Mythe du mariage et de l’amour indestructible : il permet de définir un idéal et tenter de l’atteindre.
D. Mythologies de Roland Barthes
Sous prétexte de chercher à atteindre des valeurs spirituelles, l’homme moderne se suffit de valeurs conformes à celles dictées par la majorité du groupe. Tel est le point de vue de Roland Barthes.
L’homme moderne ne jouit pas des vacances, il se satisfait de l’idée de vacances. En vacances, dans un tunnel, il est ravi à l’idée de montagne, alors qu’il ne voit rien. Au théâtre, il ne jouit pas du théâtre, mais rit de manière convenu.
Roland Barthes décrit le conformisme du français par rapport au vin et par rapport à la manière de le consommer, qui fait de lui un bon français.
Barthes saisit un des aspects du mythe, celui de l’adhésion collective aux valeurs élaborées par le groupe et dénonce le danger des croyances collectives. La société de consommation en profite, pour lui vendre les vertus et les valeurs de ses produits : Eau de Javel tue la saleté en détruisant ; Omo chasse la saleté en séparant saleté du vêtement ; la mousse est signe de luxe, de légèreté et de spiritualité !


IV. Mythes de demain ?
Aujourd’hui, la science a permis de rejeter de « fausses vérités » qui ont eu cours pendant des siècles et les individus se méfient des croyances et des religions..
Pourtant, les mythes sont nécessaires car c’est à partir d’eux, que s’élaborent des croyances qui permettent une Ethique de l’Action.
Oui, l’Homme est condamné être rongé par les mythes. Car les mythes sont le lieu où ses interrogations et ses conflits s ‘expriment. Mais, il est aussi condamné perpétuellement à trouver de nouveaux mythes et à travers eux de nouveaux espoirs.
Les difficultés sont cependant de différents ordres :
Une liberté a été acquise par l’homme qui se sent être une entité en soi, centré sur ses propres désirs et non pas comme un élément de la société, tenant compte aussi des Autres,
L’évolution rapide du monde fait que les mythes ont du mal à éclore dans une réalité qui bouge trop vite,
La mondialisation et la coexistence de croyances diverses dans une société, génèrent difficilement des rêves communs et des mythes fondateurs faisant la cohésion du groupe,
Enfin le monde marchand et matérialiste où nous vivons.

gilbert.milhem
Illustration en haut de page
Tablette inscrite d'un mythe de la création autour du dieu Enki
Vers 1900 av JC, époque d'Isin-Larsa (2000-1800 avant J-C) - (Mésopotamie)
Paris, musée du Louvre
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