Le thème du café philo de ce 25 février est vraiment et philosophiquement d’actualité. Je citerai le dernier livre de Jean-Luc Berlet, la Cinquième Cavalière pour souligner cela :
… «
Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : ce magnifique commandement du Christ résume parfaitement le retour du souci éthique dans nos sociétés occidentales. Au-delà du
phénomène de mode et de sa « récupération » dans le monde de l’entreprise avec la multiplication des comités d’éthique, la recherche du bien est une vraie tendance actuelle... (p. 70)
C’est un constat admis, sans alarmisme ni démagogie, que l'ordre éthique du monde s’étant érodé dans un mouvement progressif, depuis la renaissance, le monde d'aujourd'hui se trouve dans la
confusion des valeurs. Et le « chaos éthique » actuel, accentué par le libéralisme économique et la fusion des cultures, pose un défi à notre civilisation.
Un autre constat, c’est qu’à la fin du moyen-âge la réflexion philosophique c’est développée surtout en réaction contre le point de vue éthique médiéval créé par la scolastique. Il en a
résulté à l'époque moderne de nouvelles théories éthiques, telles que l'utilitarisme de Bentham. Ces théories éthiques rationalistes modernes ont atteint leur apogée avec l'idéalisme
allemand, de Kant et Hegel.
Après cela, en raison des tensions sociales liées au développement de la société libérale, et les rapides progrès de la science, l’optimisme du rationalisme moderne a fait l'objet de
sévères critiques. En conséquence, des philosophies, telles que le marxisme, l'existentialisme, le vitalisme, la philosophie analytique (positivisme logique), le pragmatisme, et d'autres,
ont fait leur apparition.
J’évoquerai ici seulement les théories éthiques (théories de la bonté) de l’idéalisme et du pragmatisme.
Mais d’abord citons encore Jean-Luc Berlet pour souligner une différence importante entre les concepts d'éthique {Bittlichkeit} et de moralité {Moralitat}, du point de vue de la bonté :
- …. Le fait que la notion d’éthique se soit substituée à la notion de morale est d’ailleurs très
-
révélateur de l’évolution de la conscience humaine au fil du temps. En réalité, éthique et
-
morale sont deux termes pratiquement synonymes, leur différence relevant plus de l’état
-
d’esprit que de la pure sémantique. Éthique vient du grec ethos qui signifie le vivre
-
ensemble tandis que morale vient du latin mors qui signifie les moeurs. Le fait de
-
privilégier la racine grecque au détriment de la racine latine est cependant très significatif.
-
En effet, Athènes, c’est l’image de la belle totalité organique au sein de laquelle la pratique
-
de la vertu est comme une seconde nature chez le citoyen, tandis que Rome c’est déjà le
-
monde du Droit artificiel où la contrainte juridique est nécessaire pour inciter le citoyen à
-
être vertueux… (Cinquième Cavalière, p.71)
Donc l’éthique, le critère de conduite d'un membre au sein d'un groupe social est un critère objectif.
Et la moralité, le critère de conduite basé sur la conscience intérieure, le devoir intérieur ("Sollen") auquel chaque individu doit se conformer, est un critère subjectif.
L’utilitarisme de Bentham
Ce sont avant tout Jeremy Bentham et John Stuart Mill qui ont donné une forme systématique au principe d'utilité et qui ont entrepris de l'appliquer à des questions concrètes, système
politique, législation, justice, politique économique, etc.…
Bentham expose le concept central d'utilité dans le premier chapitre de son « Introduction to the Principles of Morals and Legislation », dont la première édition date de 1789 (et la
première traduction en français par Étienne Dumont en 1802), de la manière suivante :
-
« Par principe d'utilité on entend le principe selon lequel toute action, quelle qu'elle soit, doit être approuvée ou désavouée en fonction de sa tendance à augmenter ou à réduire
le bonheur des parties affectées par l'action... On désigne par utilité la tendance de quelque chose à engendrer du bien-être, des avantages, de la joie, des biens ou du bonheur. »
Pour Bentham, le bien c'est l'utilitaire. Pour lui, le bien se trouve dans le plaisir matériel, tandis que le mal, c'est le manque matériel, la douleur. Son but est de réaliser, "le
plus grand bonheur du plus grand nombre", ce qui est pour lui le bien ultime. Ce courant portera ses fruits avec le communisme et sa philosophie de la justice selon les besoins, tel que
l’exprimait un de ses slogans : « Pour chacun selon son habilité, pour chacun selon ses besoins ». Contrairement au libéralisme qui mettait en avant la valeur de l’effort individuel et la
récompense selon le mérite, la philosophie utilitariste ne tient pas compte du degré de bonté, d’engagement…
Selon Bentham, le plaisir serait matériel. Mais dans la réalité, nous pouvons voir des personnes malheureuses, malgré une vie matérielle luxueuse, tandis que d'autres sont heureuses, malgré
des difficultés, et même dans des adversités, parfois très grandes. L'homme est un être duel, avec un aspect intérieur, « spirituel », et une « dimension » physique. Il a donc besoin de
plaisir physique, mais surtout plus fondamentalement d'atteindre le bonheur « intérieur », la réalisation éthique de sa bonté. Quel que soit son degré de satisfaction « extérieure », il ne
se sentira pas pleinement heureux tant que ses aspirations profondes, ne sont pas réalisées. Il n’y a qu’à voir par exemple les suicides de gens « parfaitement bien en apparence », ou de
célébrités… Ce sentiment que « ma vie vaut le coup d’être vécue » est inhérent au bonheur, et est lié au plein exercice de la bonté, à son accomplissement...
John Stuart Mill, qui développera l’utilitarisme de Bentham, et qui pourtant était assez radicale dans ses vues et ses propos, se rendra bien compte de la partialité de la philosophie de
Bentham et il y portera beaucoup d’élargissements. Sa phrase célèbre : "Il vaut mieux être un homme insatisfait, qu'un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait, qu'un imbécile
satisfait" (John Stuart Mill, L'utilitarisme, 1861), montre bien sa prise de conscience des limites de l’utilitarisme.
L’impératif catégorique de Kant
Pour Kant le bien ne peut pas être l'obéissance à un ordre intérieur conditionnel, c'est-à-dire à un impératif hypothétique, d'atteindre le plaisir, ainsi que l'affirmait Bentham. Une
motivation conditionnelle, pour un certain but, ne peut pas être une bonne motivation. La volonté ne peut être, une volonté du bien, que par un ordre inconditionnel, de raison pratique,
c'est à-dire de devoir. Et cela ne devient authentiquement bien, que lorsque cela est mis en action. Le bien selon Kant c'est l'obéissance à un ordre inconditionnel, dicté par une raison
pratique intérieure. C'est, "l'impératif catégorique".
-
« Deux choses remplissent mon esprit d'une admiration et d'un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi, et la loi morale en moi.» (Emmanuel Kant Critique de la
raison pratique, 1788.)
Cependant avec ce point de vue de Kant il est difficile, voir impossible, de juger si le résultat d'une conduite est bon ou mauvais. Il n'y a pas non plus moyen de trouver une solution
si la conduite de différentes personnes entre en conflit, ou si, dans un même individu deux impératifs catégoriques entrent en conflit. De plus, puisque l'impératif catégorique de Kant est
seulement basé sur le devoir raisonné, la conduite correcte d'un homme a tendance à être une vie durement disciplinée. Ceci ne peut procurer de vrai bonheur à l'homme.
Selon la pensée orientale, si nous appliquons l’éthique familiale à une entreprise, cela devient une éthique des affaires, portée au niveau social plus large, c’est alors une éthique
sociale élargie, et ainsi de niveaux en niveaux, si nous l'étendons au niveau national, cela devient une éthique nationale. Le bien y est de rendre manifeste l’aspiration à la bonté, et la
position, l'objet, et le but, ou elle se réalise, et son résultat, y sont évalués et reflétés par la raison (raison pure, raison théorique). Cette philosophie montre ainsi une claire
distinction entre l’amour et la bonté.
La motivation du bien ne vient pas de la raison, mais du cœur. De cette façon, en même temps que le cœur, la raison et la volonté deviennent ensemble le pouvoir de la bonté lequel se
concrétise dans la relation de l’homme à ses objets (philosophiques, êtres, ou choses…), par le creuset de la famille et de l’éducation.
Cette philosophie souligne aussi que toutes les relations sociales sont liées à des positions, à un certain ordre, et que la bonté se manifeste et se réalise à travers cet ordre. A cause de
l'ordre lié à ces positions, la bonté humaine se manifeste selon des degrés divers (par exemple dans une famille les positions de parents, de frères, de sœurs…). La véritable égalité est
une égalité qui vient de la satisfaction et de la joie, c'est-à-dire de la force de l'émotion à ressentir que la vie est digne d'être vécue, une égalité dans le bonheur. On est loin du
marxisme …
L'instrumentalisme de Dewey
Le pragmatisme est apparu aux Etats-Unis, juste après la guerre civile (1861, 1865). Le changement dans la pensée chrétienne traditionnelle, due au développement des sciences et au progrès
technique en est la principale raison. L’instrumentalisme est le résultat d'une harmonisation du conflit entre le christianisme et la science. John Dewey (1859 – 1952) était un philosophe
américain spécialisé en psychologie appliquée et en pédagogie. Son système philosophique se rattache au courant pragmatiste développé par Charles S. Peirce, et William James. Dewey est
principalement influencé par Hegel qui est tout sauf pragmatiste. Il doit également beaucoup à Charles Darwin. Ses idées politiques et sociales, sont proches du socialisme. Il définit la
morale, ou l'éthique, comme la recherche d'un « équilibre », entre le social et l'individuel. On peut la résumer par ce slogan de Dewey :
-
« Apprendre ?, Certainement, mais vivre d'abord, et apprendre par la vie, dans la vie. ».
Il y a la déjà des accents du futur existentialisme… Selon le pragmatisme l'action d'un homme peut être décidée bonne ou mauvaise, vraie, ou fausse, en déterminant combien son résultat
est profitable à la vie humaine (utilité, effectivité). Dewey va plus loin, et soutient que non seulement les actions de l'homme, mais aussi ses concepts, (à la fois les concepts
métaphysiques, telles que dieu ou la bonté, et les concepts matérialisés telles que la politique, l’économie, les divertissements, etc.) sont vrais s'ils sont utiles pour la vie, et faux
s'ils sont inutiles. Ainsi, de même qu'un objet, à cause de son utilité, devient un instrument pour l'homme lorsque celui-ci doit interagir avec les choses, de même les idées, et les
concepts, sont utilisés pour leur utilité. En raison de cela, on appelle sa théorie instrumentalisme. Dewey ne considère l'action et la pensée de l'homme, que selon le critère d'une vie
matérielle. Il affirme que tout ce qui est utile pour la vie matérielle, que ce soit action ou idée (concept) est vrai, et que c'est faux si ce n'est pas utile. Mais il se pose alors le
problème de la nature du critère de jugement de l'utilité de l'action de l'homme. Par exemple, quel est le critère de l'utilité du traitement d’un patient atteint d’une maladie incurable?
Ensuite, bien que des concepts hérités de la mythologie par exemple ne puissent avoir aucun impact sur notre vie concrète aujourd'hui, elles ont été, par exemple, à la base du développement
de la psychanalyse. L'instrumentalisme peut difficilement donner de raisons à cela...
Un instrument est un moyen matériel, et donc un objet au service de l'homme, de même que toutes les choses, du monde environnant. L'action est la pratique et l'activité de contrôle sur un
objet, c'est-à-dire l'action extérieure d’interaction que l'homme exécute en tant qu’être à part entière (dans sa globalité), tandis que le concept ou l'idée est un des éléments de la
réflexion dans l'esprit du sujet. Un instrument, est un objet (toutes les choses) tandis qu'un concept appartient au sujet (l'esprit). Si le sujet ayant un concept (une idée) met en
pratique sa bonté pour le monde qui l’entoure (toutes les choses, ou d'autres personnes), c'est la pratique du bien. Par conséquent, c'est une erreur d'identifier le concept du sujet avec
les instruments appartenant à l'objet.
Aspiration universelle
L’affirmation de son être moral, est certainement le but de toute personne sensée (« saine »); l’aspiration à un but de bien est indéniable, malgré les difficultés, et les entraves à cela,
et cette constante est manifeste à travers l’histoire. La réalisation d’une société juste n’est pas une invention du socialisme du 19e siècle. Le mot utopie a été inventé a la fin du
16e siècle par Thomas More, chancelier et lord Anglais, surnommé le « Socrate chrétien ». Il a donné a son île imaginaire qui abrite une société parfaite le nom d’ « utopia » à partir de
deux mots grecs signifiant «non», et « lieu », (ou - topos). La société parfaite sur l'île de l’utopie n’est donc «nulle part», c’est une société parfaite qui n'existe pas encore. Après les
utopies du monde grec (polis), puis du monde chrétien (la citée de Dieu), il y eu les « cités sociales-scientifiques » des 18eme et 19eme siècles: les socialistes et les anarchistes ont
cherché à développer une société meilleure dans laquelle les êtres humains, pourraient réaliser une véritable émancipation et épanouissement en tant que membres d'une même communauté.
Toutefois il s’est avéré que ces tentatives attendaient trop des citoyens, et les moyens mis en œuvre n’avaient rien d’éthiques le plus souvent… Cela aurait put être acceptable si les
effets en étaient seulement bénins, mais leurs tentatives de créer une société utopique eu des effets catastrophiques (Sans parler de celles du vingtième siècle, comme nous le rappel le
procès actuel des certains dirigeant Khmers par le Tribunal Pénal International.) …
Puis il y eu, les utopies contemporaines, du village global (1960, la « New Culture » californienne, etc.), et celle plus récente, du « marché unique », de la « société de loisir » … Tout
cela montre que la réalisation d’un monde juste, de la recherche d’une éthique globale bonne, d’un monde fraternel, reste une aspiration humaine constante, au plus profond de l’être
humain …
Je ne saurais mieux conclure qu’en citant encore Jean-Luc Berlet, dont l’ouvrage traite si explicitement et si bien de cette question de l’éthique :
- … En fait cette société postmoderne tant fustigée est peut-être le signe avant-coureur d’une future société authentiquement « évangélique ». En tout cas, l’éthique de la
bienveillance réciproque gagne de plus en plus de terrain. Tout se passe un peu comme si notre société tendait maladroitement vers la réalisation « laïcisée » des idéaux du Christ.
D’ailleurs, les
-
ennemis islamistes de l’Occident qui nous identifie toujours aux croisées, l’ont certainement mieux compris que nous-mêmes. Le fait est que la société occidentale reste pétrie par
les idéaux du Christ et que face à la barbarie terroriste, l’affirmation des valeurs authentiquement chrétiennes soit amenée à se manifester avec de plus en plus de force. Tout se passe
un peu comme si libérée du carcan contraignant des institutions religieuses, l’éthique authentique de l’Évangile pouvait à nouveau s’épanouir dans nos sociétés. N’oublions jamais que le
Christ n’était pas venu pour fonder une nouvelle religion, mais simplement insuffler à l’humanité un authentique message d’amour reposant sur l’éthique de la bienveillance réciproque !
… (Cinquième Cavalière, p. 74)
Y. Massey
Café Philo du mercredi 25 févier au St René.
Commentaires