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« Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte ! ».

Vanité des vanités, tout est vanité(1) ! Cette exclamation a été immortalisée par Bossuet dans l’oraison funèbre de la belle sœur de Louis XIV, Henriette d’Angleterre. Elle représentait la beauté, la sagesse, la joie de vivre.
Est-il possible de désigner plus précisément la belle princesse dont l’humanité porte ainsi le deuil ? Oui appelons la Laïcité. La laïcité est l’enjeu d’une bataille politique commencée sous la Révolution française et couronné par la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Le message de la laïcité est exprimé dans la tradition juive, mais en relation dialectique avec un tout autre message, qui met l’accent sur la singularité des consciences et sur la construction de l’histoire. Car c’est là que réside l’insuffisance du message de la laïcité. Il se veut objectif, voire scientifique ; valable en tout lieu et en tout temps, bref une religion de la raison.
Les mathématiques ont été considérées pendant des siècles comme une langue sans défaut, d'une perfection divine. En 1932, Kurt Gödel, publia son théorème; qui dit que toute théorie fondée sur des nombres contient des propositions dites indéciclables, c'est-à-dire sûrement vraies, mais indémontrables.
La physique offrait un tableau simple et rassurant des espaces infinis. Aujourd'hui, la multiplication des observations de l'univers, des noyaux de la matière a engendré beaucoup plus d'énigmes que d’images rassurantes.
Les sciences humaines ont subi un sort comparable. L’économie politique avait livré au XIXème siècle deux théories qui s'opposaient : le socialisme et le libéralisme. L'une et l'autre prenaient comme caution des sciences dures, la première la mécanique qui enseigne comment calculer et gouverner des trajectoires, et la seconde la biologie darwinienne, qui enseigne que la concurrence des espèces vivantes favorise la sélection des plus adaptées. Nous savons ce qu'il en est du destin de ces deux écoles.
Du fond des âges, se fait entendre la voix d'un sage qui l'avait bien dit et qui se désigne lui-même sous le nom de Kohelet.

Voici les premiers versets du livre biblique de Kohelet(2), titre traduit par « l'Ecclésiaste », la racine hébreu « kahal » véhicule le même contenu que le latin « ecclésia » : assemblée. Kohelet est celui qui harangue la foule.
Paroles de Kohelet, fils de David, roi de Jérusalem. Vanité des vanités, disait Kohelet; vanité des vanités ; tout est vanité ! Quel profit l'homme retire-t-il des peines qu'il se donne sous le soleil ? Une génération s'en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève ; le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever de nouveau. Tantôt soufflant vers le sud, ensuite passant au nord, le vent tourne, tourne sans cesse, et il revient éternellement sur les cercles qu'il a déjà tracés. Tous les fleuves se jettent dans la mer ; et la mer ne regorge pas, et les fleuves reviennent au lieu d'où ils coulent pour couler encore.
Tout est difficile à expliquer ; l'homme ne peut rendre compte de rien ; l'œil ne se rassasie pas à force de voir ; l'oreille ne se remplit pas à force d'entendre.
Ce qui a été, c'est ce qui sera ; ce qui est arrivé arrivera encore. Rien de nouveau sous le soleil.
Le Talmud remarque que ce texte n'aurait pas dû être rangé dans les Écritures Saintes, mais un verset, un seul, l'avant-dernier, l'a sauvé.
« Tout bien entendu, crains Dieu et observe ses commandements; car c'est là tout l'homme. »
Ce texte est essentiel ; il traite en réalité de laïcité, concept qui n'est timidement apparu qu'au début du XVIIIème siècle, si l'on en croit l'ouvrage fondateur de Paul Hazard : « La crise de la conscience européenne ».
À côté du thème largement dominant de la vanité de toute chose se font entendre deux autres voix ; les conseils de sagesse, de modération, de patience ; l’éloge des joies de la vie, de la jeunesse, de l'amitié et de l'amour. Tout cela juxtaposé sans ordre bien clair. Le thème de la laïcité livre une logique efficace pour ordonner tout cela.
L'auteur affirme qu'il a exploré toutes les voies qui s'offrent à l'esprit et au cœur pour donner du sens à la vie quand on dispose des moyens illimités d'un roi. La réponse est toujours : tout cela n'est que vanité et poursuite du vent.
Qu'est-ce qui pousse à voir là un discours sur la laïcité ?
Si l'on écarte cette notion en tant que résistance au pouvoir de l'Église, il reste une exaltation de l'expérience humaine hors de toute révélation transcendante, de la capacité de l'humanité à fabriquer du bonheur par le seul recours à des moyens accessibles à son action sur le monde.
Pas la moindre mention d'histoire, et le mot d'Israël n'apparaît qu’une fois au début, « Moi, Kohelet, j'ai été roi sur Israël, à Jérusalem ». Les autres livres rapportent des dialogues entre Dieu et les hommes. Rien de tel ici. Si Kohelet est un texte laïque, ce n'est pas un texte athée : le nom de Dieu y figure trente-trois fois. Mais ce n'est aucunement contradictoire.

Les trente-trois mentions de Dieu dans Kohelet le désignent toujours par le nom d'Elohim. Voilà qui est unique dans la Bible. Ce nom évoque le Créateur, le grand horloger. Mais l'appellation d'Elohim apparaît aussi dans un autre contexte, comme juge. Il arrive que ce mot serve à désigner des magistrats de chair et de sang. Lois de la nature et lois de la société se trouvent ainsi proclamées sous la même invocation.
Il est à remarquer que cette double notion de loi est un des fondements de la laïcité. Ainsi que l'explique Michel Foucault dans « Les mots et les choses », les sciences humaines sont apparues au XIXème siècle pour mettre au jour les lois qui gouvernent les personnes et les ensembles humains, sur le modèle des sciences de la nature, et pour en déduire les modes d'organisation propres à vaincre angoisses et violences.
Hachem véhicule un sens opposé à Elohim. Il n'apparaît dans la Genèse qu'en IV - 2, au moment de la création de l'homme. Hachem est le nom de Dieu lorsqu'il dialogue avec chaque créature. Son nom se trouve expliqué dans la scène du Buisson Ardent, où Hachem se manifeste à Moïse. Moïse lui demande Son nom, et il reçoit la réponse suivante : « Éhyé Acher Éhyé ». Contrairement à Elohim, immuable ordonnateur du monde naturel, Hachem est lié aux singularités des consciences individuelles et à l'écoulement du temps.
La juxtaposition d'Elohim et de Hachem pose donc le problème considéré par tous les penseurs comme le plus essentiel et en même temps le plus insoluble de la condition humaine. Transcendance et immanence s'imposent à ma conscience, mais leur évidence simultanée est une contradiction insurmontable
Pourquoi Kohelet, fait-il mine d'ignorer Hachem ?
Pour la même raison qui a poussé la plus grande partie des élites occidentales, à partir du XVIIIème siècle, à entreprendre de se passer des religions. Kohelet est en quelque sorte le récit d'une expérience mentale : voyons ce qui se passe lorsque Hachem n'est plus là. Ce n'est pas l'expérience de l'athéisme ni de l'agnosticisme, la laïcité est bel et bien une religion.

Au XVIIème siècle, Galilée déclare : « Dieu est mathématicien ». Descartes, avec son « Discours de la Méthode », décrit le chemin de la vérité sans le secours de l'Église, par le seul « bon sens ». Spinoza entreprend, dans l’« Éthique », de fonder une morale avec la rigueur du raisonnement mathématique. La Révolution Française met à bas l'Église et fonde ces temples de la raison : l'École normale supérieure, l'École polytechnique et le Conservatoire des Arts et Métiers (1794). Condorcet dans son « Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain », explique que l'humanité est passée par neuf étapes depuis les hordes primitives, elle est à présent engagée dans la dixième et dernière étape, celle du bonheur final obtenu par l'application des démarches scientifiques à toutes choses. Cinquante ans plus tard, Auguste Comte fonde la religion positiviste, aboutissement des progrès de l'esprit après, les étapes théologiques et métaphysiques. Se trouvent ainsi réunis autour de la laïcité les attributs d'une religion traditionnelle : des mythes, des rites et des fidèles.
Un document significatif sur la foi dans la raison est le premier couplet de l'Internationale (1871).
  1. « Debout, les damnés de la terre !
  2. Debout les forçats de la faim !
  3. La Raison tonne en son cratère ;
  4. C'est l'éruption de la fin ! »
L'image est saisissante : les entrailles de la terre contiennent une lave dévastatrice faite de raison. Bridée jusqu'ici par les forces de la réaction, son éruption imminente va permettre l'avènement de la fraternité universelle.
De cette brève histoire de la laïcité, il ressort un certain nombre de traits qui expliquent sa séduction et qui laissent deviner ses faiblesses.
Tout d'abord, c'est une doctrine universelle. Elle place au-dessus de tous les modes de pensée les démarches scientifiques, avec pour corollaire le culte du langage rigoureux, l'utilisation du chiffre et des calculs. Il n'est qu'à consulter quelques rubriques du sommaire de l'ouvrage de Condorcet :
  1. Troisième époque : invention de l'écriture.
  2. Quatrième époque : division des sciences.
  3. Cinquième époque : progrès des sciences.
  4. Septième époque : invention de l'imprimerie.
  5. Huitième époque : les sciences secouent le joug de l'autorité.
La laïcité a le mérite d'ouvrir la voie à la science. Le culte de la raison, salué dans Kohelet à travers l'éloge appuyé du Sage, a d'incontestables vertus. Mais ce n'est pas si simple.

En français : « sous le soleil » veut dire simplement « sur terre ». Le soleil s'oppose à la lune, comme la permanence s'oppose au changement et les sédentaires aux nomades. Le calendrier des peuples agriculteurs est solaire, suivre l'ordre des saisons, le calendrier des peuples caravaniers est lunaire. C'est pour cela que le mois du ramadan se déplace dans l'année ordinaire.
En écho avec la dualité Elohim Hachem, le calendrier juif est à la fois solaire et lunaire. Le judaïsme manifeste ainsi son appartenance à deux cultures opposées, celle de Caïn et celle d'Abel. On se trouve ainsi confronté à un paradoxe : la religion de Kohelet, celle d'Elohim, évoque clairement le monde scientifique et technique, associé au progrès, l'évocation du soleil renvoie à l'immobilité, à l'éternel retour. Thomas S. Kuhn énonce, (structure des révolutions scientifiques) que la recherche scientifique est la plus conservatrice des activités humaines. Le moteur essentiel de la science est le rituel des doctorats. Une thèse exige de nombreuses années de travail, et aucun étudiant ne s'engagerait dans un tel effort s'il n'avait l'assurance d'aboutir. Cette assurance, son maître le directeur de thèse la lui accorde, en lui proposant un sujet sans risque, qui ajoute un surcroît d'autorité à l'édifice scientifique du moment, que Thomas Kuhn appelle « la science normale », ou « le paradigme dominant ».
Cette vérité était en germe dans le Discours de la Méthode de Descartes : « N'accepter une chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment être telle, c'est-à-dire éviter soigneusement la précipitation et la prévention ».
Si Moïse, Socrate et Jésus revenaient sur terre, ils seraient évidemment étonnés par les moyens de transport et de circulation de l'information dont nous disposons, mais s'ils demandent : qu'en est-il de la sagesse et de l'amour, il est à craindre qu'ils ne disent : « rien de nouveau sous le soleil », ou pire.

Pour comprendre pourquoi l'avant-dernier verset de Kohelet a suffi à réintégrer l'ensemble du texte dans le canon traditionnel, il convient d'en analyser les termes dans la profondeur de l'original hébreu. La formule pieuse et anodine que livre la traduction révèle alors un programme de réussite pour l'humanité, qui inclut tous les acquis de la laïcité.
Sof davar : mot à mot : « fin de la parole ». Le mot davar a un champ sémantique très large, depuis l'objet, la chose concrète, jusqu'à l'idée, l'événement. C'est un mot qui embrasse le réel de la terre au ciel.
Ha-col nichma : « tout est entendu ». Le verbe traduit par entendu est le même qui figure dans la profession de foi juive proclamant l'identité d'Elohim et de Hachem.
Et'ha-Elohim yira : « craindre Elohim ». L'infinitif a valeur d'impératif.
Ve-èt' mitzvotav chemor : « et ses commandements observer ». Le mot « mitsva » racine du mot central, est un concept fondamental du judaïsme.
Ki zé col-ha-adam : « car c'est cela tout l'homme ». Adam est le vocable utilisé pour évoquer l'ensemble de l'humanité. « Tout l'homme » ; à la fois les êtres humains dans leur ensemble, et l'intégralité de chaque personne humaine sous tous ses aspects.
Dans un passage du rituel de la soirée pascale (le séder), au moment où l'officiant évoque la sortie d'Égypte. Le premier fils cité est le plus instruit, le Sage :
« Que sont ces edot, ces h'oukim et ces michpatim que Hachem, notre Elohim, vous a ordonnés ».
Les trois mots, que j'ai laissés dans leur prononciation originelle, constituent la classification annoncée :
édot (pluriel de édout) veut dire « témoignages » ;
h'oukim (pluriel de h'ok) veut dire « décrets » ;
michpatim (pluriel de michpat') veut dire « jugements ».

Les michpatim sont des lois que la raison aurait pu inventer, soit parce qu'elles résultent de nécessités logiques (par exemple l'exactitude des poids et mesures), soit parce qu'elles ont leurs équivalents dans toutes les sociétés policées (par exemple l'interdiction du meurtre et du vol, ou le respect des parents).
Les édot sont des lois visant la commémoration d'événements du passé. L'exemple le plus typique est le volumineux rituel qui caractérise la Pâque juive Ces célébrations font intervenir beaucoup de gestes, de récits et de chants, qui impriment leurs marques dans l'esprit des participants, notamment des enfants. Le séder de Pâque transforme un petit enfant moderne en esclave évadé d'Égypte. C'est une machine à remonter le temps. C'est pourquoi les édot sont étrangers à la laïcité, pour qui le temps est celui des horloges.
L'homme laïc, en vérité, n'a pas à proprement parler d'ancêtres. Il a des prédécesseurs, mais le progrès fait qu'il est meilleur qu'eux. L'homme dont il est question dans Kohelet est de partout et de tous les temps. La seule différence avec le laïc moderne est qu'il désespère du progrès.
Les h'oukim nous éloignent encore plus de la laïcité. Il s'agit des commandements le plus souvent matérialisés par des gestes, dont il est sans espoir de percer la logique, mais qui ont de puissants effets pour fabriquer et maintenir du lien social.
Le silence de la laïcité sur ce dernier aspect des commandements divins procède à n'en pas douter du défi à la raison que constitue le pouvoir du geste sur l'esprit. « Agenouillez-vous, joignez les mains et la foi viendra », disait à peu près Blaise Pascal.

« Car c'est cela tout l'homme ».
Outre les effets du corps sur la pensée, la laïcité est embarrassée pour prendre en compte deux aspects essentiels de l'humaine condition, la vie collective et la perception du temps.
La Déclaration des Droits de l'homme de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ».
Dans une famille, dans un orchestre, dans une équipe sportive, personne n'est tout à fait libre et les droits sont inégaux. Descartes a écrit : « c'est proprement n'être rien que de n'être utile à personne ». Or, les liens sociaux se nouent et se perpétuent par des rituel fruit des edot et des h’oukim, objet d'embarras pour la laïcité.
« Car c'est cela tout l'homme ». L'homme tout entier, avec ses souvenirs, ses rêves, ses rites et surtout l'ensemble des tribus auxquels il s'identifie, et pas seulement l'homme de raison, l'homme du verbe, des livres et du savoir d'où le début du verset : « Quand tout est dit et entendu... » Quand on a épuisé tous les textes, il reste des musiques, des parfums, des émotions, fruits des souvenirs et des rites.

Avant tout, il convient de rappeler que la Torah est le tout premier texte qui fait naître l'humanité à partir d'un seul et même couple et, ajoute la tradition orale, à partir de terres prélevées en tous les points du globe. Ceci interdit à tout homme de dire : mes ancêtres et mon terroir valent mieux que les tiens.
Noé, nouvel ancêtre commun après Adam, a trois fils, Sem, H'am et Japhet, qui incarnent trois grandes options : Sem, le sens ; H'am, la puissance ; Japhet, la beauté. Noé les bénit en précisant leurs fonctions : H'am sera au service de ses deux frères.
De ces trois fonctions vont naître soixante-dix nations. De Sem sortira Abraham et le peuple hébreu, de Japhet la civilisation grecque sous le nom Yavan et de H'am, Mitsraïm l'Égyptien.
L'Égypte est tenue en haute estime. C'est, la source de la philosophie grecque et de l'impérium de la raison, le modèle de l'ordre étatique aussi bien dans l'histoire que dans la Bible, et à ces titres, l'ancêtre de la laïcité.
Ce que le Créateur reproche à cette raison technique n'est pas son pouvoir sur la nature, c'est qu'elle conduit tôt ou tard à réduire les hommes à des moyens et non à des fins. Si Dieu a fait sortir les Hébreux d'Égypte, c'est qu'il les y avait envoyés. Ils en ont emporté des objets d'or, d'argent et des vêtements précieux, les plus beaux produits de la raison. Ils en ont appris l'art du gouvernement, à travers le grand vizir Joseph et le prince adoptif Moïse. Ils ont aussi éprouvé dans leur chair l'aliénation tragique de l'esclave. C'est pour cela qu'ils devaient en sortir.
Et les autres peuples ? La tradition juive enseigne que tous les descendants de Noé ont reçu sept lois, dont l'observance est la condition minimale de survie d'une société humaine. Ces sept lois comprennent des règles touchant au respect des personnes (interdiction du meurtre, du vol, de la débauche sexuelle, obligation d'instituer des tribunaux), ainsi que l'interdiction du sacrilège et de l'idolâtrie. Beaucoup de codes différents sont compatibles avec de telles règles, notamment la laïcité quand elle reste ouverte et tolérante.


Ce que la laïcité à du mal à accepter, ce sont les rites. Pour une conscience laïque, tout geste doit être dicté par une nécessité ou par la raison.
Dans « La dimension caché » Edouard T. Hall, montre que les attitudes les plus banales, les plus quotidiennes, comme la distance qui sépare deux personnes qui se parlent debout, sont différentes d'un pays à un autre et constantes dans chaque pays. De même l'organisation de l'espace d'habitation, le code des portes ouvertes ou fermées, la poignée de main, les bisous, etc. L'homme est un animal sociable, et il manifeste sans cesse son appartenance à une tribu par des comportements visibles.
Cette remarque va très loin, jusqu'au cœur de la laïcité la plus affirmée. Songeons à l'instituteur de l'école publique, fer de lance de la République. Le matin, il endosse sa blouse grise, nettoie soigneusement le tableau noir avec un linge humide, et écrit la date à la craie avec de jolis pleins et déliés. Pendant ce temps-là, les enfants sont entrés en rangs et se sont assis en bon ordre. Chacun sait pourquoi il est là.
Les organisations ne fonctionnent que dans la confiance, et que cette vertu n'est opérante que si les participants communiquent rapidement et efficacement. Cela suppose qu'ils soient constitués en tribus, et que pour cela ils partagent des idées et, nous y voilà, des rites. C'est frappant dans des organisations fortement disciplinées comme des équipes de football, des orchestres ou des partis politiques, mais ce qui est encore plus significatif, dans des entreprises industrielles vouées à l'activité la plus laïque qui soit, la fabrication de richesses matérielles.
Marx professe en effet que les rapports sociaux sont déterminés par les rapports de production. Donc les problèmes humains devraient se poser en termes identiques dans des usines identiques. Or, Ph. d'Iribarne étudie trois usines d'aluminium physiquement semblables, une en France, une aux Pays-Bas et une aux USA. Contrairement à ce que professe Marx, rapports hiérarchiques et conflits y sont radicalement différents, mais fidèles reflets des traditions nationales locales.
Une autre façon de le dire est de remettre en cause l'idéologie du siècle des Lumières. On croyait alors que les hommes avaient des problèmes différents, mais que les bonnes réponses, fruit de la raison universelle, étaient partout les mêmes. Les mésaventures de la raison et de la montée des revendications identitaires font apparaître une conclusion inverse : les hommes ont partout les mêmes problèmes : ceux de la vie et des relations entre les hommes, ceux des créations de l'esprit, ceux des comportements et de la religion, mais les solutions adaptées sont locales.

La raison est impuissante à saisir l’écoulement du temps tel que le perçoit la conscience humaine. Elle ne connaît que le temps du cosmos, alors que les hommes vivent à la fois dans le passé très ancien et dans l’avenir très lointain par les récits, les fêtes, les rêves.
La raison ignore les solidarités humaines. Le groupe humain que la raison a porté au sommet des valeurs depuis le XIXème siècle est l’entreprise industrielle et commerciale, d’où l’importance de l’économie politique comme doctrine de vie nationale et internationale.
La raison ne sait que faire du corps humain, sauf comme outil au service de la pensée, ou comme objet de science. L’idée que des gestes aient un empire sur l’âme lui est à peu près étrangère.
Le livre de Kohelet met en scène une humanité qui est allé au bout des pouvoirs de la raison, déifiée dans ce texte sous le nom d’Elohim. La différence entre Kohelet et la laïcité est à l’évidence le thème du progrès. Alors que dans Kohelet tout est vanité, tout est poursuite du vent et il n’y a rien de nouveau sous le soleil, la laïcité de gauche, nous promet que « l’internationale sera le genre humain » et la laïcité de droite la poursuite du bonheur. Le progrès est la potion magique le remède à toutes les carences de la raison, puisque les sciences devaient nous procurer à terme prospérité, santé et fraternité. C’est l’apparition de ce thème au XVIIIème siècle qui a permis à la raison de rivaliser avec les religions qui, elles, promettent le salut ici-bas ou dans l’au-delà. Les hommes ne peuvent pas vivre sans espoir.

(1)- Le mot traduit par vanité, הבל (hevel), signifie littéralement vapeur, buée, haleine, souffle léger. Qoheleth l'utilise métaphoriquement et son sens précis est intensivement débattu. Notons qu'en français, dans son utilisation courante, le mot vanité a plutôt tendance aujourd'hui à se rapprocher de la notion d'orgueil et désigne plus souvent le caractère d'une personne faisant preuve d'auto-satisfaction et qui se plaît à manifester ouvertement son goût du paraître. Ceci n'est pas le sens qu'il convient de retenir dans l'Ecclésiaste où le mot vanité est utilisé dans son acception plus ancienne et plus littéraire de "ce qui est vain", c'est à dire futile, illusoire, vide, de peu d'impact, voire sans aucune réalité.
(2)-
Le terme hébraïque est construit sur la racine Kahal, signifiant "foule" et, comme verbe, "rassembler". est donc plus probablement un titre qu'un nom, référant à un "rassembleur". Selon le contexte, il s'agit de foules pour les instruire dans la sagesse.
L'intitulé français du livre, Ecclésiaste, vient de la traduction de la Septante de Qohelet par Εκκλησιαστής. Ekklêsiastês Ce mot tire ses origines du grec Εκκλησία Ekklêsia à la base, un "rassemblement" sans connotation religieuse, bien que plus tard utilisé pour cet usage en priorité, d'où le rendu par église dans le Nouveau Testament.
Le terme Qoheleth a cependant été également traduit en anglais par the Preacher (le prédicateur) dans la Bible du roi Jacques (d'après le terme "ecclesiastes" de Jérôme et der Prediger de Martin Luther). Le terme prédicateur ou prêcheur (qui est un synonyme plus ancien) impliquant une fonction religieuse, et le livre ne reflétant pas une telle fonction, elle est tombée en désuétude. Une meilleure alternative serait professeur (au sens étymologique du terme), bien que cela ne restitue pas plus parfaitement l'idée fondamentale du titre hébreu.


A suivre pour en finir avec la philosophie:

Je défendrais la thèse suivante : c'est dans l'évidement du lieu du divin, la négativisation de la représentation du divin qu'occasionne la théologie médiévale (Maïmonide) que se constitue la modernité comme l'érection du sujet moderne.
Pour reprendre la terminologie du théologico-politique, c'est dans le creux du théologique que s'est développé le politique de telle façon que l'on peut se demander si, en vérité, la politique (la modernité comme absolutisation du politique, sous la forme de l'Etat, de l'Etat-nation, est jamais séparé du théologique). Si, au fond le politique n'habite pas le lieu du théologique absent.
La question consiste à savoir si l'on peut partir de l'hypothèse sur la base de laquelle vit la conscience moderne, hypothèse passablement ébranlée aujourd'hui, selon laquelle la modernité se définit comme l'autonomisation du politique par rapport à la religion. En somme, sur le trait d'union qui lierait le « théologico » au « politique » comme un fil rouge nous permettant de penser leur rapport.
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