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« Le Beau est le symbole du Bien. »  Emmanuel Kant                  
En partant de l’affirmation kantienne selon laquelle le Beau serait le symbole du Bien, nous avons déjà une indication de réponse très intéressante à la question : l’esthétique rend-elle meilleur ? Rappelons tout de même ici ce qu’il faut comprendre par esthétique. Le mot vient du grec aesthesis  qui signifie la sensation. Or, comme beaucoup de mots grecs, celui d’esthétique va connaître un déplacement sémantique très significatif. Au XVIII ème siècle le critique d’art Allemand Baumgarten va redéfinir l’esthétique comme la science du beau. En bon lecteur de Baumgarten, Kant va s’enthousiasmer pour cette nouvelle définition sans pour autant oublier complètement l’étymologie grecque. Ainsi Kant opère à la synthèse du sens sensuel et subjectif de l’esthétique avec son sens idéal et objectif, d’où sa définition du Beau comme ce qui plaît universellement sans concept. Contrairement à Platon, Kant n’identifie pas le Beau au Bien, mais il en fait le symbole, ce qui amène une subtile nuance. Or que signifie le symbole ? En grec sumbolos se rapporte à un signe de reconnaissance formé par deux moitiés d’un objet brisé que l’on rapproche.  En français le symbole désigne plus généralement un signe désignant autre chose que lui-même en vertu d’une analogie naturelle ou par décision conventionnelle. En tenant compte de cette double acception du symbole, le Beau serait donc à la fois l’élément unificateur du Bien et son analogie. En prolongeant intuitivement cette piste, nous en venons à l’idée selon laquelle le Beau serait comme la lumière illuminant le Bien pour le faire sortir de sa trop grande discrétion. Le mythe shintoïste d’Amaterasu, la déesse du soleil, rend bien compte d’un tel processus. Cachée dans une grotte obscure après avoir été violée par son frère, la bonne Amaterasu laissait le monde dans l’obscurité. C’est la beauté d’une danse divine qui la fera sortir de son trou pour illuminer à nouveau le monde de sa bonté. L’idée philosophique implicite à ce beau mythe est que le Bien a besoin du beau pour se manifester pleinement. De ce point de vue, on peut dire que l’esthétique rend meilleur au sens où elle révèle la bonté qui se cache derrière un excès d’humilité. Le Beau serait ce qui fait la publicité du Bien au sens le plus noble du terme. L’esthétique rend meilleur dans la mesure où elle constitue un puissant stimulant pour manifester une bonté qui restait à l’état de latence.
Incontestablement, qu’elle soit naturelle ou artistique, la beauté constitue un supplément de motivation pour la bonté. En toute logique, l’esthétique devrait rendre meilleur. Pourtant, la réalité ne rend pas toujours compte d’une telle logique et parfois elle semble plutôt témoigner d’un terrible divorce entre l’esthétique et l’éthique. L’exemple historique le plus choquant d’un tel divorce entre l’esthétique et l’éthique nous est fournit par le nazisme. L’idéologie nazie a largement exploité l’esthétique dans un but de propagande criminelle. On pense particulièrement aux grandes messes musicales de Bayreuth où Wagner fut érigé en symbole esthétique d’un régime mortifère. Baudelaire n’était-il pas un visionnaire dans les Fleurs du Mal, un recueil de poème où il avait subtilement distillé la beauté du diable ? Et n’est-ce pas en raison de ce constat horrible que Baudelaire s’est accroché à la pensée kantienne comme à une bouée de sauvetage désespérée ? Entre l’optimisme esthétique kantien et le pessimisme esthétique baudelairien, il existe un point de vue intermédiaire qui est remarquablement exprimé par Kierkegaard. Dans son livre De l’équilibre entre l’esthétique et l’éthique, le philosophe Danois soutient que le bien et du mal sont l’apanage de la seule éthique, l’esthétique n’y ayant aucun rapport. Pour Kierkegaard, le stade esthétique de l’existence se caractérise par l’indifférence au bien et au mal, tandis que le stade éthique est marqué par le choix entre le bien et le mal. Mais contrairement à Kant, Kierkegaard privilégie l’étymologie grecque de l’esthétique comme sensation. Or, la sensation est moralement indifférente !
                                                        Jean-Luc  Berlet  

       

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