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La parole provoque la défaite des choses (sujet du 26 mars)

ou bien... les discours sont-ils la défaite de la parole ?

La parole, un beau sujet, mais toujours si maltraité... A-t-elle donc été inventée pour anéantir le monde ? Une fois de plus : voici l'homme avec sa perversion, ses rapports de force, sa violence, l'agent du Mal absolu sur terre. Nous sommes tous morts !

Mais, déjà, il y a dérive vers un sens différent, celui de discours. En effet, manifester une telle puissance requiert de grands moyens : l'énoncé organisé, parfois péremptoire, de notre « pensée », oubliant qu'il utilise un matériau (le langage, les mots) et la nature de son énonciation.

Une autre dérive, beaucoup moins grave et plus subtile, consiste à s'intéresser, non à la parole mais aux mots, comme dans ce passage d'un texte extraordinaire de Mallarmé qui a été cité :

L'oeuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l'initiative aux mots. (...)

Je dis: une fleur ! et, hors de l'oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l'absente de tous bouquets.


(Crise de vers dans Divagations, publié en 1895)

De même, les expressions « un moulin à paroles », « mesurer ses paroles » ou les « paroles » d'une chanson désignent des mots. En politique comme en amour, on peut séduire avec « de belles paroles ». En italien, dans la célèbre chanson, « Parole parole » signifie « des mots, toujours des mots »...

Il faut donc chercher les emplois où « parole » ne peut pas être remplacé par « langage », « mots », « discours ». Et ne pas oublier le singulier, qui l'essentialise.

La parole historique fait acte, comme le fameux « Je vous ai compris » du général De Gaulle en mai 1958 à Alger. La parole peut faire l'Histoire. Celle de « Dieu » s'adressant à Moïse a commencé l'histoire du peuple juif.

La parole, qui est le propre de l'homme sans doute depuis ses origines, peut avoir un caractère sacré. La parole dirait-elle la vérité ? On dit « prêcher la bonne parole », ou encore « Ce n'est pas parole d'évangile »... Elle appartient aussi au code chevaleresque : pour le Petit Robert, une parole d'honneur renvoie aux mots assurance, engagement, foi, serment. Ce n'est pas rien de « tenir (ou non) parole ». Peut-on me croire « sur parole » ?

Mais ces paroles auraient-elle le même effet si le message nous était adressé par écrit ? Avec le proverbe « Les paroles s'envolent, les écrits restent », même s'il est faux, on touche une différence d'implication par rapport à l'écriture. L'essence de la parole est d'être orale. Contrairement aux poèmes de Mallarmé, à lire et à décrypter comme des oeuvres écrites, ceux du recueil Paroles de Prévert, qui appartiennent à l'oralité, au quotidien et à la culture contestataire, sont à lire à haute voix. La parole abolit la distance avec son destinataire. Elle ne se réduit pas à de l'énoncé (les mots qui le composent et son contenu) mais se pose d'abord comme acte d'énonciation. Elle s'adresse à l'autre, caution de la vérité qu'elle se donne.

Bien sûr, elle ne doit pas être confondue avec du bavardage ou un activisme d'autorepro duction de l'ego. La parole n'est pas une mascarade.
 
Que peut-on en déduire ? Que la parole, qui nous pénètre par des sons, une voix, a des effets magiques sur l'esprit humain ? Sans doute, mais peut-on parler de prise de pouvoir, de manipulation, de puissance du verbe, etc. ? L'étymologie latine donne au mot une dimension autre, un supplément poétique : « parole » signifie aussi « parabole ». Dans ce passage de Colette, elle est synonyme de « souffle » :

Ma très chère «Sido» me posa sa main rapide sur le bras, me regarda de si près que j'en eus la parole coupée.

(T.L.F. à l'article « parole »)

L'impliquer dans un rapport de force : je combats, je maîtrise, je vaincs la chose dont je parle, ou l'autre à qui je m'adresse, c'est donc bien la confondre avec autre chose qui l'annule. Le discours est la défaite de la parole, de l'altérité et de la dimension poétique, et avec elles celle de l'intelligence, voire de l'humanité comme cela a été si puissamment démontré au 20ème siècle.

Dans un débat philosophique, où est l'enjeu ? La parole sert naturellement à « s'exprimer ». On « prend la parole » et, dans certaines circonstances, cela peut faire date s'il y a une prise de pouvoir, une révolution à la clé. Mais De Gaulle à Alger n'a pas « pris » la parole, il l'a lancée, abandonnée à la foule. Le verbe « prendre » illustre parfaitement la différence d'éthique : nous avons alors affaire à du discours. Ne nous berçons pas trop d'illusions : « s'exprimer », c'est éventuellement agir (reste à savoir comment), mais ce n'est pas réfléchir, « faire de la philo ».
 
La parole telle que je l'entends non plus... Mais j'aurais surtout envie de tordre le cou aux discours. Ils sont d'un autre registre, celui de la jouissance, complaisamment évoqué pendant cette soirée. Qui espère-t-on séduire quand l'altérité est instrumentalisée ou occultée par de l'ego hypertrophié, machine de perversion, fléau à supporter quand les exigences intellectuelles sont absentes ? La parole comme la philosophie sont sacrifiées aux problèmes psychologiques et à leurs avatars politiques, besoin pathétique de « s'exprimer », expression d'une volonté de puissance, prise de pouvoir, exhibition de jouissance. Dans le terrorisme verbal, heureusement très rare, la « prise » de parole devient ouvertement un acte totalitaire.

La parole m'apparaît finalement comme l'attribut le plus humain, le plus noble qui soit, et encore susceptible de faire rêver. Dans le champ individuel comme sur le terrain collectif, il arrive même que ses acteurs, avec le coeur et avec la raison, fassent (un peu) l'histoire. Elle appartient au registre du désir, d'où sa qualité d'implication, à la fois désir de l'autre et don à l'autre. Une parole qui désire et qui fait naître.
 
« Philosopher », en toute modestie..., serait-ce s'adresser une parole intérieure en passant par un « autre » virtuel ?

Alain Parquet
Tag(s) : #accordphilo

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