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yod.jpgY a-t-il une histoire de l'homme où il se passe quelque chose ?

L'homme s'engendre lui-même. La tradition talmudique, et le Zohar, conduisent à placer l'histoire de l'homme entre deux pôles, entre deux noms: d'un côté l’homme Adam, le Fils de l'Homme, de l'autre. L'histoire de l'humanité est considérée non comme l'histoire de l'Homme, mais comme un engendrement du Fils de l'Homme. Le terme hébreu
« toldot » que l'on traduit habituellement par histoire veut dire aussi les engendrements?
Le concept d'histoire renvoie de façon dominante à l'histoire des événements, « toldot » fait référence à l'histoire du sujet des événements. L'accent est porté sur la modification d'identité du sujet à travers les temps. La mentalité biblique, est plus préoccupés par l'histoire du sujet en tant que tel que par ce qui se passe dans sa vie.
Cette différence quant au sens de l'histoire se retrouve dans l’écart entre l'univers de la pensée issue de la Torah et celui de la philosophie. Lorsque Descartes dit : « je pense, donc je suis », n'entend-t-il pas dans ce « je suis », non seulement j'existe, mais aussi je suis définitivement, ontologiquement constitué ?
Pour la pensée hébraïque, l'existence de l'homme se décrit comme celle d'une matrice occupée à engendrer le Fils de l'Homme.
Le verset 24 du chapitre 1 de la Genèse formule ainsi le projet du Créateur pour l'homme :
« vaiomer elohim totzé haaretz nefech haia lemina veet habehema lemina veremess vehaiato aretz lemina vaiehi khen »
« Dieu dit : que la terre produise des êtres animés selon leurs espèces : bétail, reptiles, bêtes sauvages de chaque sorte. Et cela s'accomplit. »
Ce verset, convenablement compris, laisse apparaître un décalage entre le projet de vérité du créateur et la réalité de l'existence.
« Dieu dit : que la terre produise... »
Invitation à une initiative qui doit venir de la créature elle-même et non un décret du Créateur ; souhait que la créature, la terre, réussisse à réaliser le projet et non injonction à laquelle elle doit obéir. Le Créateur a formulé un projet ; espérons que la terre saura le mettre en œuvre.
« ... des êtres animés..., nefech haia »
Autre traduction : « une personne vivante », « nefech », dans le vocabulaire biblique, désigne la personne en tant que sujet de moralité. Ni le terme de « nechama », âme, ni celui de « gouf », corps n’est utilisé.
Le texte nous invite à entendre la notion de personne, sujet de la morale. Ce vocable a une signification purement biologique, être animé ou encore animal. Son sens étymologique : être doué de souffle, de respiration, et donc aussi, à la longue, inspiration. Le récit nous aiguille sur le sujet de la moralité. Le projet du 6e jour : que la terre, qui déjà existe, produise d'elle-même la personne vivante.
La terre ne réussit pas à produire la personne vivante. Je vais le faire moi-même.
Le texte présente l'énumération planifiée des différentes identités de l'être vivant incluses dans le projet du 6e jour : « nefech haia lemina » la personne vivante selon son espèce, « behema » le bétail, « remess » le rampant, « haiato aretz lemina » la bête sauvage selon son espèce. Puis, une expression très importante, « vaehi khen », que l'on traduit par « Et cela s'accomplit ». L'expression « vaiehi khen » signifie Et il en fut ainsi, mais avec l'acception Et il n'y en eut qu'un ainsi. Il y a décalage entre le projet divin et sa réalisation.
Ce décalage entre projet et réalisation se trouve également dans deux mots hébreux que l'on identifie souvent à tort, « beria », la création, et « ietzira », la formation. La création consiste à faire apparaître l'idée du projet, dans un sens voisin du Monde des Idées de Platon. La formation concerne le début de la réalisation. Il y a coïncidence entre les notions « olam habina », monde de l'intelligence, « olam haberia », monde de la création, et « olam haba », monde à venir.
Il n'est dès lors nul besoin d'une théodicée, d'une pensée théologique qui viendrait au secours de l'honneur de Dieu d'avoir créé un monde détraqué. La Torah nous avertit que nous existons dans un monde qui n'est que l'approximation de son projet.
Le verset suivant détaille ce qu'il est advenu du projet.
« vaiaass elohim et haiat haaretz lemina veet habehema lemina veet kol remess haadama leminehou vaiare elohim ki tov »
« Et Dieu fit la bête sauvage selon son espèce, le bétail selon son espèce, et tout ce qui rampe à terre selon son espèce ; et Dieu vit que c'était bien. »

Nous retrouvons l'énumération du verset précédent à une exception notable près : le « nefech haia », la personne vivante, n'y figure plus. La terre n'a réussi à faire sortir d'elle-même que les espèces animales. C'est toujours Dieu qui agit, mais il ne le fait qu'à travers la marge de liberté que la créature, déjà existante, lui donne.
La fin du verset, « vaiare elohim ki tov », et Dieu vit que c'était bien, pose un problème. Comment Dieu peut-il se donner un satisfaisit, « ki tov » bien doit se comprendre dans un sens ontologique : être qui mérite d'exister. Tout en étant une rémanence du chaos originel, le monde est en cours de « tikoun », de restauration. C'était suffisamment bien pour passer au stade suivant de l'organisation du monde.
Revenons au récit de la Genèse. La terre n'ayant pas réussi à produire le « nefech haia », la personne vivante, Dieu intervient à nouveau :
« vaiomer elohim naasse adam betzalmenou kidmoutenou... betzelem elohim bara oto zakhar ounekeva bara otam »
« Dieu dit : faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance... à l'image de Dieu il le créa, mâle et femelle il les créa. »
L'évolution peut aboutir à l'animal, non pas à l'homme. Celui-ci constitue une rupture, une solution de continuité. En quelque sorte, Dieu dit : puisque la terre n'a pas réussi, je vais le faire moi-même, nous allons nous y mettre. Le pluriel : l'apparition de l'homme apparaît comme le résultat d'une concertation entre Dieu et l'œuvre déjà commencée.
Mais, difficile problème de lecture, que signifie à l'image de Dieu ?
Le français, propose des mots presque synonymes : image, dessin, dessein, projet. Créé à l'image de Dieu signifie créer selon le dessein, selon le projet divin. L'Homme est créé à l'image de l'identité messianique, celle du Fils de l'Homme. L'histoire, sous sa désignation hébraïque, les « toldot », les engendrements, consistera dès lors à réaliser effectivement cette création.
Observons que les six jours du commencement se déroulent tous suivant le même plan : projet, récit de ce qui a eu lieu dans l'existence, jugement, refrain, puis passage au stade suivant. Mais, il n'y a pas « Et ce fut soir, ce fut matin, jour septième ». L'histoire de l'homme commence à la fin du sixième jour et se déroule dans un septième jour non encore achevé.
Voici encore une indication concernant le mot « toldot », les engendrements, dont nous avons dit qu'il désigne l'histoire, vue comme promotion de l'identité du sujet humain, et aboutissant à l'engendrement du Fils de l'Homme. Ce mot apparaît treize fois dans la bible, mais avec une orthographe variable. Yod, Lamed, dalet ; l'orthographe de sa première et de sa dernière occurrence est « malé  », complète, avec deux « vav ». Dans tous les autres cas, le mot est « hasser », déficient ; il lui manque l'un de ses deux « vav » et même dans un cas, pour le dénombrement de la descendance d’Ismaël, manquent les deux « vav ». Or la première occurrence, complète, de ce mot intervient à la fin du récit des sept jours, lorsque l'homme apparaît ; sa dernière occurrence, également complète, se trouve dans le livre de Ruth, dans l'expression « veele toldot peretz », et voici les engendrements de Peretz, commençant par là l'exposé de la généalogie du roi David. Il y a comme une ligne dont l'origine est le projet humain, achevé en tant que projet, et dont l'extrémité est le premier exemplaire du Fils de l'Homme réussi, le roi David, premier roi d'Israël ayant reçu le titre de Messie. Entre ces deux pôles se déroule l'histoire des engendrements, désignés par un mot déficient.
vav.jpgÉtymologiquement « vav » signifie le crochet ou le clou. Ces deux objets ont pour fonction de relier des objets entre eux. Le signe parle de lui-même Ces traits exprime la verticalité, il est le lien entre deux dimensions, l’humain et la divine. Le « vav » est la lettre la plus fréquente dans la bible, parce qu’elle est la conjonction de coordination et, elle est le préfixe qui transforme le verbe accompli en inaccompli ou l’inaccompli en accompli. Le « vav » graphiquement est le prolongement du « yod », le « yod » est le premier élément du tétragramme, il est une sorte d’atome que l’on ne peut diviser. Le « vav » est l’interface entre l’univers non humain du Un et le Manifesté. Il est le pont entre le visible et l’invisible.
C’est le « vav » qui relie les mots et les phrases. De nombreux chapitres commencent par un « vav », comme pour unir les différentes étapes du récit. Dans « toldot » « vav » annonce un potentiel ou une réalisation ; placer au début il y a potentiel, à la fin réalisation. Ainsi il peut y avoir potentiel sans réalisation, ou encore réalisation alors qu’il n’y a pas de potentiel, les engendrements d’Ésaü (hébreu `eśaw). Ésaü est l’homme de la technologie l’homme du monde matériel, mais au nom de quoi ? au nom de quel potentiel ? Il y a fabrication mais au nom d’aucune valeur. Par deux fois il y aura potentiel et réalisation. La première fois au verset 4 du chapitre 2 de « berechit » :
« Élé toldot hachamaïn véhaaéts béhibar-am béyomassot Adonaï élohim éréts véchamaïm »
« Telles sont les engendrements du ciel et de la terre, lorsqu'ils furent créés; à l'époque où l'Eternel Dieu fit une terre et un ciel. »

« toldot » est écrit avec un « vav » à la fin et au début. Tout se passe comme si aux origines des origines, il y a lorsque la création divine se termine, un tout déjà là, le potentiel et la réalisation. La langue hébraïque suscite un perpétuel étonnement et invite à la méditation sur l’être et le devenir. « vav » est aussi la lettre médiane de la Torah, elle en est le centre. On comprend alors son importance dans l’économie grammaticale du tétragramme. Le nom à quatre lettres est une compression de trois expression de l’être, il était, il est, il  sera. Le « vav » est aussi le chiffre six, c’est-à-dire les six jours de la création.
Mais de quoi donc est constituée la problématique de la personne humaine ? Pour décrire la formation de l'homme, la Genèse 10 commence par « vaiitzer hachem elohim et haadam », et Dieu forma l'homme. Ce mot « vaiitzer », et il forma, est orthographié de manière inhabituelle : on devrait l'écrire « vaitzer », le
« yod » de la construction du futur étant contracté avec celui de la racine yod-tzade-rech et non pas viitzer avec deux « yod ». Nous voilà devant ce que la critique biblique appelle une faute de copiste. Rachi écrit en commentaire :
« chtei ietzirot ietzira leolam haze vietzira litehiat hametim aval bibehema cheena omadet ledin lo nikhtav bietzirata chnei iodin »
« Deux formations, une formation pour ce monde-ci et une formation pour la résurrection des morts ; tandis que pour l'animal, qui n'est pas destiné à être jugé, il n'y a pas écrit deux iod à sa formation. »
L'identité humaine est ainsi marquée par une dualité qui la différencie de tout autre manière d'être vivant, dualité au fondement de sa problématique morale. Le Talmud indique que l'homme est écartelé entre son « ietzer tov » et son « ietzer hara », son instinct du bien et son instinct du mal. Cette dualité incontournable ne doit pas être lue sur le mode tragique. Il ne faut pas confondre un texte talmudique et un texte grec. Comme le signalait André Neher dans sa préface au livre de Ruth, dans la Bible des hébreux, tout est dramatique, mais rien n'est tragique. La différence : un drame a une solution, une tragédie n'en a pas. L'histoire, engendrement du Fils de l'Homme, est dramatique, mais l'espérance n'en est pas absente.
« ehiè acher ehiè », « je serai / que je serai »
La construction est énigmatique. Refuser de faire connaître le nom : « Je suis qui je suis », Dhorme, Vulgate : « ego sum qui sum » ou pour certains, « Je suis ce que je suis », tautologie et sens faible, et qui ne rend pas l'inaccompli ; variante : « Je suis celui qui suis », Segond, la Bible de Jérusalem ; l'autre tradition, qui remonte aux Septante, « égo eimi o ón » que traduit le Rabbinat, « Je suis l'Etre invariable », « Je suis celui qui est » , oppose l'Etre absolu aux autres dieux, version néo-platonicienne . Une autre tradition insiste sur l'inaccompli du divin à venir : Luther « Ich werde sein, der ich sein werde », que traduit Fleg « je serai qui je serai ». Il est capital de garder le même terme de part et d'autre. La Traduction œcuménique de la Bible fait une distorsion : « je suis qui je serrai » « Acher » est autant qui et que. Ce que maintenait la King James Version : « I am that I am ». Nous pouvons comprendre la formule, dans son économie syntaxique, et son ambiguïté, comme un advenir indéfini, l'annonce d'une présence, et l'inaccompli de cette présence. Simplifier ce qui est complexe est une erreur.
La TOB mettait en note : « c'est-à-dire je suis là, avec vous, de la manière que vous verrez ; autres traductions possibles je suis qui je suis, refus de faire connaître son nom personnel; comparer Jg 13,18; je suis celui qui est par opposition aux autres dieux, qui ne sont pas ».
L'accent disjonctif tijha, disjoint les deux groupes et installe un suspens. Il s'agit de marquer l'incertitude, l'attente et la difficulté du sens, qui tarde à venir. Ce que falsifie toute traduction qui fait comme si le sens du mot « acher » était simple, « qui » ou « celui qui ». Qui est aussi surmarqué d'accents disjonctifs, signe de son caractère exceptionnel.
Pour le temps, le futur français marque le diffèrement de Dieu, son report messianique et la reprise de la promesse du verset 12 :
« Il répondit: "C'est que je serai avec toi et ceci te servira à prouver que c'est moi qui t'envoie: quand tu auras fait sortir ce peuple de l'Égypte, vous adorerez le Seigneur sur cette montagne même ».
Le présent neutralise cette dynamique et en fait un omnitemporel indéfini, vide, plat.
Le nom de Dieu n'est pas un nom, sur lequel, comme dans le polythéisme, par la magie, on aurait un pouvoir. C'est un verbe. L'inaccompli ne cesse de s'inaccomplir.
C'est ici l'acte de déclaration en trois mots, de la séparation radicale entre le sacré et le divin, qui jusqu'ici étaient fondus l'un dans l'autre. Le sacré, union fusionnelle des mots et des choses, de l'humain avec la nature ; le divin, principe de la vie dans son pacte avec toute créature vivante. Cette séparation se manifeste désormais par la transcendance absolue du principe de la vie à l'humain, que marque l'impossibilité du nom. C'est l'acte de naissance de la théologie négative.
Et comme ce verbe est a l'inaccompli, c'est le divin qui est le créateur de l'infini de l'histoire et de l'infini du sens. À partir de ces trois mots, il ne peut plus y avoir de fin de l'histoire, et donc tout messie est un faux messie. Et c'est aussi la séparation radicale entre le divin et le religieux, qui est le théologico-politique. D'où l'importance exceptionnelle de ce passage.
Les maîtres du Talmud ce sont posés la question du Nom que Dieu se donne à lui-même, dans cet épisode, « ehiè acher ehiè » et qu’Henri Meschonnic traduit par « je serai que je serai » que l’on peut comprendre aussi par je me ferais devenir que me ferais devenir, pur devenir donc. Je me ferais, je deviendrais que je deviendrais. Les maîtres de la kabbale ont longuement réfléchi sur ce nom et ont posé la question : qu’est ce que ça veut dire.
En réalité ces trois mots qui forme le nom que Dieu donne à Moïse veut dire, « oulaï » « peut-être ». Dieu pour se désigner lui-même s’appelle peut-être « oulaï ». Dieu comme nous est un peut-être ou pas. Tout reste en suspend, tout peut devenir. Dieu lui-même prétend que le vrai fond de l’être divin, dans la mesure où il a un être, il n’a pas d’être, il a un devenir, ce devenir c’est peut-être.
« vayomer Adonaî él avram lékh lékha méartsékh oumimolad-tékha oumibét avikha él haaréts acher ar-éka »
« Et Adonaï dit à Avram: "va-toi de ta terre et du lieu de ta naissance et de la maison de ton père vers la terre que je te donnerais à voir »
« L’Éternel avait dit à Abram: "Éloigne-toi de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, et va au pays que je t'indiquerai. »
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