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Boris Cyrulnik n’est pas seulement neuropsychiatre, directeur d’enseignement, président de l’observatoire international de la résilience, il est aussi écrivain, et l’histoire qu’il nous raconte, la sienne, celle d’un "merveilleux malheur", se déroule, ou plutôt se tricote dans un labo de recherche dont les fenêtres, toujours ouvertes, donnent sur un jardin d’enfants. A l’intérieur, des types à peu près sérieux, probablement en blouse blanche, décryptent des couleurs vives sur leurs écrans, très vives, celles d’un cerveau. Dehors, des enfants font leur métier d’enfant, ils jouent, braillent, faut qu’ça sorte. A la puissance du mot s’ajoute celle du corps. Les cris ainsi produits, du genre à vriller la tolérance de l’adulte normalement constitué, c’est à dire ayant appris à négocier l’affect en économisant le tympan, à moins que ce ne soit l’affect qu’il économise, n’oublions pas qu’"avec le temps va tout s’en va", donc, les cris d’enfant passent la fenêtre du labo et viennent percuter les ordinateurs, vif contre vif. Or, c’est de ce choc entre réel et symbolique dont nous parle Cyrulnik. Et comme le choc en question est souvent douloureux, il en cherche le lieu d’amortissement. C’est la fenêtre, bien entendu ouverte, là où l’on ne sait plus de quel coté sont situés les deux registres, réel et symbolique, sorte d’espace intermédiaire où l’impact se négocie. Si chacun s’approche de l’ouverture, l’un délaissant sa paillasse, l’autre son ballon, à portée de mot, que s’établisse le langage, ce sont deux mondes jusque là antagonistes qui pourront cohabiter, chacun trouvant sa richesse dans celle de l’autre. Ainsi, si la communication entre le chercheur et l’enfant parvient à s’établir, leurs à priori respectifs et opaques concernant, là un monde de hurlements stridents n’ayant pour objet que des gamineries, pour cause, et cet autre là, animé par des sortes de pervers masochistes détournant l’ordinateur de sa fonction première, le jeu, au profit d’une quête névrotique prétendument adulte qu’ils nomment labeur, ainsi, de communiquer, c’est àdire de mettre son monde à portée de l’autre, de se rapprocher, a toute les chances de modifier les funestes représentations que s’en faisait celui qui, jusqu’alors, n’avait pas accès à la fenêtre ouvrant sur l’autre. Mais il y a mieux encore. Pour que le sus nommé autre parvienne à intégrer notre réalité, il nous faut la lui rendre compréhensible et, si possible, attractive. Pour ce faire nous devons trouver les mots, les métaphores, qui lui feront intégrer la pertinence des émois qui motivent nos déplacements. Or, de se raconter, de mettre du symbole sur de l’intime trop lourd, qu’il importe par conséquent de partager, cela signifie de se saisir d’un outil commun, le langage, pour illustrer du singulier, c'est-à-dire de le représenter, en faire une sorte de tableau qui soit regardable, à commencer par soi. Ainsi, de parler l’intime au fin d’un partage nous oblige à le rendre convenable à nous même.
Seulement voila, Cyrulnik ayant d’évidence usé avec talent de ce principe pour lui-même, les mots qu’il produit, donc destinés à être partagés, sont si clairs, son sens de la formule tellement évocateur, que l’on s’en empare pour ainsi dire à notre insu, son monde devient le nôtre, sans effort. Du coup, cédant à la facilité, sa formulation devenant mienne, j’en ai escamoté le bout qui associé au contexte ne m’évoquait rien, celui de naissance. La véritable citation est la suivante: "La naissance de la parole provoque la défaite des choses." et de poursuivre ainsi "D’abord victorieuses, elles s’imposent dans notre mémoire, mais, dès que nous devenons capables de fabriquer du symbole, de poser là un objet qui représente un autre, notre monde intime peut mettre des pensées à la place des choses." (Parler d’amour au bord du gouffre – chez Odile Jacob). Là où Cyrulnik place le mot chose, Lacan y met celui de réel, c’est l’informulable, ou, plus exactement, l’informulé, ce qui fait effraction dans notre réalité d’être symbolique. Or, s’il est des choses par nature informulable, tel que la mort ou l’altérité, la plupart de l’informulé l’est parce qu’en attente de représentation, de pensées, de mots. Au fond c’est tout simple, il s’agit même d’une redondance: La naissance de la parole provoque la défaite de l’indicible. Fallait y penser. Mais de quel indicible parlons nous? Si pour exemple nous nous plaçons dans le cadre de la relation amoureuse, beaucoup pensent que c’est justement de l’indicible de la relation qu’en émerge la magie, ce truc qui nous fait planer et qui chargé de mots nous empêcherait de décoller. Cela peut s’entendre et, après tout, l’essentiel est d’être heureux. Pour ma part, cette idée que l’on puisse s’élever dans le non-dit, quel qu’il soit, même s’il est satisfaisant, relève du manque d’ambition, mais chacun son truc. Les mots sont des fusées, ils nous propulsent en des confins dont la beauté, pour le coup indicible, juste que le réel y est de plus grande qualité, moins coupé dirons nous, donc, dont l’indicible et insoupçonnée beauté nous demeura inconnue si restée suspendue à ce petit planeur, qu’ingénus, nous avons baptisé transcendance. Mais c’est une autre histoire. Disons simplement que les mots nous permettent de pénétrer plus profondément le cœur du sujet, ce qui en amour me semble des plus pertinent.
Ceci étant, lorsque nous utilisons le vocable d’indicible, plutôt qu’informulable, c’est généralement que l’indicible en question est de quelque souci. Cela veut dire que cette chose entrée en nous par effraction, tant qu’elle demeure hors du champ de la pensée, c'est-à-dire de la parole, qu’elle reste là, figée, sorte de poids mort qui plie notre carcasse, cette chose inerte nous empêche alors de bouger, nous en sommes prisonnier.
Si parole et mémoire sont intimement liées, se confondant, remaniant en permanence notre vécu, c’est de s’adapter à notre réalité présente, toujours en quête de son devenir. Notre nature est le mouvement, contraints d’avancer vers la nécessité futur. Ainsi, parole et mémoire nous permet de réguler cette dynamique au gré de nos besoins, plus ou moins. Si la chose coincée en nous, immobile, sans représentation, sans mot, échappant à la pensée, demeure en l’état, ce n’est plus vers la nécessité que nous progressons, mais vers les contingences, ajoutant du poids au poids. Mettre en mot cette chose, cette effraction, c’est la mettre en mouvement. Même dans le cas de la relation amoureuse, lorsque la magie s’estompe, que l’hormone apaisée ne fait plus feu de tout bois, l’indicible se fige dans la routine mortifère.
Par ailleurs, nous savons que nous nous construisons dans le regard de l’autre, de ce qu’il nous renvoit de nous même, miroir plus ou moins bienveillant nous permettant d’évaluer nos mouvements. Or, le mot est un symbole que par définition nous partageons. Quand bien même nous le chargeons de signifiants qui nous sont propres, il est l’outil permettant la mise en commun de nos représentations, si tant est, donc, qu’elle soit dicible. Mais pour que l’effet miroir soit opérant, encore faut-il que notre parole puisse s’entendre, soit tolérable, sans quoi nous devons en remanier le script. C’est de ce travail, consistant à socialiser notre discours, notre représentation de ce que fut l’indicible, que nous parvenons à nous le rendre entendable, par l’acceptation de l’autre. Les choses ne sont jamais chargées d’un seul sens, et c’est dans la dynamique de la parole et de la mémoire que nous pouvons donner à la chose le sens qui en provoquera la défaite, sa mise en mouvement. La parole est l’instrument pour accorder le mouvement singulier de la contingence à celui de nos nécessités, tout aussi singulières, mais d’un flux souvent discordant.
Toutefois, il est probable que cherchant à évoquer le procédé par lequel on se berne soit même, là où l’on préfère en place de la raison créer de l’illusion, que pour ce faire je me sois servi des mêmes mots. Sauf, que si de créer de l’illusion, autrement dit du mensonge, peut parfois s’accorder à nos nécessités présentes, nous aider à passer un cap difficile, si par malheur cette chose, ce réel informulé puisque à coté du sujet, se rappelle à nous pour une nouvelle confrontation, ce ne soit plus la défaite des choses qui désormais soit l’enjeu de notre parole, à moins que chose ne signifie alors symptôme. C’est d’ailleurs généralement lorsqu’on en est là, que l’on ne peut plus faire l’économie de cette recherche de sens, honnêtement, que l’on se retrouve chez le psy. Autrement dit, chez un professionnel du langage, comme l’on va chez le garagiste lorsque notre véhicule s’immobilise ou peine à avancer. Bien que nous concernant, les pièces de rechange soient à l’intérieur et que seule la parole puisse les en extraire, même si dans le cas présent le tiers médiateur, celui nous renvoyant le sens plus ou  moins acceptable de nos représentations, est un pro, garagiste de l’âme. Ainsi, la parole provoque la défaite des pannes.
De revenir brièvement au terme naissance, "la naissance de la parole…" effectivement celui-ci me semble inutile, la parole étant par essence toujours naissante. Le langage c’est l’eau qui façonne le lit de la rivière,  creusant son sillon selon les faiblesses et les résistances de notre structure, ici la révélant, là la recouvrant, creusant les failles, s’y engouffrant pour ressortir lavée de ses impuretés, tantôt translucide, tantôt opaque, et cela dans un perpétuel mouvement. D’ailleurs, la métaphore aqueuse est en bonne place pour parler le langage : un discours limpide, des propos vaseux, ou encore, je bois tes paroles, etc…. Lorsque Cyrulnik dit " naissance de la parole", je crois qu’il faut entendre : après que la chose, le réel lui ait fait barrage, elle recommence à circuler, pousse, s’infiltre au cœur dudit réel, le submerge, reconquiert sa nature qui est de renaître en permanence. La parole surmonte l’obstacle, sans quoi, en aval, la vie s’épuise, jusqu’à disparaître. La parole provoque la défaite de la mort.
S’il y a beaucoup à dire concernant la parole, sa fonction, sa nécessité et, surtout, son pouvoir, tant destructeur que créateur, pour soi, pour l’autre, il me semble ne pouvoir escamoter ce qui en fait la richesse, ce qu’elle ne dit pas, et qui pourtant  requiert toute notre attention. Au fond, même, ce que l’on en attend, l’entre les lignes, l’inexprimable pourtant exprimé, l’autre versant de l’indicible. Non plus celui qui détruit, mais celui qui nous fait créateur, celui par lequel on se représente la chose à jamais informulée, celui qui nous fait dire d’un écrivain que sa production, si riche soit elle, n’est qu’un seul et même livre, de la même manière que du torrent jusqu’à l’estuaire, quels qu’en soient les apports il s’agit de la même rivière. Ce n’est pas le style que fait l’écrivain, ou bien seule la forme nous importerait, c’est la vigueur de son entre-ligne, en fait, la promesse de notre transport. Parler c’est permettre à l’autre d’imaginer, de se représenter hors les mots, par les mots, une image qu’il puisse recréer et, à son tour, y mettre du symbole dont il nous renverra l’indicible par nous regardable. C’est de cet aller-retour dans l’échange de l’indicible cerné de mots qu’émergera le sens que nous donnons aux choses, provoquant leur défaite, quant bien même leur représentation appartient à chacun. Disons que c’est l’imprécision du symbole qui en fait la force, ce qui manque, bien que suggéré et que l’on doit imaginer pour vibrer. La parole est le vibromasseur de l’âme, alors, les choses …
Avant de conclure, je voudrais rapidement revenir à la fenêtre du début, espace intermédiaire entre le dedans et le dehors, entre symbole, réel et imaginaire, entre les cris d’enfants et les ordinateurs du labo, là où émerge le sens, où s’invente la culture, où se nouent les expériences de chacun. Là où Winnicott voit un " espace potentiel" entre le moi et le non moi, il me semble possible de le postuler au travers de cette fenêtre, non plus simplement comme un espace entre le sujet et l’objet, mais, pour ce qui nous intéresse, entre sujet et sujet, lieu mythique de la possible fusion des êtres, là où se rencontrent les mêmes et différentes créations de chacun, à la fenêtre. Mais bon, peut-être suis-je en plein romantisme, et qu’au fond il n’est pas mauvais de temps à autres, de se faire vibrer l’âme à coups d’illusions. Il est des choses qui peuvent attendre leur défaite. A moins que de laisser cheminer la parole ne finisse par surprendre la chose. Et puis, mieux vaut çà que l’inverse. De toute manière, sans paroles, même imbéciles, c’est la chose qui nous écrase.
Pour finir, et afin d’illustrer tout çà, je prendrais comme exemple celui de cet adolescent n’ayant manqué de rien et qu’un jour l’on retrouve suicidé, sans motif apparent, en silence. Bien sûr, il y a de nombreuses causes possibles à ce geste, mais cet enfant en particulier pourrait être celui n’ayant pas trouvé les mots que cet autre prononça et dont Cyrulnik nous fait part " il y a des familles où l’on souffre plus que dans les camps de la mort". Evidemment, cet enfant connu l’un et l’autre , sans quoi, je ne pense pas que Cyrulnik, même au vu de son histoire, pu éviter le soupçon de révisionnisme. Parfois, il est plus facile d’accuser que d’entendre. Là aussi les mots provoquent la défaite des choses, et pas pour le meilleur. Ce qu’il essaye de pointer, me semble t-il, c’est que l’horreur ne se compare pas quantitativement à l’horreur, qu’elle qu’en soit la nature. Mais, surtout, que l’on ne peut vivre, du moins sans symptôme morbide, avec le poids de l’abomination, là, sans mot, figé, et que seul de se la représenter, de la parler, de lui donner sens, permet de reprendre la route, et que de nos jours l’on meurt encore de silence.
gilles.guillemard
Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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