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Je suis un sujet
Pour traiter ce sujet, je vais m’inspirer d’une anecdote du bac que vous connaissez tous. On avait demandé à un élève « Qu’est-ce que prendre des risques ? », et il avait répondu « C’est ça. ». Je trouve cette réponse très courageuse et dans le fond géniale. Et bien la question du sujet nous offre l’opportunité de pratiquer cette philosophie « directe », celle qui nous fait réfléchir sur nous-mêmes, qui nous fait prendre conscience de certaines choses sur nous-mêmes. Le prof qui corrige apprend plus, s’il prend la peine de réfléchir, sur la prise de risque en lisant ce « c’est ça » qu’en lisant une copie bien faite qui reprend tous les grands classiques. Même s’il ne peut sans doute pas lui mettre une bonne note, car il ne respecte pas les « règles ».

Au départ, j’ai pris ce sujet comme on prend un sujet à l’école. Chercher des informations, trouver une problématique, approfondir les recherches en fonction de l’axe choisit, organiser ses idées, construire et développer des arguments. Et puis, plus j’avançais dans cette voie, plus je me disais « Bon, untel a dit cela, untel a dit ceci »…Mais est-ce qu’eux-mêmes savaient seulement ce que c’est qu’ « être » un sujet ? Ils parlent de liberté, d’autonomie, d’indépendance, de connaissance, de représentation… Ils ergotent pour savoir si nous sommes déterminés ou si nous sommes libres ou si nous sommes les deux, si la connaissance vient de nous, s’il existe une vérité absolue. Ils remplissent des pages sur le rapport entre Dieu ou l’absence de Dieu et notre existence en tant que sujet ou pas sujet. Mais en fait, la question du sujet, c’est la question de la philosophie. Toute la philosophie, de l’antiquité à ajd, ne traite dans le fond que de cette question. Et j’ai trouvé cela assez vain. Très intéressant d’un point de vue intellectuel, mais vain sur ce que cela peut nous apporter à nous-mêmes. 

Par contre, me plonger dans les méandres des réflexions sur le « sujet » m’ont ouvert l’esprit sur LA question : est-ce que moi, je suis un sujet ? Qu’est-ce que ça veut dire, être un sujet ? Et j’ai eu une sorte de déclic dans ma tête : Etre un sujet, c’est ne pas me plier aux règles que m’impose le café philo. Le café philo, c’est la société. Vous avez des attentes vis-à-vis de moi, parce que je suis là à cette position. Rien que le fait d’être ici à cette place  m’impose des règles. Je dois venir, m’asseoir en face de vous, vous présenter un exposé en deux ou trois parties qui reprend les grands auteurs classiques de la philosophie. Et puis vous allez discuter, et puis il y aura les mots de la fin, et puis voilà. Je suis un objet des cafés philo, vous êtes là pour me juger, me condamner si je ne respecte pas les règles, si je ne rentre pas dans la conception que VOUS avez de la place à laquelle je suis ce soir. Ce jugement me fait peur. Il me terrorise même. Du coup, même si je n’en ai pas envie, je vais me comporter de manière telle à satisfaire vos attentes et m’accorder votre jugement positif plutôt que négatif. Je vais choisir la facilité, la sécurité, comme on le fait toujours dans toutes les situations de notre vie, au travail, en famille, dans la rue, partout.

Et bien, regardez-moi bien. Parce que ce soir, je ne vais pas être un objet de café philo. Ce soir, je vais être un sujet. Je ne vais pas vous dire ce que vous voulez entendre. Je ne vais rien vous dire du tout. Je ne vais même pas rester assise, je vais me mettre debout. Debout parce que ce soir, peut être pour la première fois de ma vie, je suis un sujet. Ce soir, je fais ce que j’ai envie de faire sans m’occuper de ce que vous allez en penser, sans craindre votre jugement. […] Hmmmm ! C’est bon ! 

Voila. Je suis passée de l’autre côté. J’ai dépassé ma peur de vous, de la société. Ce dont nous sommes privés pour la plupart d’entre nous dans la vie de tous les jours, ce soir, je l’ai fais. Pendant un court instant, j’ai été un sujet. Demandes-vous : Ce que je viens de faire, est-ce que vous l’auriez fait ? Est-ce que vous vous seriez retrouver là devant 30 personnes qui attendent un exposé en bonne et due forme, et ne rien leur dire de « philosophique » ? Affronter leur jugement. Etre soi-même sans se préoccuper de ce qu’ils vont en penser. Demandez-vous si vous êtes un sujet, ou si vous êtes un objet. Demandez-vous aussi s’il est important d’être un sujet ou pas finalement...La sécurité et la tranquillité du conformisme sont à mettre en balance avec la difficulté et le courage d’être un sujet. Ce soir, je vous aurais lu ce l’exposé « classique » que j’avais préparé, je n’aurais certes pas ressenti cette sensation géniale d’être moi-même, mais d’un autre côté, je ne me serais pas mise à dos la moitié d’entre vous, avec l’autre moitié qui me prend pour une folle… La conséquence, c’est qu’il faut aller jusqu’au bout maintenant. Il me faut me moquer de ce que vous pensez de moi jusqu’au bout. Sinon, quel enfer ! Je ne vais pas dormir de la nuit à me dire « Mon Dieu, ils m’ont tous prise pour une folle ». Je viens de faire quelque chose d’assez important finalement ! Et si vous voulez mon sentiment, je trouve jouissif d’être un sujet, mais je trouve ça aussi infernal ! Et je crois que la prochaine fois que je traiterai un sujet, je le ferais « dans les règles de l’art ». Il est plus reposant d’être un objet qu’un sujet.


Il me reste à remercier Jean Luc de m’avoir offert, certes involontairement, cette occasion d’être un sujet, je m’en rappellerai toute ma vie ! Et je lui laisse la parole pour que lui, objet en chef des cafés philo, vous apporte ce que vous êtes venu chercher ici, une réflexion savante sur le sujet.  
Loréne Gaydon


« Je pense donc je suis »  
René Descartes

A travers son expérience du  cogito  Descartes parvient à la seule certitude du «je pense donc je suis». Par le doute hyperbolique, Descartes remet en question l’existence du monde extérieur, mais du fait même qu’il doute de tout il affirme en même temps l’existence d’un sujet pensant qui doute. Descartes en arrive donc à la conclusion qu’il est une substance pensante, ce  qu’on peut traduire aussi par : « je suis un sujet ». A bien des égards, l’expression « je suis un sujet » est plus intéressante que  celle de « je pense donc je suis », car elle contient le paradoxe existentiel de toute conscience réflexive où le sujet se dédouble en son objet. D’ailleurs, sujet et objet de réflexion sont des synonymes dans le langage courant, ce qui indique bien la nature paradoxale de l’affirmation « je suis un sujet ». Dans un sens, cette affirmation est parfaitement tautologique, car le « je » désigne par excellence le sujet. Mais dans un autre sens, celui qui dit « je suis un sujet » peut aussi se poser ainsi en objet d’étude pour lui-même ou pour les autres. C’est une manière d’interpréter le célèbre « je suis un autre » de Rimbaud, même si ce dernier n’avait certainement pas de telles visées ontologiques en prononçant cette phrase célèbre.
Dans la Bible (exode 3 :14) lorsque Moïse demande à Dieu de lui révéler son identité, Dieu lui répond énigmatiquement « Je suis celui que je serai ». Quelque soit l’interprétation donné à ce mot célèbre  généralement mal traduit, car transposé au présent, il est clair qu’en le prononçant Dieu se pose  comme l’Etre Absolu qui est à lui-même son propre fondement. « Je suis un sujet » pourrait s’avérer être la parole fondamentale de Dieu au moment où il prend conscience de son existence. C’est pourquoi, Descartes en tant que philosophe croyant, est saisi par une sorte d’effroi au moment de son auto- révélation du cogito. En effet, dire « je pense donc je suis » ne revient-il pas à se prendre pour Dieu dans la mesure où il s’agit là de la seule certitude à laquelle le raisonnement logique me conduit ? Or, Dieu n’est-il pas par définition l’Etre qui existe indépendamment de toute autre réalité parce qu’il est précisément le premier être. Descartes se voit donc obliger de poser l’existence d’un Dieu qui n’est pas lui pour éviter l’hypothèse moralement désastreuse du solipsisme. Le solipsisme c’est la doctrine qui conçoit le sujet de la pensée comme la seule réalité existante. Le solipsiste dirait plutôt « Je suis le sujet » que « je suis un sujet », car il se pose comme l’unique conscience du réel. Aucun philosophe sérieux n’a professé une telle doctrine que l’on doit à un médecin français du XVIII ème siècle, un certain Claude Brunet qui a peut être abusé de ses produits anesthésiants…Mais certains penseurs se sont encore davantage rapproché du solipsisme  que Descartes. C’est le cas du philosophe irlandais Berkeley à travers sa thèse de l’immatérialisme. Voulant défendre l’existence de Dieu contre l’influence montante de l’athéisme, Berkeley cherche à démontrer l’inexistence de la matière. Pour Berkeley, le monde n’est pas, mais est uniquement ce qu’on pense qu’il, d’où sa célèbre formule  « être c’est être perçu. »  Si Dieu n’était pas, je serais alors le seul sujet pensant dans l’univers, les autres et les choses n’étant que les projections de mes propres idées. Avec Berkeley, chaque « je » est un sujet indépendant, mais il dépend d’une super- conscience appelée Dieu…
En fait, l’affirmation « je suis un sujet » a quelque chose de tragique. Dans sa version «subjective» cette affirmation mène tout droit au solipsisme, l’hypothèse de Dieu étant aléatoire. Et dans sa version « objective »,  le « je suis un sujet » conduit au nihilisme, car un sujet qui devient à lui-même son propre objet s’expose ainsi à sa déconstruction. C’est précisément cette voie de la déconstruction du sujet qu’à choisi la philosophie occidentale moderne dans son courant dominant…   


Jean-Luc Berlet
Tag(s) : #accordphilo

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