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« Elle avait été beaucoup pour lui : elle l’avait rendu poète. Mais, par là même, elle avait signé son propre arrêt de mort »   Sören Kierkegaard

 
Tout écrivain sérieux, s’il est honnête avec lui-même, doit reconnaître à un moment donné qu’il ne peut échapper à cette alternative tragique : Ecrire ou vivre ! Kierkegaard a cet immense mérite de tout nous confier avec sincérité sur sa vie à travers son œuvre d’écrivain. Comme il l’indique dans ce passage extrait de La reprise, Kierkegaard a tranché le paradoxe de l’alternative en faveur de l’écriture et au détriment de la vie. C’est pourquoi, il déclare que sa muse bien-aimée qui l’avait rendu poète a en même temps signé son arrêt de mort…Kierkegaard avait pleinement conscience que Régine Olsen avait été pour lui l’occasion de devenir l’immense écrivain qu’il est devenu. Mais il savait aussi qu’en rompant brutalement les fiançailles avec elle, il s’était exilé du royaume de la vraie vie pour pénétrer une terra incognita intermédiaire entre le monde des vivants et des morts : le monde de l’écriture. Ma conviction est que l’expérience singulière et extrême de Kierkegaard est toute proportion gardée valable pour tous les écrivains, qu’ils en soient conscients ou non !

Il va de soi que l’alternative entre vivre et écrire ne saurait se réduire à sa seule dimension matérielle et sociale, bien que cette dernière ne doive pas être négligée. Un marxiste nous rappellerait que l’écriture à l’époque où vivait Kierkegaard était un luxe réservé à une élite de personnes qui n’avaient pas besoin de travailler pour vivre. De fait, l’héritage colossal reçu par Kierkegaard après la mort de son père a amplement favorisé sa vocation d’écrivain. Le temps libre et les moyens sont des facteurs qui favorisent l’épanouissement du génie, mais qui ne l’explique pas. L’opposition entre la vie et l’écriture est bien plus intéressante sur le plan existentiel qu’est celui de Kierkegaard. Ce dernier a parfaitement compris le rapport très paradoxal qui rattache l’écriture à la vie. Le coup de génie de Kierkegaard c’est précisément d’avoir voulu fondé à travers son exemple un nouveau rapport entre la vie, la pensée et l’écriture. Sa révolution existentielle consista à fonder la pensée à partir du vécu, en opposition radicale avec la philosophie spéculative incarnée alors par Hegel. Dans ce rapport triangulaire entre la vie, la pensée et l’écriture, cette dernière devait jouer idéalement le rôle de synthèse. Or, Kierkegaard s’est très vite aperçu que cet espoir de synthèse entre la vie et la pensée à travers l’écriture n’était qu’un leurre ! Son nouveau style philosophique inclassable, mêlant réflexions autobiographiques et analyses conceptuelles sans pour autant se confondre avec le roman philosophique a pu un temps lui donner l’espoir d’une vie pleinement assumée dans l’écriture. Mais, Kierkegaard a réalisé que l’écriture, aussi géniale soit-elle, resterait toujours un « erzatz » de la vraie vie dont elle n’est qu’une synthèse artificielle. S’il a tant admiré Socrate jusqu’à la fin de sa brève existence, c’est parce que ce dernier avait réussi à vivre pleinement sa philosophie en refusant l’écriture…Pour Kierkegaard, l’écriture est littéralement la reprise de la vie, c’est-à-dire une répétition avec le recul du décalage temporel. La jeune fille aimée, Régine Olsen, était toute sa vie et incarnait d’ailleurs l’essence même de la vie qui est spontanéité, légèreté et immédiateté. Kierkegaard, à tort ou a raison, a cru qu’il lui fallait choisir entre le fait de devenir un époux et celui de devenir un écrivain. Certes, il existe de nombreux écrivains mariés, mais les meilleurs ne sont-ils pas des solitaires comme Kierkegaard ? Le penseur danois est aussi le premier à avoir vraiment compris que le chagrin et la culpabilité amoureuse étaient les meilleurs aiguillons de la créativité littéraire. Certains auteurs comme Kafka ou Lucaks ont consciemment rompu avec l’amour de leur vie pour devenir à l’image de Kierkegaard de grands auteurs et force est de constater que l’expérience ne leur a pas mal réussi sur le plan intellectuel. Ce qu’a aussi compris Kierkegaard, c’est que précisément la vie et l’écriture n’appartiennent pas à la même catégorie existentielle, la vie étant essentiellement un phénomène du stade esthétique et l’écriture un phénomène du stade « religieux ». Pour Kierkegaard, l’écriture était déjà une sorte de vie après la mort symbolique de la perte de son amour…

 

  

Bibliographie : Kierkegaard, La reprise - Etapes sur le chemin de la vie

 

  

                                       Jean-Luc  Berlet   

        (café-philo du 23 septembre 2009 au St René)

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