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Nietzsche1882-copie-2.jpg« Heureusement que nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité ».
F. Nietzsche

Depuis ses origines grecques, la philosophie a toujours entretenu avec l’art une relation d’amour passionnelle faite de ruptures et de réconciliations. La polémique entretenue par Platon avec les artistes ne doit pas nous leurrer. Si Platon a été aussi dur avec les artistes qu’il se proposait même d’exclure de sa Cité idéale décrite dans La République, c’est paradoxalement parce qu’il se sentait trop proches d’eux. Car, avant de devenir le grand philosophe qu’on connaît, Platon aurait été dramaturge et aurait d’ailleurs brûlé l’ensemble de son œuvre théâtral ! Mais Platon n’a pu cacher son art du théâtre à travers ses célèbres dialogues socratiques qui sont indiscutablement l’œuvre d’un philosophe- artiste ! Et comment oublier les pages exquises de Platon sur l’enthousiasme et l’inspiration ? En fait tout se passe comme si Platon avait refoulé son âme d’artiste pour laisser émerger son âme de philosophe. Car Platon a cru, ou fait semblant de croire, que l’artiste était un usurpateur du réel. A mon sens ce refoulement de l’art par Platon cache un évènement traumatique…
Dans son premier livre L’origine de la tragédie, Nietzsche qui n’avait alors que 23 ans, développe la thèse géniale selon laquelle l’art est divisé en deux grands courants correspondant à deux dieux rivaux : le courant apollinien qui se rattache à Apollon et le courant dionysiaque en référence à Dionysos.  Nietzsche se rattache à la figure de Dionysos, le dieu de l’ivresse, de la danse et de la démesure par opposition à Apollon, le dieu du soleil, de la musique et de la mesure. Par la suite, Nietzsche n’aura cesse de fustiger la sécheresse du concept, lui préférant l’expression poétique et artistique. Avec Nietzsche, le philosophe devient véritablement artiste, la pensée nietzschéenne s’exprimant à travers l’aphorisme et la métaphore. Ainsi parlait Zarathoustra est autant un chef d’œuvre poétique qu’un chef d’œuvre philosophique…Nietzsche voua d’ailleurs un véritable culte au compositeur Richard Wagner en qui il voyait la figure idéale du philosophe- artiste. Mais le philosophe de la volonté de puissance va rompre avec son idole jugé trop imprégné de culture chrétienne et pas assez disposé à prêter sa charmante épouse Cosima…Pour Nietzsche, la philosophie est malade de son obsession de la vérité et seule la beauté artistique peut encore la guérir. Cette obsession de la vérité est selon lui caricaturalement incarnée par Kant qui en oublie de vivre…Or, la vérité pour Nietzsche est une supercherie, car de son point de vue vitaliste et matérialiste, la seule vérité démontrée est celle de notre dégénérescence physique jusqu’à la mort ! C’est pourquoi Nietzsche lance son cri pathétique : «Heureusement que nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité ».  Pour Nietzsche, l’art est certes du domaine de l’illusion, mais au moins il constitue une illusion qui nous rend heureux, tandis que la vérité est une illusion qui rend triste et méchant!
En définitive, c’est peut-être Sartre qui a raison lorsqu’il confie avec beaucoup d’humilité être devenu philosophe n’ayant pas eu suffisamment de talent pour devenir pleinement artiste. A la fin de La Nausée, l’apprenti philosophe Roquentin perçoit son salut dans l’art en écoutant un morceau de jazz dans un bistrot minable en buvant sa bière trop tiède…Le philosophe ne serait-il jamais qu’un artiste frustré qui a sublimé son regret dans le concept ?

 Bibliographie : Platon, La République – Nietzsche, Le gai savoir     

     
   
                                        Jean-Luc  Berlet  
« philosoph’art » du 22 /09/ 07  
Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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