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Peut-on vivre dans notre société sans concession grave ?

    « L’homme devient névrosé parce qu’il ne peut supporter le degré de refusement que lui impose la société au service de ses idéaux culturels. »
Freud, Le Malaise dans la culture

    Peut-on vivre dans notre société sans concession grave ? Une réponse n’est-elle pas contenue dans la question ?... La gravité accolée à l’idée de concession est éloquente : la société, et a fortiori la nôtre, mondialisée, avec ses exigences de rentabilité maximale, nous imposerait certains renoncements. Les exemples ne manquent pas. Le travail est non seulement un droit, mais un devoir. Nous nous devons de nous rendre utiles à la société, sous peine de voir notre survie matérielle puis physique un jour être gravement menacée. Le XIXème siècle, pour ne nommer que lui, avait même conçu une idéologie eugéniste inspirée du milieu des scientifiques, qui visait à « éliminer les vies inutiles ». Ces dernières étaient même, parmi les anglais, devenues un « concept », prétendument scientifique, non sans confondre le terrain de la biologie et celui de l’idéologie politique !... Ce qui est en cause ici, ne serait-ce pas alors, plutôt que l’obligation de travailler pour survivre, pour contribuer au fonctionnement d’une société, notre rapport au travail ? Ou plus exactement, comment nous représentons-nous une société, le travail, aujourd’hui ?
    Freud est une référence exemplaire pour traiter notre sujet. Dans ce qui s’appela d’abord Malaise dans la civilisation, réédité récemment sous le titre Le malaise dans la culture, nous avons à comprendre que le problème de fond – celui de la civilisation elle-même -, a été minimisé, déplacé sur « telle » ou « telle » culture. C’est du moins le sous-entendu que véhicule cette retraduction du titre… Cette concession faite à notre société serait-elle donc si … grave ? « La vie telle qu’elle nous est imposée est trop dure pour nous, elle nous apporte trop de douleurs, de déceptions, de tâches insolubles. Pour la supporter, nous ne pouvons pas nous passer de remèdes sédatifs. » Ce diagnostic cinglant répond par l’affirmative à notre question. Notre obsession (aujourd’hui bien plus que du vivant de Freud), accentue la misère sexuelle de l’espèce humaine. Le travail n’est plus une vie, de moins en moins une vocation, mais un outil de survie, de moins en moins supportable, à en juger les difficultés relationnelles que tout employé rencontre sous les ordres d’un employeur, de sous-chefs, eux-mêmes frustrés sur divers plans. Est-il normal, acceptable, que la sexualité passe à ce point au second plan dans notre société, car enfin, il faut bien travailler aux heures ouvrables, c’est-à-dire toute la journée ? Retourner au sein de son foyer ou à sa vie privée, privés d’énergie pour une sexualité épanouie ? Doit-on choisir, lorsqu’on est une femme, entre une carrière à plein temps et une présence impérative auprès de ses tout jeunes enfants ?
    La polémique qui est soulevée ici pourrait bien être celle du critère de la gravité soupesée ici. On ne peut tout avoir, et nulle ambition professionnelle ne saurait justifier que l’on sacrifie la présence des deux parents auprès des toutes premières années de la vie d’un enfant. En revanche, notre société marchande, avec ses exigences, inhumaines, de rentabilité sans plafond, toujours croissante, exige – sous peine de renvoi – l’impossible, l’inhumain. Notre rapport au travail, d’accomplissement de soi, dont parlait Hegel, devient une souffrance, une corvée, une aliénation. Nous tendons à nous sentir étrangers à notre travail, à nous-même. L’augmentation de remèdes sédatifs, entrevue par Freud, est proportionnelle à une « misère psychologique de la masse », écrasée par des concessions écrasantes, qui menacent un équilibre économique factice…
Sabine Le Blanc

  

 «  La société corrompt l’homme »   Rousseau

      Cette question de la possibilité d’une vie dans la société sans concession grave s’est posée à la philosophie dès son origine. Notons au passage que l’intérêt de la question repose surtout sur la notion de gravité qui sauve le sujet de son apparente banalité. Socrate a incarné cette figure du philosophe persécuté par la société pour avoir refusé de se compromettre avec elle. La philosophie morale dont Socrate est incontestablement le père est dans son essence même un refus de faire une concession grave à la société. Certes, comme Aristote, Socrate ne nie pas le caractère social de l’animal humain, ce qui implique des concessions de la part de l’individu. Mais Socrate a été héroïque dans la mesure où il a toujours placé le devoir envers sa conscience avant son devoir envers la société de son époque. Il a refusé toute concession au mensonge sur lequel reposait la cité grecque de son temps prétendument démocratique. La démocratie athénienne l’a condamné à mort pour athéisme et corruption de la jeunesse. De fait, les célèbres discussions philosophiques de Socrate sur l’Agora constituaient une  vraie pratique de démocratie directe. Il est évident que pour le pouvoir en place, l’éducation intellectuelle donnée gratuitement par Socrate est apparue terriblement subversive. Socrate est même allé jusqu’à intégrer un esclave du nom de Ménon dans ses échanges philosophiques, ce qui est a pu apparaître comme une provocation pour l’opinion commune. Après la mort de Socrate, la philosophie s’est scindée en deux grands camps : il y a eu d’une part ceux qui à l’image de Platon et Aristote ont opté pour une certaine soumission au pouvoir établi et d’autre part ceux qui à l’image des cyniques et des sceptiques se sont mis au ban d’une société qu’ils jugeaient oppressives. Diogène nu dans son tonneau est même devenu l’archétype du philosophe antisocial qui a notamment inspiré l’anarchisme…
   Le problème difficile que pose cette question est celui du critère de jugement de la gravité de la concession. Le sentiment de la gravité de la concession n’est-il pas variable selon chaque individu ? Peut-on prétendre fournir un critère objectif pour une telle gravité ? Un des exemples qui illustre certainement le mieux ce cas de conscience inhérent à la vie en société est celui de la conscription militaire. C’est parce que l’objecteur de conscience refuse de faire la concession du port d’arme qu’il choisit le risque de la prison plutôt que la conscription. Le philosophe pacifiste et écologiste David Thoreau a matérialisé son refus de toute concession à la société en vivant seul dans sa cabane de Walden pendant près de quatre ans…On peut d’ailleurs se demander jusqu’à quel point ce n’est pas l’exemple de tels hommes qui permet d’éviter à une société donnée de glisser vers sa tendance naturelle qui est toujours totalitaire. Le manque de courage intellectuel de l’intelligentsia d’aujourd’hui dans sa globalité est de ce point de vue très inquiétant. A force de réviser toujours à la baisse le critère de la gravité d’une concession, ne finit-on pas par tolérer l’inacceptable ?
   Nous ne pouvons achever cette méditation sans faire une brève allusion à Heidegger, ce philosophe remarquable qui s’est montré un homme médiocre en se compromettant avec le régime nazi pour sauver sa position universitaire. Du point de vue moral, c’est un peu comme si le martyre de Socrate n’avait pas servi à grand-chose !
                                             Jean-Luc  Berlet  

       
Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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