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Le meilleur des mondes.
Comme on va le voir, arriver au concept de « monde » qui nous est familier n’est pas simple et l’on voit l’effort spéculatif qu’à du coûter la saisie d’une totalité comme synthèse de deux autres catégories de la quantité à savoir la pluralité et l’unité.
Jean-Jacques Rousseau rappellera à Voltaire l'aspect contraignant de la démonstration de Leibniz : « Ces questions se rapportent toutes à l'existence de Dieu. (...) Si l'on m'accorde la première proposition, jamais on n'ébranlera les suivantes; si on la nie, il ne faut pas discuter sur ses conséquences. » (Lettre du 18 août 1756)

Définition :
Nom masculin emprunté au latin mundus dont l’évolution phonétique avait donné l’ancien mot français mont. En latin, mundus couvre en réalité deux ou trois mots différents : un adjectif mundus
«propre, élégant » (émonder, immonde, monder) et deux noms résultant de la scission d’un mot unique par spécialisation sémantique. Il faut partir du nom mundus qui désignait à l’origine un coffre, une cassette et spécialement le coffre dans lequel la mariée apportait son trousseau. On peut s’en doute le rapprocher de la Théva hébraïque, qui veut dire arche, mais aussi boite. L’étymologie  de ce mot serait à chercher dans le nom d’une déesse étrusque Munthuskh, Munthu, dont le rôle est de parer et d’orner, et qui fait figure sur plusieurs miroirs étrusques. Puis mundus aurait pris le sens de « toilette, parure féminine », sans doute sous l’influence de l’adjectif mundus auquel les Anciens l’identifiaient.
Par la suite il semble que ce nom ait été choisi pour désigner l’univers, à l’imitation du grec kosmos qui suivit le même type d’évolution. Désignant d’abord l’ensemble des corps peuplant le ciel, la voûte céleste en mouvement, mundus s’est restreint à l’époque impériale au sens de «monde terrestre, terre » désignant par métonymie les habitants de la terre, l’humanité. Dans la langue de l’église, il a subi, à l’imitation du grec kosmos, une nouvelle restriction : il désigne alors le monde terrestre par opposition au ciel, avec la connotation péjorative de « profane, mondain ».
Monde est d’abord révélé dans un sens général pour l’ensemble des choses et des êtres créés : «depuis que le monde est monde ». À partir du XII éme siècle, le mot est appliqué plus abstraitement à un ensemble complexe et important, à un ensemble de chose formant un domaine particulier.
Kosmos en grec ancien d’Héraclite à Saint Jean en passant par Platon semble préfiguré un dédoublement du sens, entre un sens cosmologique équivalent à celui de l’univers et un sens cosmopolitique, anthropologique désignant une manière de se rapporter à l’univers et à la communauté des hommes. En allemand monde ce dit Welt. L’étymon germanique est un mot composé qui associe l’élément « homme », (latin, vir) et un second élément signifiant « âge » (confère, l’anglais old). Le sens serait donc quelque chose comme :Ce dans quoi l’homme se trouve tant qu’il est en vie.
Par opposition au concept cosmologique du monde, qui définit le tout dont je ne suis qu’une infime partie, il y aurait donc une prédisposition de l’étymon à son concept phénoménologique: Ce au sein de quoi l’être humain déploie son être selon une triple détermination, cosmologique, anthropologique, et ontologique.

Il y a en Grèce plusieurs mots pour désigner ce que nous appelons monde. En Grèce, le kosmos est produit par Héraclite (le fragment 30) et installé de façon définitive dans le Timée de Platon. Le cosmique tendra à estomper le cosmétique à savoir le monde comme parure ou joyau, comme contraire d’immonde.
« Elle dispose autour de son corps planta kosmon, toute sa parure, c’est-à-dire la glorieuse ordonnance qui fait son monde de femme. » Homère  dans la célèbre toilette d’Héra, au secret de sa chambre quand elle s’apprête à tromper l’esprit de Zeus. Monde que Sophocle dans son Ajax définira comme silence, « c’est le silence qui apporte aux femmes leur parure, leur monde. » ; qui deviendra soit belle et tais toi.
Chez Héraclite, la cosmologie ne triomphe pas sans la cosmétique :  « ce monde (kosmon), le même pour tous, ni dieu ni homme ne l’a fait, mais toujours il était ; est et sera, feu toujours vivant qui s’allume avec mesure et s’éteint avec mesures ; d’ailleurs le monde ainsi élémentaire et mesuré est aussi le plus beau ». « Des choses qu’on jette au hasard, la plus belle ordonnance, c’est le monde », c’est ainsi que Critas se retrouve dans le Timée de Platon, avec une seule hypothèse à envisager : « que ce monde-ci est beau et que le démiurge est bon ».
Le sens de kosmos va subir une inflexion décisive qui se retrouvera dans ceux de mundus, welt et monde, avec Saint Paul et Saint Jean, il désigne alors le mode d’être humain, l’ensemble des conditions et les possibilités de la vie terrestre. Le sens de kosmos n’est plus cosmologique, mais historique voir eschatologique. C’est aussi un autre nom de la philosophie, « sophia tou kosmou », la sagesse humaine, par opposition à la sagesse divine,  qui perdure jusqu’au début du XIX éme siècle. On parle en allemand de weltweisheit, « sagesse du monde ». Hegel en 1801 signe « der weltweisheit doktor », « docteur en sagesse du monde ».
Sur cette ligne théologique, le latin patristique puis scolastique mundus va bien désigner toujours une totalité mais la totalité du monde créé de « l’ens créatum » et par là ce qui se distingue de Dieu.

Le monde, les mondes.

La définition leibnizienne classique du monde interdit de mettre au pluriel, selon les termes exprès de l’article 8 de la « Théodicée ».
« J’appelle monde toute la suite et toute la collection de toutes choses existantes, afin qu’on ne dise point  que plusieurs mondes pouvaient exister en différents temps et différents lieux. Car il faudrait les compter tous ensemble pour un monde ou si vous voulez pour un univers »
Mundus va pouvoir ainsi se définir dès lors comme : « Totum quod non est pars », « un tout qui n’est plus une partie ».
La difficulté inhérente au concept de monde ainsi défini réside en son moment constitutif qu’est l’universitas, le problème du monde n’est que celui de l’univers avec lequel il semble se confondre. En d’autres termes, le problème est moins celui du monde que celui de. l’universitas mundi.
« Comment la série, qui ne doit jamais être achevée des états de l’univers se succédant éternellement peut-elle être ramenée à un tout qui comprenne absolument toutes les vicissitudes, on a peine à le concevoir ». Kant, dissertation.
C’est lorsque « monde » cesse de dire la totalité assumé quant à elle part le concept d’univers que se laissent distinguer différents mondes comme manière de se rapporter à celui-ci.
Le pluriel de monde n’est pas sans affecter le sens même du concept de monde, qui ne peut plus alors se définir comme « universitas mundi » dans l’optique d’une pluralité des mondes, fussent-ils seulement possibles ou imaginaires. Ne faire que connaître le monde c’est se refuser de s’impliquer prendre le recul par rapport à ce qui devient dès lors, un spectacle, le monde comme théâtre.

Mir.

La langue russe a hérité du vieux slave de deux substantifs masculins, mir. L’un signifiant « paix » l’autre « monde ». Ces deux termes sont parfaitement homophones.
Il se trouve que Vladimir Maïakovski a publié en 1816 son grand poème contre la guerre qui ravageait alors l’Europe : « Vojna i mir », il faut comprendre se titre comme : « la guerre et la paix », l’expression fait écho au titre du roman de Léon Tolstoï « Vojna i mir » « la guerre et la paix ».
L’idée du mir, du monde est fondée sur la concordances des parties, d’harmonie, d’unité. Le monde est cohérent, il est le mir, des êtres, des choses et des phénomènes qu’il contient. Autrement dit la paix et l’accord sont la condition du monde.

La plupart des métaphysiciens et des théologiens ont reconnu que ce monde devait être le meilleur, quoiqu’ils ne soient pas toujours d’accord sur le sens auquel il faut entendre cette plus grandes perfection possible de l’univers. Descartes dit dans sa quatrième Méditation, qu’il est certain que Dieu veut toujours le meilleur, et que pour juger de la perfection de l’univers, il faut juger de l’ensemble et non des détails.
Mais malgré l’autorité de tant de grands métaphysiciens, malgré l’autorité de la raison qui nous force à croire que Dieu, étant souverainement parfait, a dû faire le meilleur, l’optimisme demeure aux yeux d’un grand nombre couvert de ridicule. Voltaire le premier, qui n’a pas entendu : « tout est au mieux dans le meilleur des mondes ». Les uns l’ont entendu de chaque individu en particulier, les autres non pas des individus mais des espèces, pas de tels ou tels hommes mais de l’humanité entière et du globe qu’elle habite ; les autres pour finir l’ont entendu de tout l’univers, mais de l’univers considéré dans un temps et seulement tel qu’il est dans son état actuel.
Quel mépris ne faut-il pas faire de l’expérience et de la raison pour prétendre que tout est au mieux dans le monde au regard de chaque individu. Dans le roman de Candide sont mis en scène un philosophe optimiste et son disciple, sur lesquels s’accumulent toutes les catastrophes, tous les plus fâcheux démentis que l’expérience peut donner à leur système. Mais en dépit de toutes les misères et des plus cruelles infortunes l’un et l’autre persévèrent dans leur optimisme et le docteur Pangloss ne continue pas moins d’enseigner à son disciple Candide : « Ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise, il fallait dire que tout est aux mieux ». Cependant il est incontestable que tout n’est pas au mieux pour Candide lorsque chassé du château du Baron et enrôlé de force dans l’armée du roi des Bulgares, il reçoit 4000 coups de verge qui le réduisent à implorer la mort comme insigne faveur. Tout ne vas pas mieux pour le docteur Pangloss lorsqu’il est pendu par l’inquisition dans son autodafé. Quand Voltaire traite sérieusement de la question du mal il ne trouve pas d’autre réponse que : « ayant agi pour le mieux, il ne peux agir mieux. » Toutes les sectes de la philosophie  ont échouée contre l’écueil du mal physique et du mal moral. Il ne reste que d’avouer que Dieu ayant fait pour le mieux, n’a pu agir mieux. Cette nécessité tranche toutes les difficultés et finit toutes les disputes. Tout est bien, non : tout est le moins mal qui se pouvait.
Enfin l’optimisme même étendu à l’univers tout entier sera encore faux. Il ne s’applique qu’à l’univers tel qu’il est, c’est-à-dire à l’univers dans son degré actuel de perfection. Comment répondre, dans ce système, à l’objection qu’il n’y a pas de meilleur, pas de maximum de perfection.
Devant le créateur ont comparu tous les plans de tous les mondes possibles comme autant de candidats à l’existence. En vertu de sa toute puissance, il pouvait indifféremment réaliser l’un ou l’autre, mais en vertu de sa sagesse il ne pouvait réaliser que le meilleur. Pour le discerner d’entre tous il ne considère pas les détails, mais l’ensemble, et son choix se fixe sur celui qui toutes choses pesées l’emporte en perfection sur toutes les autres. Le monde dont nous faisons donc partie sera donc nécessairement, malgré toutes ses imperfections, le meilleur des mondes possibles.

Quoi ce monde si plein de misères serait le meilleur des mondes possibles ! Notre faible intelligence peut sans peine en concevoir un autre, où la part du mal serait réduite, et l’intelligence infinie ne l’aurait pas pu !

Avec Leibniz assurément Dieu pouvait concevoir et créer une humanité meilleure, mais le monde dont cette humanité eût fait partie, considérée dans son ensemble, n’aurait pas été le meilleur des mondes. L’univers dit Leibniz est tout d’une pièce. Dieu ne pouvait donc rien changer à la condition de l’humanité, sans changer en même temps tout le reste, et, en conséquence, sans choisir un autre monde qui eût été moins parfait, dans son ensemble. Si Dieu n’avait eu d’autres buts que l’humanité, peut-être faudrait-il convenir qu’il n’a pas fait preuve d’une sagesse souveraine. Mais dans l’ensemble des choses l’humanité n’est qu’un détail, et la terre un atome en comparaison des mondes qui peuplent l’espace.
Ainsi étendu à l’univers entier, et non pas rapporté à l’homme exclusivement, ni à notre monde, l’optimisme s’élève au-dessus des objections tirées des imperfections et des misères de ce monde. Selon quelques philosophes et quelques théologiens, au regard de Dieu il n’y a pas de meilleur ; donc il n’a pu être choisi un meilleur quelconque entre toutes les possibles et l’optimisme n’est qu’une chimère. Fénelon juge incompatible la liberté infinie de Dieu avec cette loi du meilleur, par rapport à Dieu il n’y a point de meilleur. Tous les degrés de perfection finie quoique inégaux entre eux sont tous en une égale disproportion avec la perfection infinie de Dieu ; la distance entre le fini et l’infini étant infinie, et toutes les distances infinies étant égales les unes avec les autres. Ainsi Dieu ne peut produire le meilleur, car à tout degré de perfection déterminé il peut toujours en rajouter un autre en vertu de sa toute puissance. S’il n’existe pas de meilleur au regard de la volonté divine, il suit rigoureusement qu’elle est indifférente à tout, et quelle peut se décider pour ou contre, en toute occasion. Donc toute considération de causse finale, d’ordre et de sagesse devra être bannie non seulement en physique, mais en métaphysique, puisque rien ne nous assure que Dieu a préféré le plus sage au moins sage, et l’ordre au désordre. Il faudra croire qu’il a pu et qu’il peut encore faire le contraire de tout ce qu’il a fait, changer le mal en bien et le mensonge en vérité. Fondées sur un décret mobile et arbitraire, toutes les vérités n’auront plus rien de fixe et d’immuable, même ces vérités qui nous paraissent comme absolues et qui sont les fondements de toutes sciences. Il n’y aura partout que scepticisme, désordre et confusion.
Où est le meilleur, même relatif aux choses, qui ne puisse augmenter indéfiniment d’un degré nouveau de perfection. Où est le meilleur fixe et immobile ou s’arrêtera la sagesse.
Il est vrai que toute chose finie est susceptible de s’accroître en  perfection ; il est vrai que notre raison ne peut concevoir l’existence d’un maximum fixe et immobile de perfection, concentré dans un point quelconque du temps et de l’espace ; de même que dans une série de nombre elle ne peut en concevoir un au-delà duquel il n’y en ai pas un autre plus grand.

Comment entendre ce meilleur ?

On ne peut le faire consister dans un degré quelconque fixe et déterminé en perfection, mais seulement dans la série indéfinie de tous les degrés possibles de perfection dont la suite et l’enchaînement constituent le plan de l’univers. En effet une telle série puisqu’elle ne contient pas de degré suprême, pas de terme au-dessus duquel il y en ait un autre, ne peut se concevoir. Tous ces degrés possibles sont contenus en germe les uns dans les autres ; ils s’engendrent réciproquement et l’ensemble des termes de leur progression indéfinie est ce plan du monde choisi comme le meilleur des plans possibles. Donc quoi que cet ouvrage soit le meilleur des mondes, ou pour mieux dire parce qu’il est le meilleur, peut s’ajouter sans cesse un degré nouveau de perfection, s’ajoutant indéfiniment, tous ces degrés de perfection possibles étant déjà compris de toute éternité, dans le plan du meilleur des mondes. Ainsi ne s’embrasse pas seulement l’ensemble des êtres, mais la série indéfinie de toutes leurs évolutions. Le monde le meilleur n’est pas le monde tel qu’il est, ni même le monde tel qu’il sera un jour mais le monde tel qu’il devient, et tel qu’il deviendra sans cesse dans la progression sans fin de ces développements.
« Quelqu’un dira qu’il est impossible de produire le meilleur, parce qu’il n’y a point de créature parfaite, et qu’il est toujours possible d’en produire une qui le soit davantage. Je réponds que ce qui peut se dire d’une créature ou d’une substance particulière, qui peut toujours être surpassée par une autre, ne doit pas être appliqué à l’univers, lequel, se devait étendre par toute l’éternité future est un infini . » (Essai de Théodicée § 195).

Le monde doit être le meilleur des mondes possibles. Mais ce meilleur est le meilleur au regard de l’ensemble des choses et non des détails ; le meilleur au regard de l’univers et non pas de chaque monde ou de chaque espèce d’êtres ; c’est le meilleur non par rapport à la création telle qu’elle est, mais telle que sans cesse elle devient, avec tous les progrès indéfinis dont elle contient le germe.
Le monde actuel est le meilleur des mondes possibles, et voilà pourquoi il existe. Le monde est cet ensemble de choses au sein duquel nous sommes plongés. Aucune des ces choses n’a en soi le fondement de son existence ; cette existence n’est pas nécessaire, elle est contingente ; c’est-à-dire que chacun de ces êtres pourrait sans contradiction exister autrement. Ce qui est vrai de chacun de ces êtres pris en soi l’est aussi du monde tout entier, qui n’est que la collection ou la somme de ces êtres eux-mêmes.
L’univers pourrait donc sans contradiction, être différent de ce qu’il est, ce qui revient à dire qu’il y a des univers possibles en dehors de l’univers actuel et que ces univers sont en nombre infini. Comment concevoir qu’entre tous ces mondes possibles, le nôtre seul ait été appelé à l’existence, à l’exclusion de tous les autres ? Ne faut-il pas qu’il est été choisi ? Et quelle peut être la raison d’un tel choix, sinon que ce monde est le meilleur des mondes possibles ? Si le monde actuel n’était pas le meilleur, en effet, le choix de ce monde, c’est-à-dire la création elle-même, n’aurait pas de raison suffisante, ce qui est inadmissible.
Pour Leibniz notre monde est le meilleur, parce qu’il a été créé ; et il a été créé parce qu’il est le meilleur ; s’il n’était le meilleur il n’existerait pas.

Le problème du mal.

Il y a dans le monde beaucoup de mal à coté de beaucoup de bien ; nous voyons autour de nous le désordre avec la souffrance, le crime avec le malheur. Pour éclaircir et préciser sa pensée Leibniz distingue trois sortes de mal. Le mal métaphysique qui est la simple imperfection ; le mal physique, qui est la souffrance et le mal moral qui est le péché. Le mal métaphysique, ou l’imperfection, est implicitement contenu dans la notion même de créature. L’imperfection c’est la limite ; or toute substance créée doit être nécessairement limitée et finie, car si elle était infinie et illimitée, elle ne serait plus une créature. L’imperfection de la créature est donc la condition logique de toute création. C’est l’imperfection métaphysique qui est la racine du mal physique et du mal moral, en ce sens qu’elle rend l’un et l’autre possibles. Le mal métaphysique n’est que l’imperfection ou la limite essentielle à tout ce qui n’est pas Dieu. Le mal moral et le mal physique sont des conséquences de l’imperfection nécessaire des créatures. La peine sert aussi pour l’amendement et pour l’exemple et le mal contribue quelquefois à une plus grande perfection de celui qui souffre. Quant au mal moral, Dieu ne le veut jamais, et il le permet seulement comme une condition d’un plus grand bien, comme un terme nécessaire à la série des possibles que sa sagesse a reconnue comme la meilleure.
Il y a du mal dans le monde, mais ce mal n’est rien au prix de la perfection merveilleuse que ce monde réalise. Ce mal est compris dans la suite des choses, on ne peut se refuser à lui donner l’existence sans renoncer à créer le meilleur.

Toute cette théorie se trouve résumée d'une manière lumineuse et frappante dans l'ingénieuse fiction qui termine la Théodicée, et que Leibniz emprunte à Laurent Valla en la continuant. Théodore, grand prêtre de Jupiter, ne pouvant comprendre le décret qui fait de Sextus Tarquin un homme criminel et malheureux, demande à son dieu l'explication de ce mystère. Jupiter le renvoie à sa fille Pallas.
«Théodore fit le voyage d'Athènes. On lui ordonna de coucher dans le temple de la déesse. En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. Il y avait là un palais d'un brillant inconcevable et d'une grandeur immense. La déesse Pallas parut à la porte, environnée des rayons d'une majesté éblouissante, elle touche le visage de Théodore d'un rameau d'olivier qu'elle tenait dans la main. Le voilà capable de soutenir le divin éclat de la fille de Jupiter et de tout ce qu'elle devait fui montrer. Vous voyez ici, dit-elle, le palais des destinées dont j'ai la garde. Il y a des représentations, non seulement de tout ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible, et Jupiter en ayant fait la revue avant le commencement du monde existant, a dirigé les possibilités en mondes et a fait le choix du meilleur de tous... Ces mondes sont tous ici, c'est-à-dire en idées. Je vous en montrerai où se trouvera non pas tout à fait le même Sextus que vous avez vu, mais des Sextus et approchants... Vous trouverez dans un monde un Sextus fort heureux et élevé, dans un autre un Sextus content d'un état médiocre, des Sextus de toute espèce et d'une infinité de façons. »
La déesse parcourt avec Théodore plusieurs de ces appartements qui sont des mondes, et lui montre dans . chacun un Sextus différent. et
« les appartements allaient en pyramide; ils devenaient toujours plus beaux à mesure qu'on montait vers la pointe, et ils représentaient de plus beaux mondes. On vint enfin dans le suprême qui terminait la pyramide et qui était le plus beau de tous. Car la pyramide avait un commencement, mais on n'en voyait point la fin; elle avait une pointe, mais point de base, elle allait croissant à l'infini. C'est, comme la déesse l'expliqua, qu'entre une infinité de mondes possibles, il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer aucun; mais il n'y en a aucun qui n'en ait encore de moins parfaits au-dessous de lui; c'est pourquoi la pyramide descend à l'infini. Théodore entrant dans cet appartement suprême se trouva ravi en extase; il lui fallut le secours de la déesse: une goutte d'une liqueur divine mise sur la langue le remit. Il ne se sentait pas de joie.. « Nous et sommes dans le vrai monde actuel,. dit la déesse, et vous y êtes à la source du bonheur. Voici Sextus  tel qu'il est et tel qu'il sera... Vous le voyez allant à Rome, mettant tout en désordre, violant la femme de son ami. Le voilà chassé avec son père, battu, malheureux. Si Jupiter avait pris ici un Sextus heureux à Corinthe ou loi en Thrace, ce ne serait plus ce monde. Et cependant il ne pouvait manquer de choisir ce monde, qui surpasse en perfection tous les autres, qui fait la pointe de la pyramide; autrement Jupiter aurait renoncé à sa sagesse, il m'aurait bannie, moi qui suis sa fille. Vous voyez que mon père n'a point fait Sextus méchant; il l'était de toute éternité, il l'était toujours librement; il n'a fait que lui accorder l'existence que sa sagesse ne pouvait refuser au monde où il est compris; il l'a fait passer de la région des possibles à celle des êtres actuels. Le crime de Sextus servira  à de grandes choses; il en naîtra un grand empire qui donnera de grands exemples. Mais cela n'est rien au prix du total de ce monde, dont vous admirerez la beauté, lorsque après un heureux passage de cet état mortel à un autre meilleur, les dieux vous auront rendu capable de la connaître ».

Le monde est tel qu'il est par ce qu'il peut en être autrement. Spinoza est de ceux qui vous apprenne à vivre sans regret, Leibniz est celui qui vous permet d’en avoir sans en mourir. Spinoza désespère l’humain en lui apprenant qu’il n’existe rien au delà de ce qui est. Leibniz autorise l’exil temporaire vers des lieux enchantés , et donne à l’imaginaire la consistance du possible. Pour Spinoza ce que nous imaginons fait parti de la réalité au titre d’une connaissance incomplète, mutilée et partielle. Pour Leibniz l’objet de notre imagination, le paysage imaginaire est en lui même un peu réel, même si les autres mondes possibles sont moins bon que le notre puisqu’il n’existe pas et même si par conséquent il est absurde de désirer une autre vie que la sienne.
La philosophie de Spinoza pour qui tout es également  nécessairement, s’achève sur le constat que les belles réussites sont rares. Leibniz qui distingue ce qui a été  absolument nécessaire de ce qui pourrait être autrement n’a pas été choisi par Dieux, est une pensée accueillante à la faiblesse humaine qui n’est pas tout à fait sage, qui n’est pas tout à fait faible.
Au pays des merveilles de Leibniz , Dieu n’est pas un ordinateur, un ordonnateur, mais une immense bibliothèque, ou serait contenue toutes les histoires. Si je n’est pas un autre mais qui pourrait l’être ?
A vous de voir si l’on préfère la lucidité de Spinoza, ou la folie de Leibniz. Il y a des philosophes pour chaque age de la vie. On e lit pas Spinoza sans devenir adulte. On ne revient pas à Leibniz, sans réveiller en nous tous les enfants endormis.
M F.
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