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"Les idées mènent-elles le monde ?"
Café-philo du Saint René du 13 septembre


N'étant pas un grand expert en philosophie, je rappelle simplement la référence à Hegel qui s'impose pour un tel sujet.

Problème général de méthode
Doit-on définir au préalable tous les mots avec lesquels un sujet est formulé ou bien faut-il saisir l'idée qu'il propose ?
La plupart du temps, un sujet peut être reformulé autrement. Ici, d'après la présentation que j'en ai faite, par une question comme : "Les idées font-elles l'Histoire ?"
Le mot "idée" fait problème. Mais aurait-il fallu tenter une définition du mot, en le situant par rapport à  idéal, idéologie, concept, notion, rationalité, pensée, dogme, croyance, valeurs, opinion, discours, système, structure, principe métaphysique, connaissance ... ?
Ou encore, à partir de la question posée, en poser une autre : "Quelle est la cause première de nos idées (et de nos actes) ?" car à l'origine d'une construction intellectuelle il y a certainement autre chose que de la rationalité intellectuelle.
Et l'on traiterait ainsi la question "Qu'est-ce qu'une idée ?", fort intéressante en soi mais à peu près inextricable et qui fait oublier celle qui a été posée.

Donc, pour pouvoir traiter d’un sujet (à moins d'y renoncer pour ne se consacrer qu'à la définition de mots, et pourquoi pas, les mots m’intéressent aussi), une méthode consiste à définir au préalable des postulats ou des hypothèses afin d’éviter de se noyer dans l'insaisissabilité du réel et l'infinité des points de vue possibles. L'enjeu est de savoir si oui ou non on peut dire quelque chose sur ce réel. Pour que cette pratique philosophique ait un sens, il serait sans doute bon de s'en préoccuper.

Les postulats donnés étaient les suivants :
L'idée se situe dans la conscience et elle est une construction intellectuelle.
Or, dans le champ de la conscience, l'homme est reconnu comme sujet acteur : auteur de ses idées ou bien impliqué dans une adhésion raisonnée, et non comme un non sujet aliéné par les divers inconscients disponibles sur le marché (Marx : aliénation de classe, Freud : refoulement sexuel, Nietzsche : volonté de puissance, et autres « forces obscures »).
L’idée est donc autonome par rapport à la société et à ses conditions de production, elle peut même avoir vu le jour dans des milieux coupés des réalités sociales et économiques de son époque.
D’autre part, elle transcende les états d'âme existentiels aux prises avec la terrible finitude de l'homme.

Mais ma présentation n'a pas été assez claire sur le postulat que les idées en question donnent prise sur le réel - le "monde", ici le monde humain - et pour le modifier. Sinon, pas besoin de beaucoup d'idées pour maintenir les choses en l'état ! Ce qui implique, d'abord une intentionnalité, ensuite une mise en acte des idées - car à défaut la question ne se pose pas.
En un mot, le sujet était politique. La réponse proposée était oui et elle devait être l'hypothèse à discuter.


Un plan possible

1) Postulats définissant le mot "idée"  cf. ci-dessus

2) Hypothèse : oui, les idées mènent le monde

Des idées ont bien créé un monde nouveau. Elles furent conçues indépendamment de leur possibilité d’application, puis réalisées dans la durée historique. Et ceci n'est pas un scoop.

a) En Europe

- La démocratie est née dans la Grèce antique. Elle y était exercée par une minorité de la population. Beaucoup plus tard elle fut reprise et « démocratisée » (appliquée à l’ensemble de la population).

- Les idées de la révolution de 1789 provoquèrent une rupture qui échoua à court terme (les révolutionnaires ne trouvèrent pas de solution au problème du pouvoir exécutif, et le grand saut dans l’inconnu se termina avec Bonaparte puis Napoléon). Mais ces idées sont à l’origine de notre système politique d'aujourd’hui. Il fallut 100 ans pour installer la république, le concept ayant fait son chemin à travers la Restauration et le Second empire. Cf. « la république au village » : on s’y réunissait pour lire et discuter les articles des journaux.

- La construction européenne était une idée utopique en 1945, même si Victor Hugo avait déjà prophétisé en son temps des Etats-Unis d'Europe.
Cas unique dans l’Histoire : un continent unifié s'est réalisé sans empire. L'Union européenne est issue d’une idée née d'un refus de la fatalité de la guerre. Puis on a défini des « valeurs fondatrices » et l’on tente aujourd’hui de se donner les moyens de réaliser l'utopie (construction économique, juridique, politique).
Y a-t-il une « conscience européenne » ? L’idée initiale est venue d’en haut, pour ne pas dire d’ailleurs. Dans les populations, les sentiments d'appartenance nationale dominaient, sur fond de guerre encore toute proche. Cela peut se comprendre, mais c’est bien l’idée qui a fait l’Histoire.

- Histoire culturelle -
C’est une révolution culturelle, la « modernité », qui entraîna des ruptures radicales dans l'ordre politique et social.

- Un politique distinct du religieux : Autoritas non veritas facit legem écrit Hobbes (17è s) [C’est l’autorité et non la vérité qui fait la loi.]

- Contre l’absolutisme (révolutions anglaise 17è s., France 18è s.) : une autre conception du pouvoir et de l'autorité s’impose, et pas seulement dans le champ politique.
Cf. en France l’évolution du lien entre le roi et ses sujets.
A l'origine c’est un lien d'amour. Le roi est sacralisé (cf. le sacre du roi à Reims) et doté de pouvoirs surnaturels (les rois thaumaturges).
Avec la modernité le pouvoir se rationalise, le roi est désacralisé. Louis XVI se retrouva prisonnier de la France révolutionnaire (en octobre 1789 quand la famille royale fut contrainte par la foule de venir résider à Paris, à Varennes en 1791 quand une assemblée villageoise improvisée dans la nuit décida de la reconduire à Paris).

Pour la société, cette révolution culturelle signifiait que l’on passait de l’identitaire au politique. Le lien de type ethnique devint civique, politique (la "citoyenneté"), d’où un changement radical dans la notion d'appartenance.
D’autre part, tous les rapports fondés sur l’autorité furent remis en question (ex. entre les hommes et les femmes : cf. la loi sur le divorce pendant la Révolution) et le pouvoir de l'Eglise recula.

b) Pour élargir notre horizon géographique, voici une liste de notions figurant dans les devises nationales du monde entier (en admettant qu’elles signifièrent quelque chose au moins à la fondation des Etats !) :
unité   liberté   ordre   travail   progrès   paix   justice   vérité   religion   universel   un espace géographique  


3) Est-il souhaitable que les idées mènent le monde ?

Les exemples ci-dessus incitent à répondre par l’affirmative.
Cependant, toutes les idées sont-elles bonnes à réaliser ? Ou bien ne se trompe-t-on pas sur le mot « idée » ?
La liste précédente permet de préciser encore ce qu’on entend par ce mot. Le fascisme, le totalitarisme, la barbarie nazie, le génocide n'y sont pas représentés ! Donc toutes les idées ne sont pas avouables, ou bien... il ne s'agit pas d'idées.
(Un indice pour le savoir : qu'en reste-t-il après la chute des régimes qui les appliquent ? Par ex. de la propagande soviétique en Europe de l'Est après l'ouverture du rideau de fer et la chute du mur de Berlin.)


4) Qu'est-ce qui mène le monde si ce ne sont pas les idées ?

Quelques propositions

- Des processus extérieurs à l'homme et qui n'ont pas été créés par lui : la Nature (climat, catastrophes naturelles, grandes épidémies et leurs conséquences)

- Dans l'homme lui-même, des "forces obscures"
des passions : le pouvoir, l'argent, la volonté de puissance
des croyances, des superstitions, des peurs
du point de vue de la psychanalyse, des "structures" : l'inconscient, le désir, le manque
sans oublier l'amour, le rêve...

et aussi
les "traditions", l'esprit de conservation, de sauvegarde

mais aussi

- Les productions de l'homme qui changent quelque chose dans l’ordre du monde :
le rôle du progrès technique et scientifique
le rôle du développement économique
Ce point de vue rejoindrait Marx et son matérialisme dialectique. C'est le monde qui mènerait les idées.

Dans tous les cas, y compris le dernier, ces processus échappent à la conscience, à la volonté ou bien au contrôle de leurs acteurs réduits en fait à des agents de l’Histoire.

Bien sûr ils existent, mais ils sont du domaine de l’évidence, et les constater n'apporte rien de plus que de reproduire le discours courant.
D'où la proposition de ce sujet. Il pose comme hypothèse que ce ne sont pas les idées qui servent de masque aux « vraies raisons » qui nous animeraient (volonté de puissance, intérêts économiques, etc.), mais qu'au contraire ce sont ces prétendues « vraies raisons » qui masquent à notre regard l'Histoire qui se joue réellement.
Volonté de puissance et autres forces obscures ? Mais comment peuvent-elles expliquer quoi que ce soit sachant qu'on en trouve chez Churchill ou De Gaulle comme chez Staline ou Hitler ? Ce qui importe c'est ce qu’on en fait, avec nos idées. Des intérêts économiques ? Mais font-ils le mal a priori ? Personnellement, je préfère une société capitaliste à une société de terreur idéologique et de misère. Et si, après 1945, les Etats-Unis ont financé la reconstruction de l'Europe occidentale parce que celle-ci était un élément essentiel dans leur lutte contre l'expansion soviétique, faut-il s'en plaindre ? L'Histoire n'est pas "morale ", et pourtant elle peut défendre, faire progresser, voire faire triompher au moins partiellement des idées comme celles évoquées ici.

Enfin, si l'humanité était menée fondamentalement par les "forces obscures" qui la traversent, elle se serait détruite depuis longtemps. Au mieux, nous serions toujours des esclaves en train de ramer dans des galères (au sens propre) ou plus simplement des hommes préhistoriques occupés à chasser le mammouth. Encore plus simplement, il n'y aurait jamais eu d'humanité.

Alain Parquet
Illustration de titre :L'Idée fixe (1928)
Magritte René (1898-1967)
Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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