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Réflexions suite aux débats et polémiques à propos de l’annulation
du mariage de Lille :
quelles sont les « qualités essentielles » de l’ultralibéralisme ?

Dans une affaire comme celle-ci, c’est un rapport de forces entre le modèle de société français et un autre modèle importé d’Amérique qui se joue. Alors que ce dernier est stigmatisé, non sans raison, pour son ultralibéralisme économique, sa version sociétale a été consacrée par le politiquement correct. Pourtant, elle remet en question la construction philosophique du premier, avec ses institutions et ses valeurs, beaucoup plus radicalement que le pouvoir de l’argent. Contrat, coutume, société autonome, relativisme culturel contre Etat, principes fondateurs, lois, post-modernité contre modernité... De quel côté est la liberté ? Et qui défend qui ? Quelles sont les « qualités essentielles » de l’ultralibéralisme ?

L’enjeu de cette annulation est simple... ou du moins il aurait été perçu comme tel il y a quinze ans encore ! La loi affranchit l’individu de droits coutumiers qu’il n’aurait aucune liberté, ni de choisir, ni de discuter. A la clé, il y a donc la liberté au sens du LIBERALISME, celle héritée des Lumières et codifiée (miracle ?) en principes fondamentaux. Tel est notre Etat de droit laïc et républicain. Formellement, c’est une norme juridique, constitutionnalisée, qui crée les conditions de la LIBERTE et de l’EGALITE dans lesquelles nous voulons nous reconnaître.
Mais cette norme est fort contraignante. Jugeons plutôt : le pater familias est aboli, la maltraitance est interdite au coeur même de la cellule familiale, l’égalité entre les hommes et les femmes est inscrite dans la constitution... Nombreux sont ceux qui ont des points de vue, des façons d’être et d’agir tout à fait contraires et qui aspireraient à vivre sous un régime qui « respecterait leurs valeurs ».
Cela dit, il y a toujours eu et il y aura toujours, pour le meilleur comme pour le pire !, une pluralité de valeurs dans la société. Aucune loi ne peut éradiquer le sexisme ou le racisme, et aucune n’a jamais prétendu interdire de penser que la virginité est une qualité essentielle de la femme, et de conclure en ce sens des contrats intimes. On ne peut pas non plus interdire la non mixité dans un cadre associatif. Quant au mariage civil, régi par la loi, il n’est plus obligatoire pour vivre en couple légitime et les enfants naturels ont les mêmes droits que ceux nés dans un mariage.
Y a-t-il donc « dictature » de l’Etat, de la société ? Oui, si l’on refuse que tous les points de vue ne puissent pas, du seul fait qu’ils existent, être inscrits dans le droit positif et intégrés dans la norme. Seuls sont reconnus comme légitimes, et donc intégrables, ceux qui respectent nos « principes fondamentaux ». Ce système est donc normatif, mais il assure en même temps une grande autonomie car il repose sur une distinction fondamentale entre le domaine public et le domaine privé.
Par ailleurs, le régime de la loi laisse un champ de liberté sans lequel il serait de toute façon impraticable. Beaucoup d’usages sont « licites », c’est-à-dire ni explicitement autorisés ni explicitement interdits. Par ex. la consommation de certaines drogues (tabac, alcool) ou la prostitution, au grand dam de celles et ceux qui voudraient en faire une activité professionnelle légale, « comme les autres »... mais peut-on imaginer qu’une fille (ou un garçon) de huit ans à qui vous demanderez « Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » réponde « Je veux être prostitué(e) » et qu’elle (ou il) s’inscrive au niveau bac + 2 dans un master de prostitution ? Quant à l’avortement, il est dépénalisé mais, contrairement au « droit à la vie » (article 2 de la Convention européenne des droits de l'homme), il ne figure pas parmi les « droits fondamentaux ».
En revanche, au nom de ce même « droit à la vie », l’acte de donner la mort est illégal, d’où en France l’interdiction de l’assistance au suicide et de l’euthanasie active (la loi Léonetti ayant dépénalisé l’euthanasie passive en 2005). La peine de mort a été abolie parce qu’il est insupportable, en pays « civilisé », qu’une loi tue. Et un Etat centralisé rend très difficile, sinon impossible son rétablissement éventuel obtenu dans certains Etats de la fédération des Etats-Unis.

Mais, à cette archaïque et intempestive « dictature de la loi » se substitue peu à peu le règne du contrat. Face aux intrusions perpétuelles de l’Etat dans le fonctionnement de la « société civile », il serait temps que celle-ci conquière son autonomie... Mais la liberté contractuelle, avec comme corollaire la privatisation des valeurs, est bien la plus grande escroquerie du siècle, à l’égal du système stalinien ! Pour être effective, elle supposerait une STRICTE EGALITE entre les parties, elle EXCLURAIT TOUT RAPPORT DE FORCE, toute REGLE DU JEU IMPOSEE. Chez Saint Augustin, l’amour libère de la morale... Mais restons sérieux. Dans une société contractualisée, qu’est-ce qui définit les règles du jeu, et selon quels principes ? Quel recours, autre que l’épreuve de forces, permet de régler les litiges entre les parties ? L’employé aux abois signera avec l’employeur un contrat de travail à n’importe quel prix. Et, cette fois, des femmes seront pleinement « libres », entre tant d’autres choses, de choisir la virginité puisqu’elles n’auront aucun moyen légal d’échapper au droit coutumier. Pendant que nous y sommes, elles « se laisseront » contractuellement violer pour sauver leur peau... comme dans les mariages forcés.
Non sans perversité, la contractualisation de la société fait apparaître un nouveau type de revendication : le droit au CONSENTEMENT. Or, il est permis de penser que les auteurs de slogans comme « La prostitution, c’est mon choix » ou « Le foulard, c’est mon choix » ont intériorisé un système de domination et revendiquent le « droit » de l’aménager, pensent-ils, à leur profit. Et puis, pour un consentement déclaré, combien de situations imposées et subies ?... Un exemple ignoble montre l’effet pervers de la simple hypothèse du consentement, au corps défendant des intéressés ; il s’agit de la prostitution forcée des femmes d’Europe de l’Est. Pour la qualification de trafic d’êtres humains, débattue en 2000 à l’ONU, l’hypothèse qu’elles pouvaient aussi être consentantes, lancée par une militante de la mouvance « Etre prostituée, c’est mon choix » !, allait leur faire porter la charge de la preuve qu’elles ne l’étaient pas. Pour cette raison, l’idée de consentement a été purement et simplement exclue. Cf. le livre de Geneviève Fraisse sur le sujet.

Maintenant, lavons-nous de tout « préjugé » et acceptons l’idée d’une adhésion réelle de toutes les parties au contrat. Oublions toute spéculation sur le libre arbitre d’autrui quand il a adopté des valeurs non conformes aux nôtres. Qui a le droit d’évaluer des « choix de vie » ?... Mais faut-il alors instituer l’Individu comme valeur absolue, quand il dénie toute morale commune et semble indifférent à sa propre déshumanisation ? Un exemple qui ne touche cette fois ni le sexe, ni la coutume ni la religion : le lancer de nains. Les intéressés, pour gagner de l’argent, consentaient à se réifier en projectiles, mais cette pratique fut interdite par le Conseil d’Etat qui l’a jugée contraire à la dignité humaine.
Enfin, allons jusqu’au bout et faisons l’hypothèse d’une société qui, grâce à des vertus immanentes d’une capacité insoupçonnée, résisterait au cynisme décrit précédemment et empêcherait, aussi, toutes les dérives mercantiles et nihilistes de l’ultralibéralisme (libre trafic de drogue, vente d’organes, de sperme, d’ovocytes, business des utérus, et tout ce que rendront possible les technosciences dont le pouvoir de transformation de la nature est à peu près sans limite). Reste une question : L’AUTONOMIE EXISTE-T-ELLE ? Certains continuent de penser que les femmes doivent être vierges au mariage ou excisées, que les Blancs sont supérieurs aux Noirs ou inversement, etc. Que fait-on dans une société ultralibérale autonome avec ça ? L’intègre-t-on dans la morale commune ?? Crée-t-on des zones de droit « différent » pour satisfaire les revendications des intéressés ?? Ou fait-on, oui ou non, la « morale » aux sexistes et aux racistes ? Le relativisme absolu, qui s’annule dès lors qu’il est appliqué à lui-même !, ne produit que des sophismes ; par ex. la « vraie » démocratie serait qu’un partisan de la dictature ait aussi le droit de vivre selon ses valeurs. La Cour suprême du Canada, pays libéral et multiculturaliste, a sorti le carton jaune quand des fondamentalistes ont demandé le droit d’appliquer la charia aux membres de leur « communauté ». Après quelle liberté court donc le politiquement correct ? Et quelle confusion il crée dans les esprits ! Le sexisme, comme le racisme, ne relèvent pas de la liberté de conscience car ce ne sont pas des IDEES.
En fait, contrairement à la loi, qui définit un cadre de référence, l’« autonomie » suppose L’INTERIORISATION DE VALEURS COMMUNES, elle est directement normative pour les individus. Une « dictature » rapprochée en quelque sorte... Qui plus est, ces valeurs communes doivent être acceptables par tous, en un mot... universelles ! Que l’on soit dans l’autonomie ou l’hétéronomie, il y a nécessairement des principes fondateurs pour un vivre ensemble. C’est la notion d’identité qui est remise en question, ses conceptions réactionnaires devenant intenables : une « identité » est une construction historique, faite de contradictions, de conflits, et ne peut pas être exclusive et monolithique.
Donc, arrêtons de nous leurrer avec des fictions et des impostures. Puisque c'est presque toujours l’islam qui suscite ces débats, les sociétés musulmanes connaissent les mêmes conflits de valeurs que l’Occident, du « fascisme vert » au communisme athée. L’archaïsme, l’obscurantisme, l’ignorance et l’absence de jugement entretenues comme un fond de commerce idéologique, le refus, pour soi et pour les autres, de la liberté de conscience, la guerre contre les musulmans non intégristes ne sont pas des signes de foi religieuse ! Cessons de cautionner les versions ultra-autoritaires et rétrogrades d’une religion instrumentalisée par des enjeux de pouvoir sur fond de faillite politique.
 
Pour moi, l’ultralibéralisme n’est que le cynique et sinistre mirage d’un fondamentalisme idéologique. Il est comme la maladie infantile, ou sénile ?, du libéralisme, et la décomposition politique, idéologique, mentale, sociale dans laquelle il nous plonge réactive les aliénations que ce dernier, pensait-on, avait réussi à vaincre ou, au moins, à éloigner de nous. Communautarismes et Individualisme, même combat ! Pour intérioriser un système de valeurs (en France une « morale laïque ») qui réalise l’égalité et la liberté en faisant renoncer l'homme à des intérêts immédiats, à la perversion du Pouvoir, à l’« instinct » de domination, il faut quelque chose qui le TIRE VERS LE HAUT. Comment l’abolition de l’esclavage VIENT-ELLE A L’ESPRIT ? Et l’abolition de la peine de mort, après celle de la torture dans les prisons au 18ème siècle ? Pourquoi condamner le sexisme, le racisme, la pauvreté, la guerre ?... De vraies questions, si l’on veut bien reconnaître la réalité de cette aspiration au progrès humain. Le libéralisme, la « modernité », qui furent des mouvements philosophiques libérateurs, ont pu la porter. Dans le « post-moderne », je ne vois que sa destruction.
Alain Parquet
Tag(s) : #Philosophie

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