Partager l'article ! la peinture pense IV- en guise de conclusion... Les ambassadeurs; quand le détail se voit!: la peinture pense IV- en guise de conclusion... ...
la peinture pense IV- en guise de conclusion...
Irreconnaissable, échappant au dispositif du point de vue qui règle l’ensemble, la configuration oblique qui
flotte et règne sur le devant exige, pour être reconnue, que le spectateur considère la surface latéralement- qu’il perde donc le tableau pur identifier, dans cette anamorphose, une tête de mort,
un crâne. Face à l’image, au savoir et à la dignité qu’elle représente, sur le devant de la scène, le détail demeure, au sens propre, une innommable obscénité. Pourtant ce scandale de détail ne
vise pas à ruiner le message de l’œuvre ni sa fonction. Au contraire son éclat contribue à en désigner le sens. Il invite à percevoir le caractère illusoire des glorieuses évidences visibles.Pour
voir le crâne et l’identifier comme tel, celui qui regarde doit en effet se placer sur la gauche du tableau, plus bas que son cadre, quelque chose comme à genoux de côté ; il doit adopter, dans
la profondeur verticale de l’œuvre, un regard presque latéralement rabattu dans le tableau lui même. Celui qui regarde doit donc venir se placer exactement au pied du petit crucifix qui, de
l’angle supérieur gauche, a le regard porté vers la configuration obscène. Or face au tableau, le Christ en croix constitue à son tour un détail, à peine visible cette fois, de profil, dans l’axe
du point de vue . Resitué dans les coordonnées du tout ensemble dans le tableau, le Christ joue comme un souvenir du regard latéral qui avait fait voir le sens moral. Il signe un memento mori
qu’énoncent d’autres détails aussi peu visibles, un médaillon à tête de mort sur le béret de l’ambassadeur Jean de Dinteville, car a tête de mort fait partie de la devise du commanditaire.
Obéissant à la légitimité d’un regard autre, celui de l’œil moral, c’est cette mémoire de la mort que rappelle l’os creux (Hol Bein) avec lequel le peintre redouble, par une tache de peinture, la
signature qu’il a écrite dans l’ombre du pavement, au pied du crucifié. Et il n’est pas indifférent qu’il ait pour signer, utilisé cet imparfait cultivé qui a l’élégance de supposer depuis Pline
l’Ancien l’œuvre interrompue par la mort de l’artiste : JOHANNES HOLBEIN PINGEBAT.
Malgré sa taille et sa mise en évidence obscène, le crâne anamorphique des ambassadeurs est au sens plein du terme,
un détail : découpé dans le tableau au point d’y faire tâche et d’y imposer la présence d’un regard déplacé, sa configuration est là pour faire écart dans l’image. Ce qui justifie ici l ruine
locale du tableau n’est pas l’émergence de la peinture, mais le regard spirituel qui renverse catastrophiquement la gloire de ce savoir trop humain dont les instruments de science et e
représentation portent témoignage au centre privilégier de l’image.
Ces deux éléments conjugués évoquent plusieurs Saint Jérôme, celui de Joos van Cleve de 1525, et ceux
de Dürer, en particulier l'huile sur panneau de bois de 1521. Dans cette dernière œuvre, le regard de Jérôme vers le crâne suit un axe assez proche de celui qui permet de lire l'anamorphose du
crâne des Ambassadeurs. L'association entre le crâne et le crucifix évoque la passion du Christ, le golgotha - le mot hébreu pour crâne - et le calvaire - calvaria étant le mot latin avec la même
signification. On trouve d'ailleurs fréquemment dans les représentations de la crucifixion, un crâne au pied de la croix, sur lequel coule parfois le sang du Christ qui lave ainsi, par son
sacrifice, le péché originel.