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Petite réflexion autour de : « Plaisir et culpabilité ». Café-philo de la rotonde de la muette, présenté par Raphaël Prudencio, le mercredi 4 avril.

La première gorgée de bière.

C'est la seule qui compte. Les autres, de plus en plus longues, de plus en plus anodines, ne donnent qu'un empâtement tiédasse, une abondance gâcheuse. La dernière, peut-être, retrouve avec la désillusion de finir un semblant de pouvoir... Mais la première gorgée ! Gorgée ? Ça commence bien avant la gorge. Sur les lèvres déjà cet or mousseux, fraîcheur amplifiée par l'écume, puis lentement sur le palais bonheur tamisé d'amertume. Comme elle semble longue, la première gorgée ! On la boit tout de suite, avec une avidité faussement instinctive. En fait, tout est écrit : la quantité, ce ni trop ni trop peu qui fait l'amorce idéale ; le bien-être immédiat ponctué par un soupir, un claquement de langue, ou un silence qui les vaut ; la sensation trompeuse d'un plaisir qui s'ouvre à l'infini... En même temps, on sait déjà. Tout le meilleur est pris. On repose son verre, et on l'éloigne même un peu sur le petit carré buvardeux. On savoure la couleur, faux miel, soleil froid. Par tout un rituel de sagesse et d'attente, on voudrait maîtriser le miracle qui vient à la fois de se produire et de s'échapper. On lit avec satisfaction sur la paroi du verre le nom précis de la bière que l'on avait commandée. Mais contenant et contenu peuvent s'interroger, se répondre en abîme, rien ne se multipliera plus. On aimerait garder le secret de l'or pur, et l'enfermer dans des formules. Mais devant sa petite table blanche éclaboussée de soleil, l'alchimiste déçu ne sauve que les apparences, et boit de plus en plus de bière avec de moins en moins de joie. C'est un bonheur amer : on boit pour oublier la première gorgée.

Philippe Delerm. 1997.


La première gorgée de sperme.

Il y a celles et ceux qui l'avalent, et celles et ceux qui n'avalent pas. Ces dernières, et ces derniers, se contenteront d'apprécier la première gorgée d'une boisson faiblement alcoolisée, dont ils n'abuseront pas. Et se régaleront même à la simple évocation de cette première gorgée, prétendument meilleure que les suivantes parce qu'aussitôt passée. Car leur plaisir est de ne prendre plaisir qu'à ce qui leur reste en travers de la gorge, leur plaisir est tapi dans la gorge profonde des éternels regrets.
Un faire-part de décès leur tiendrait lieu de carte de visite. En deuil des jours anciens, de ce qui aurait pu être et même de ce qui sera, en deuil d'eux-mêmes et de leur propre vie, ils poussent en pleurnichant leurs chants aussi exaltants que ceux des messes du dimanche matin.
Ah, vieille et douce France, tout embaumée dans ses plaisirs de retraités ! France des petites joies sans joie, de la délectation morose et du repli sur soi ! Fière France craintive ! Continuons à t'exalter, France routinière, nostalgique, passéiste ! Encore un peu, et tes adeptes des plaisirs minuscules te laisseront glisser vers l'ordre des bons vieux temps, vieux et increvables règnes des pleutres et des conformistes ! Temps du renoncement, et donc de toutes les compromissions ! Continuons à t'exalter, France immobile, débile, ringarde, impuissante, vieille, hypocrite, dégueulasse ! Qui cache sa bêtise crasse et son aigreur sous une modestie de petite-bourgeoise toute boursouflée de vanités ! Que tes jeunes soient vieux, ou qu'ils n'existent pas ! Que tes vieux de tous âges fassent taire tes jeunes de tous horizons, qu'enfin ils laissent à qui le voudra le soin de faire régner le calme plat qui leur permettra de jouir ad vitam æternam de leur réserve d'infimes et définitives satisfactions ! Amen.
Quant à nous tous et toutes, gourmandes Fellacia, nous continuerons à sucer jusqu'à la dernière gorgée de sperme les bites que nous aurons fait se tendre, et à jouir, tel Dieu devant son œuvre au septième jour, en sentant couler au fond de notre gorge le visqueux et délicieux nectar. Car nul doute que Dieu, qui n'était certainement pas un médiocre, au lieu de se taper une petite bière au terme de son grand labeur, dut préférer, telle vigneron dégustant le vin de sa vigne, s'abreuver à la source de chair dont il était l'auteur : ce premier homme si judicieusement pourvu d'un robinet.
(On sait que la femme ne vint qu'après, lorsque l'homme, lassé de se faire pomper par le Tout-Puissant, lui réclama, pour remplir le même office, une compagne soumise... La suite de l'histoire, c'est la vengeance de ce pédé de Dieu jaloux, que chaque jour, recroquevillés sur des petits plaisirs qui ne l’offensent pas, nous endurons comme bien avant nous l'endurèrent nos ancêtres...)

Fellacia Dessert. 1998.

Être coupable !

La langue française le dit presque : c'est être sécable, susceptible d'être coupé, fracturé. On peut considérer un individu comme coupable ; mais tant que la culpabilité, la responsabilité de la faute ne sont pas assumées par l'auteur du crime, elles n'existent pas. Un homme peut être condamné, mais s'il ne reconnaît pas sa faute, il peut seulement être dit coupable, mais en fait, en lui-même, ne l'est pas.
L'erreur du non-repentant - nous parlons ici en termes d'éthique et non de théologie - est de croire qu'ignorer la faute, c'est la faire disparaître. Fermer les yeux ne fait pas disparaître le monde !
Les conséquences du refus d'assumer la faute se traduisent par une suspension existentielle, une syncope du temps. Le passé est toujours lourd et présent ; le présent est un faux présent, un passé déguisé en présent. L'avenir est donc impossible.
La société est d'abord institution d'une temporalité implicite ; non pas que chaque société ait sa manière à elle de vivre le temps, mais chaque société est aussi une manière de faire le temps et de le faire être, ce qui signifie : une manière de se faire être comme société.
Lorsque le temps d'une société, le temps vivant, n'existe plus, nous avons alors une société morte. Une société n'existe qu'en s'altérant positivement sans cesse. Le temps véritable est celui qui rend possible cette altération : temps de l'éclatement, de l'émergence, de la création. Le présent est explosion, scission, rupture.
Dans ce temps qui n'est plus seulement un laisser aller, un laisser être mais qui émerge comme « à-être », comme projet, une société peut trouver, inventer de nouvelles figures d'elle-même et « ex-ister » fondamentalement, se « futuriser ».
La présence d'une société n'est pas la preuve d'une vie dynamique ; elle peut être en sommeil. Dans tous les cas cependant, il est nécessaire que soit présente la diachronie du temps, ne serait-ce que de façon symbolique.
Assumer la culpabilité, c’est accepter de devenir coupable, responsable de ses gestes. L’aveu n’efface pas le passé ; au contraire, il le souligne, l’affirme. Mais ce poids de la faute reconnue est peut-être moins lourd que celui de la faute cachée. L’aveu temporalise le temps et ouvre la porte au futur. Il y a ainsi un « avant » et un « après », une fracture dans le temps qui est l’essence même du temps.
MF

illustration:
Hausmann Raoul 1886-1971.
Autoportrait au verre de bière,(vers 1936-1937) Epreuve aux sels d'argent

Antiquités de l'Europe occidentale: Fellation
Période antique
Paris, musée national du Moyen Âge - Thermes de Cluny
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