Suis-je responsable pour autrui ?
« Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua. Le Seigneur dit à Caïn : « Où est ton frère ? ». – « Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? ». Genèse 4 : 8-9
Ce texte biblique pose bien le problème de la responsabilité pour autrui. Caïn, le premier meurtrier de l’histoire humaine n’assume pas la responsabilité de son crime en prétendant précisément ne pas être responsable pour son frère Abel. C’est un peu comme si le texte biblique sous-entendait que le simple fait de ne pas se sentir responsable pour autrui faisait déjà de nous son meurtrier potentiel. Mais que veut dire être responsable pour autrui ? En référence à l’étymologie latine du mot responsabilité qui nous renvoie à la notion de réponse, être responsable d’autrui, c’est répondre d’autrui, se sentir engagé pour lui. Or, cet engagement mutuel des êtres humains les uns pour les autres est ce qui fonde la possibilité même d’une communauté humaine.
Pour Lévinas, il ne fait pas de doute que je suis responsable pour autrui de la même manière que je suis responsable pour moi-même. En tant que l’être humain est libre, il est aussi responsable, ce qui implique une contrainte à sa liberté que Sartre a bien résumé en affirmant que nous ne sommes pas libres de ne pas être libres. Alors que pour Sartre, la responsabilité pour autrui est un fardeau dont on se passerait bien si l’on ne craignait de passer pour un « salaud », pour Lévinas elle est la chance de se décharger du fardeau que je suis à moi-même. Nous supportons très mal la solitude, car c’est un état où nous sommes encombrer par nous-même. Autrui se pose en face de moi comme un alter ego dont je dois répondre comme de moi-même, ce qu’énonce bien le commandement biblique de l’amour du prochain. Pour Lévinas, je suis d’autant plus responsable pour autrui que l’autre est un être unique et singulier absolument irremplaçable. C’est le visage de l’autre qui traduit son caractère sacré et qui exige qu’on se sente responsable pour lui. D’après Lévinas, le visage traduit le mystère ontologique de la personne humaine et renvoie par conséquent à l’idée de la Transcendance.
Aussi louable soit-elle, cette exigence lévinassienne de notre responsabilité pour autrui n’a-t-elle pas cependant quelque chose d’excessif ? N’est-il pas déjà suffisamment difficile pour un être humain de se sentir responsable pour lui-même ? En fait tout se passe comme si notre sentiment de responsabilité pour autrui dépendait du degré de lien que nous établissons avec lui. D’ailleurs, dans l’expression « aimer son prochain » est implicitement contenu l’idée d’une limite à la responsabilité pour autrui. C’est dans un esprit polémique avec le christianisme que Nietzsche a exalté l’amour du lointain au lieu de l’amour du prochain, l’un comme l’autre étant un autrui pour moi. Mais n’est-ce pas absurde de se sentir responsable pour l’autrui lointain alors que l’autrui prochain agonise à nos pieds ? L’humanitarisme actuel ne révèle t-il pas une forme d’hypocrisie où l’on se dit d’autant plus responsable pour le lojntain que cela nous permet d’oublier notre responsabilité pour le prochain. Enfin, l’affirmation de ma responsabilité pour autrui peut aussi dissimuler ma volonté de le dominer. Bref, l’idée de ma responsabilité pour autrui demeure proprement problématique…En fait, la morale n’exige pas que je sois responsable pour autrui, mais simplement que je me sente responsable pour autrui ce qui n’est pas la même chose. Je dois faire comme si j’étais responsable d’autrui sans pouvoir pour autant affirmer que je le suis vraiment…
texte très bien écrit, je vous felicite
Les phénomènes cachés de la liberté
Ce qui est important dans la liberté, ce n’est pas de la vivre, c’est sa défense. A-t-on le droit de restreindre la liberté nécessaire, ainsi que l’étendue disponible (La liberté s’arrête là où…) ? La question peut sembler bête. Mais philosopher dessus permet une étude mathématique qui retrouve des extraits de raisonnement et de grands thèmes qui pourraient nous avoir échappé. La question de la liberté se pose pour les êtres qui peuvent l’espérer, la rêver. A-t-on le droit d’empêcher de connaître l’étendue disponible ?
Quels peuvent être les buts d’un secret sur la liberté nécessaire ou disponible ?
Quels peuvent être les conséquences d’un secret sur la liberté nécessaire ou disponible, ou la préservation de secrets ?