« C’est le désir qui crée le désirable, et le projet
qui pose la fin. »
Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté
Le Banquet de Platon nous apprend, par la bouche de Socrate, que l’amour (Eros) est fils de Poros (« plénitude ») et de Pénia (« carence »). Ainsi le désir naît-il de l’union du manque et de
l’excès. Comment une telle union, contradictoire, est-elle possible ? Le désir, demi-dieu triste et joyeux à la fois, viendrait d’un manque à combler, mais aussi d’un trop-plein qui
désirerait déjà autre chose, ailleurs. Ne désire-t-on donc pas toujours, par définition, l’impossible dans ce cas-là ? Sans l’objet aimé, nous ressentons un manque, et une fois en notre
présence, soit le désir meurt, soit il renaît vis-à-vis d’un objet nouveau… Quant à l’impossible, est-ce une catégorie objective, indépendante de nous ? Ou un ressenti subjectif, intérieur
donc ?
Parle-t-on de ce qui ne peut pas être, se faire, ou bien de ce qui est très difficile à faire, à concevoir ou à endurer ? En d’autres termes, désirer l’impossible nous renvoie-t-il à une
impossibilité matérielle, ou mentale ? Car les préjugés nous font bien souvent dire d’une personne qu’elle est « impossible » (inacceptable), ou qu’un tiers se couche à des heures «
impossibles » (pas concevables). D’où une certaine réserve ou prudence face à l’idée – toute faite – d’un désir de l’impossible… Une solution de facilité nous pousserait à opter pour une
question réglée d’avance, qui devrait faire cesser aussitôt un tel désir. Mais aura-t-on raison ? Sera-t-on plus raisonnable pour autant ? L’homme n’a-t-il pas démontré par les miracles de la
technologie, qu’il est capable de réaliser ce que l’on croyait impossible ? La notion d’impossible semble plutôt s’accomplir dans la logique mathématique. Seulement le désir obéit-il à la
logique mathématique ?... Est-il cohérent, raisonné, forcément raisonnable ?
En fondant le désir sur le manque, l’absence, on risque de lui refuser, du même coup, la possibilité du contentement. C’est nous qui créerions cette impossibilité, et non une fatalité
extérieure… Identifier le désir au manque, selon une tradition classique, n’est-ce pas se méfier du plaisir (qui ne dure pas), relayer la plénitude au rang des objets introuvables ? Un désir
à jamais privé de quiétude. Déclarer désirer l’impossible, c’est imiter le vieux prêtre de Maupassant (dans Après), qui choisit l’abstinence parce qu’il veut « sacrifier les joies possibles,
pour éviter les douleurs certaines ». L’impossible naît dans notre esprit, pour, inévitablement, se confirmer dans nos actes jugés vains, ou dans notre passivité (justifiée à nos yeux). Tant
que l’on considère que le désir naît du manque, quand on donne une raison d’être à ce manque, le désir écarte le provisoire, de peur d’y perdre la tête, pour se protéger de la désillusion :
il écarte la possibilité de désirer, il se prive du réel, de peur qu’il ne passe. Quand le désir répudie l’éphémère, quand il veut décrocher la lune, la prétendue sagesse que l’on en tire a
le goût du supplice de Tentale et la vie devient une école de frustration. Comme le dit Karl Jaspers, alors « les questions sont plus essentielles que les réponses ». Le désir se déteste
lui-même ici ; en réalité, la question posée révèle que le désir vu ainsi désire ne plus désirer. Ce n’est pas une sagesse, mais un amour fou, déraisonnable, ou trop raisonnable. L’étymologie
latine du désir (« sidus »), absence de l’étoile, désigne autant la « nostalgie de l’étoile », qu’on sait irrémédiablement perdue, que l’indifférence à l’étoile (qui ne nous concerne pas).
L’inanité de la question posée a au moins le mérite de préciser les contours du véritable dilemme : désirer sans fin ? Ou désirer sans faim ?... Ce n’est pas au résultat, ou à l’anticipation
de celui-ci, qu’on juge désirer l’impossible ou non ; c’est dans son for intérieur que le champ des possibles est infini, donc susceptible d’être investi, essayé.
Sabine Le Blanc