MF
« Esprits créés, nous sommes un élan vers l’Absolu » (H. de Lubac, Sur les chemins de Dieu)
Le frémissement de l’Absolu présente l’avantage de nous permettre de représenter l’Absolu comme quelque chose de vivant (et non plus seulement comme un concept). D’habitude, l’Absolu se
définit comme ce qui est en soi et par soi, indépendamment de toute chose ; avec une majuscule, on l’identifie volontiers à Dieu. Plus intéressante est cette corrélation établie entre
cet Absolu et le « frémissement » : car ce mot renvoie à un léger effleurement, une réaction du corps à peine perceptible. Voire à une espèce d’émotion, de tremblement
(« je frémis ! » dit-on, quand on redoute quelque chose), qui vient d’une passion violente. Tantôt indisposition, tantôt ébauche d’agitation dans le corps, le frémissement
provoque une réaction sensitive. En quoi l’Absolu peut-il donc nous toucher ?
Qui parle, dans cette expression ? Si l’on considère que c’est l’Homme, on est en droit de nous demander qu’est-ce qui nous permet de jauger ce frémissement, de l’identifier comme
provenant de l’Absolu ? Ne faut-il pas re-connaître cet Absolu pour établir un tel diagnostic ? Est-ce à dire, comme H. de Lubac, que « nous sommes un élan vers
l’Absolu », déjà portés par lui à notre insu ? Qu’est-ce que c’est que cet Absolu dont on ressent la manifestation, et qui, dès lors, cesse d’être absolu ? Car parler de
frémissement de l’Absolu, c’est déjà le relativiser… Peut-être faut-il analyser quelques expériences de cet Absolu. Platon, dans Ion, enquête auprès des rhapsodes afin qu’ils lui expliquent
d’où leur vient leur inspiration. Comment Ion peut-il justifier qu’il parle mieux d’Homère que des autres poètes ? Ion est incapable de le dire. Et Socrate avance l’idée qu’il s’agit
d’un art divinatoire ou « puissance divine ». Une Muse crée des inspirés, et les meilleurs poètes se disent possédés par elle : « tels les corybantes dansent lorsqu’ils
n’ont plus leur raison ». Le dessaisissement de la raison serait-il une condition pour que l’Absolu frémisse ? S’agirait-il d’un abandon total, totalement confiant en la croyance en
une puissance supérieure à nous ? Que cette puissance existe ou non n’est d’ailleurs pas le propos ici. Y croire, s’y abandonner, aurait une efficace, un pouvoir de création sur l’Homme…
« Il faut que son esprit ait cessé de lui appartenir », ajoute Socrate. Tant qu’il ne l’a pas fait, le poète ne peut composer, être inspiré. L’idée intéressante qui se dégage de ce
dialogue est que l’inspiration, cette puissance de déchaînement intérieure est communicative : le poète possède le rhapsode qui récite ses vers, qui suscite l’enthousiasme des auditeurs.
Surgit ici l’idée que l’Un (généreux) s’épand sur nous – pour autant qu’on veuille bien le laisser œuvrer en nous -, comme par émanation. C’est sans doute, mal employée, l’énergie dont use le
chef charismatique qui abuse de ses talents de rhéteur pour embrigader les foules. Mais ici, nous devons être capables de ne pas réduire ce champ de force à un outil nocif, détourné de sa
fonction.
En d’autres termes, plus généraux, le frémissement de l’Absolu, expérience mystique (pas nécessairement religieuse), n’est-il pas ce qui hisse l’émotion au-dessus de la
raison, semblable à ce que la 1ère Epître aux Corinthiens nous dit ? A savoir que la sagesse humaine, notre façon de penser et de raisonner, est folie au regard de Dieu : « En
effet, la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Car il est écrit : Il prend les sages à leur propre ruse » (3; 19). Indépendamment de la source biblique d’une telle phrase, son
sens n’en demeure pas moins vrai dans un contexte profane, laïc. De cela, comme de Platon, il nous faudrait peut-être retenir qu’il nous faut être transformés de l’intérieur, dans notre façon
de penser. Ne pourrait-on connaître que ce qui nous a été, d’une certaine façon, déjà révélé (à un niveau inconscient ? Inné ?). Ce qui pose la question, alors problématique, de la
part d’innovation, d’inventivité de l’artiste comme de l’écrivain. Est-il le seul inventeur de sa production-création, régnant en seul maître sur son royaume ? Ou est-il le réceptacle
d’une « énergie » qui le dépasse, encore au-delà de l’inconscient (vision peut-être réductrice de notre sujet, que Freud limiterait à l’idéalisation de tout ce qui n’émane que de la
psyché). L’aviateur Henri Guillaumet, rescapé d’un crash d’avion, dira à St-Exupéry : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. » Après 5 jours de
marche dans le froid, sans vivres, au bord de l’épuisement, Guillaumet pensait à ses proches, l’imaginant en train de marcher… Pour ne pas être un « salaud », il estimait devoir
continuer à avancer. Ce sursaut héroïque, cet acte créateur, ne peut-il pas être un frémissement de l’Absolu qui a traversé l’aviateur, dans un violent instinct de survie et de foi en la
persévérance, au-delà des limites du corps humain ?
Questions sans doute insolubles, mais la croyance en un Absolu dont
on accueille le frémissement a au moins le mérite de donner à l’Homme de la grandeur… Le réveil de notre torpeur, le sursaut de la conscience, le soudain sentiment d’une dignité bafouée,
faisant suite à la passivité ou à l’acceptation de son sort, ne sont-ils pas ce qui fait d’un être jusqu’ici anonyme un homme grand ? Ne peut-on pas comparer ces expériences à un
frémissement de l’Absolu en nous, qui condescend à s’épancher sur notre existence afin que nous nous élevions ? Chaque tradition ou société lui accolera le nom qu’elle voudra, nous
parlons bien de la même « chose » : du sentiment de la grandeur qui nous bouleverse, de l’expérience de quelque chose d’inédit – ou que l’on vit comme tel, qui nous renouvelle
profondément de l’intérieur. Amour, patriotisme, sacrifice, pardon, sont autant (et encore bien d’autres) d’expériences du frémissement de l’Absolu. Il est aussi ce qui extirpe l’Homme de sa
torpeur, ce qui le tourmente afin qu’il puisse être en état de veille. Il est ce qui nous permet de sortir de nos dualités pour en saisir l’unité ; une unité qui nous préexiste, qui ne
vient pas de nous. Il est enfin, aussi, l’appel que l’exilé ressent – loin de sa patrie -, tel Ulysse désireux de retourner à Ithaque, c’est-à-dire à lui-même.
Sabine Le Blanc