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Regine-1870s.jpg« Pour la forme et pour la bonne règle, je reconnais ici, ce qu’autant dire personne n’aura réellement intérêt à savoir, que je suis, comme on dit l’auteur de : Enten-Eller (Victor Eremita; Crainte et Tremblement (Johannes de Silentio) ; la Répétition (Constantin Constantius) ; Le concept de l’Angoisse (Vigilius Hafniensis) ; Préfaces (Nicolaus Notabene) ; Les miettes philosophiques (Johannes Climacus) ; Etapes sur le Chemin de la Vie (Hilarius le relieur, William Afham, l’assesseur, Frater Taciturnus)…Ma pseudonymie ou polynimie n’a pas eu de cause fortuite dans ma personne (certes, elle n’est pas intervenue par peur d’une punition légale, à cet égard je n’ai pas conscience d’avoir commis aucun crime, et d’ailleurs l’imprimeur, de même que le censeur en exercice, a toujours été informé officiellement, en m^me temps que l’ouvrage était publié, de la personnalité de l’auteur), mais une raison essentielle dans la production elle-m^me qui, dans l’intérêt de la réplique, de la variété psychologique des différences individuelles, exigeait poétiquement une indifférence au bien et au mal, à la componction et au laisser-aller,au désespoir et à la présomption, à la souffrance et à la joie, etc., indifférence qui n’est limitée idéalement que par la conséquence psychologique, qu’aucune personne vraiment réelle n’oserait ni ne pourrait se permettre dans la limite morale de la réalité. »
Kierkegaard, Post-scriptum aux miettes philosophiques, Gallimard, 1949, p.424,
Une première et dernière explication

C’est pour ainsi dire en post-scriptum au Post-scriptum aux miettes philosophiques que Kierkegaard révèle son « secret de Polichinelle » en dévoilant son identité avec ses auteurs pseudonymes. Mais les amateurs de « confessions intimes » restent sur leur faim, car Kierkegaard ne révèle pas grand-chose sur le sens à donner à ce recours aux pseudonymes, si ce n’est qu’il s’agit pour lui de donner une forme poétique à la diversités de points de vue pour lesquelles sa paternité demeure ambiguë…

On ne peut cependant évoquer le cas Kierkegaard sans rappeler quelques points marquants de sa biographie.  Ce préalable est d’autant plus indispensable que la philosophie de l’existence dont Kierkegaard est l’initiateur se propose précisément de philosopher à partir de l’expérience vécue en lieu et place des abstractions universelles. Sören Kierkegaard est né le 5 mai 1813 à Copenhague d’une famille de commerçants aisés. Il meurt dans cette même ville qu’il connaissait comme sa poche le 11 novembre 1955 après une attaque cérébrale dans la rue, ruiné et honni par ses contemporains… Le père de Kierkegaard, dont l’ombre ne cessera de planer sur l’œuvre de Sören, s’est remarié avec sa servante après le décès soudain de sa première épouse et lui a donné sept enfants dont notre philosophe est le dernier. C’est une véritable hécatombe qui s’abat sur la famille avec la disparition prématurée de cinq enfants, d’où le sentiment de malédiction chez Kierkegaard. Son père aurait blasphémé Dieu étant jeune et son remariage très rapide avec sa servante pourrait être lié à un adultère, ce qui expliquerait en partie la propension au sentiment de culpabilité chez le jeune Kierkegaard. Si l’on ajoute que sa mère avait 46 ans quand elle l’a conçu, on peut comprendre que le récit biblique du sacrifice d’Isaac par Abraham l’ait tant intéressé. Et puis, il y a l’épisode des ruptures de fiançailles avec Régine Olsen sur lequel on a tant écrit à l’image de Kierkegaard lui-même, sans que le mystère n’ait jamais été clairement éclairci. L’évènement a eu lieu en 1941, l’année même de la soutenance de la thèse de Kierkegaard sur l’ironie socratique ! Maintenant, s’il est évident que ce vécu très singulier de Sören Kierkegaard ait eu une influence cruciale sur sa pensée, il ne faudrait pas pour autant céder au psychologisme qui réduit l’œuvre à la biographie de l’auteur ou encore pire, à la tentation d’allonger notre penseur danois sur un divan autrichien…Si on peut légitimement parler d’un « cas Kierkegaard », c’est au sens littéraire et philosophique et non au sens psychanalytique !
Dans son dialogue In vino veritas calqué sur le modèle du Banquet de Platon, la plupart des pseudonymes de Kierkegaard interviennent pour délivrer leur discours sur l’amour. Le jeune homme présent qui se dit candide en matière d’amour représenterait Kierkegaard lui-même. Cette transposition du célèbre dialogue platonicien de l’Athènes Antique au Copenhague Moderne est d’ailleurs révélatrice du sens qu’il faut donner à l’usage des pseudonymes par Kierkegaard. L’usage kierkegaardien des pseudonymes est à la fois stratégique et stylistique et ne relève en aucun cas du domaine de la psychopathologie. On a beaucoup glosé sur la fameuse « mélancolie » de Kierkegaard ainsi que de son « masochisme » sentimental pétri de culpabilité chrétienne qui l’aurait conduit à rompre avec la Bien aimée Régine Olsen ! Mais contrairement à une opinion fausse véhiculée d’abord par ses détracteurs danois, Kierkegaard n’était pas cet homme sombre et taciturne qu’on nous présente, mais un homme qui savait être joyeux et convivial avec un extraordinaire sens de l’humour. Il est par conséquent clair que la « pseudonymie » kierkegaardienne n’a rien à voir avec des troubles de la personnalité. Le « cas Kierkegaard » en est un au sens existentiel d’un vécu humain et intellectuel tout à fait singulier et non au sens psychologique d’une pathologie sublimée à travers l’écriture. Kierkegaard est incontestablement un « génie » littéraire et philosophique, or le génie ne saurait se réduire à des troubles psychologiques sublimés. Si le style et le ton de Kierkegaard revêtent parfois des accents obsessionnels, c’est parce que Kierkegaard est engagé dans un gigantesque combat intellectuel. Or, un combat intellectuel aussi énorme que celui qui consiste à «déboulonner le Système» d’un philosophe aussi monumental que Hegel, demande une énergie qui frise fatalement avec l’obsession…
De mon point de vue, c’est certainement Jacques Colette, grand spécialiste de Kierkegaard qui a le mieux cerné la signification d’un tel usage de pseudonymes chez le penseur Danois. Voici ce qu’il en dit dans son Kierkegaard et la non - philosophie : « Le recours aux pseudonymes n’a rien d’une habile manœuvre de camouflage. Il s’est imposé du fait qu’en la circonstence, l’écrivain ne pouvait laisser inexploitée cette part de lui-même. » (cf J. Colette, Kierkegaard et la non – philosophie, Gallimard, 1994, p. 112) Colette a bien vu que les différents pseudonymes inventés par Kierkegaard n’étaient pas de simples personnages conceptuels, pour reprendre la belle expression de Deleuze, mais de véritables incarnations de la pensée de Kierkegaard dans sa subtile diversité. Contrairement à un Jean-Jacques Rousseau qui avait besoin de se cacher sous le masque du vicaire savoyard pour tenter d’échapper à la persécution des autorités de son temps, Sören Kierkegaard n’avait pas ce souci dans son Danemark luthérien où régnait une vraie liberté d’expression. Bien que Kierkegaard se dise chrétien, il ne faut pas oublier qu’il est en réalité déchiré entre différentes tendances qui se recoupent avec les trois stades de l’existence : l’esthétique, l’éthique et le religieux. Kierkegaard a « flirté » dans sa jeunesse avec ce qu’il appelle le stade esthétique de l’existence qui correspond à la vie immédiate de la sensualité et de l’esthétisme. Johannes Climacus, auteur des Etapes érotique spontanées et du Journal du séducteur constitue la principale figuration de cette étape esthétique dont Kierkegaard a toujours gardé une certaine nostalgie. N’oublions pas que presque jusqu’à la fin de sa trop brève existence, Kierkegaard n’a quasiment manqué aucune représentation du Don Giovanni de Mozart. Constantin Constantius, par exemple serait la figuration du stade éthique caractérisé essentiellement par l’engagement dans le mariage. Kierkegaard a refusé un tel engagement mais a regretté ce refus à la fin de sa vie avec cet aveu terrible : « Si j’avais vraiment eu la foi j’aurais épousé Régine Olsen ! » Enfin, le stade religieux est incarné à la fois par Frater Taciturnus, auteur de Coupable, non coupable? ainsi que Johannes Silentio, auteur de Craintes et tremblements. Il s’agit du stade de la conscience du péché et du saut dans la foi ouvrant la possibilité paradoxale du salut.
Le recours aux pseudonymes chez Kierkegaard n’est par conséquent ni le fait d’un refoulé psychanalytique, ni une simple technique littéraire chez un auteur amoureux du théâtre et de l’opéra, mais bien une nécessité intrinsèque à la cohérence d’un projet philosophique. Parce qu’il a initié une nouvelle manière de philosopher absolument révolutionnaire, Kierkegaard se devait aussi d’innover radicalement dans la forme littéraire de son écriture. Les pseudonymes font partie de cet ensemble d’innovations rendues indispensables à un penseur qui s’est donné pour tâche « prométhéenne » de penser à partir de sa biographie dans sa singularité radical et non plus à partir de l’universalité abstraite et de l’historico – mondiale pour reprendre les termes même de l’écrivain de Copenhague. C’est pourquoi, encore une fois le pseudonyme n’est pas un faux nom destiné à flouer le lecteur. Ecoutons Heidegger à ce propos : « L’authentique pseudonyme ne doit pas simplement laisser l’auteur inconnu, il doit bien davantage attirer l’attention sur son essence cachée. Par son pseudonyme, l’auteur va jusqu’à dire plus de choses de lui-même que lorsqu’il fait usage de son « vrai » nom. Dans les pseudonymes de Kierkegaard (Johannes Silentio, Johannes Climacus et Anticlimacus), on reconnaît cette essence du pseudonyme et donc celle du pseudos fait d’un déguisement qui en même temps dévoile. (cf Martin Heidegger, Parménides, 1982, p. 53)  Heidegger confirme pleinement l’analyse de Colette qui voit dans le pseudonyme un outil à l’usage de la communication indirecte  propre à l’écriture kierkegaardienne. On peut d’ailleurs faire un lien entre l’usage des pseudonymes par Kierkegaard et son identification à « l’espion du Très-Haut ». Kierkegaard se pose, non sans humour, comme une sorte d’agent double au service de Dieu et pour honorer sa mission secrète, il se doit de revêtir des identités fictives. Mais encore une fois, cette métaphore de l’espion ne relève ni de la schizophrénie, ni d’un simple jeu esthétique, mais participe à une véritable cohérence conceptuelle dans la pensée de Kierkegaard. En effet, pour le penseur Danois, l’homme ne coïncide pas avec lui-même d’où son angoisse fondamentale d’un être en scission. Comme un agent double, il est au service de deux puissances antagonistes : le fini, le temporel et le déterminé contre l’infini, l’éternel et la liberté. Et comme un agent secret, il se devait aussi de dissimuler sa vraie identité sous de fausses identités d’emprunt.  Or, Kierkegaard a voulu que cette « scission ontologique » qu’il éprouve comme l’écharde dans la chair transparaisse dans son style littéraire.
En définitive, Kierkegaard nous a bien eus ! Ce qui est à la fois séduisant et déroutant chez Kierkegaard, c’est précisément ce jeu de dupe qu’il entretient entre sa biographie et son œuvre écrite. Tout se passe comme s’il écrivait sa vie autant qu’il vivait son écriture, d’où la difficulté de s’y retrouver. C’est un peu comme si Kierkegaard cherchait à gommer les frontières entre l’homme qui vit et l’homme qui écrit, d’où la singulière mise en scène de son existence quotidienne. Kierkegaard n’écrivait jamais le jour où il passait son temps à se promener  et à converser avec le tout venant, réservant son génie littéraire à la nuit. Kierkegaard était donc aussi une sorte de vampire littéraire au double sens de l’écrivain noctambule et de sa capacité à « sucer la substance de la vie » pour la transformer en texte !  Du coup, la thèse des pseudonymes était crédible pour son entourage, car comment un seul homme passant ses journées à flâner aurait pu être l’auteur de tant de volumes d’écriture ! A ce propos, laissons le dernier mot à Anne-Christine Habbard dans sa remarquable introduction à la Correspondance de Kierkegaard : «Kierkegaard dissimule autant qu’il dévoile ; ceci ne signifie évidemment pas qu’il faudrait fouiller plus profondément dans les éléments biographiques pour retrouver d’autres évènements ou d’autres personnes qui l’auraient « davantage » influencé – on ne ferait alors que répéter le même schéma interprétatif. Nous assistons dans sa vie comme dans son œuvre, non pas d’une tentative de se défaire d’un poids hérité impossible à porter, mais au contraire à la  construction d’une expérience vécue toute entière sous le sceau de la liberté.»(Kierkegaard, Correspondance, Ed. des Syrtes, 2003, p.15) 

  Jean Luc Berlet (docteur en philosophie)
Bibliographie : S. Kierkegaard, Correspondance ; Etapes sur les chemins de l’existence ; Post-scriptum aux miettes philosophiques – J. Colette, Kierkegaard et la non- philosophie.

                                                              
Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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