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00033051.jpgEn formulant le sujet de cette manière « est-il anormal d’échapper à la norme ? », il s’agit au fond d‘une proposition marketing afin que chacun se sente concerné, et de fait nous le sommes. Élire un tel sujet est en soi déjà largement signifiant de notre rapport à la norme, car tout le monde sait intuitivement que l’on ne peut se conformer en totalité, que les standards nous étant proposés ne peuvent épouser toutes les formes de nos particularismes et que pour être, pour exister en tant qu’individu porteur de singularités, nous échappons nécessairement à certains de ces standards. Si par exemple on oppose, suivant les termes de Canguilhem, «le normal et le pathologique», la santé qui est notre état normal tel que l’a défini Descartes, à savoir « la vie dans le silence des organes » et, à contrario, lorsque ces derniers se rappellent à nous au travers de la maladie, il serait donc de dire que le pathologique ne correspond plus à cette norme voulant que le vivant supposé normal soit en bonne santé. Pour autant la maladie nous concerne tous, tôt ou tard, et généralement assez tôt, elle fait même partie intégrante de notre vie. Ainsi, voyons nous que l’anormal, le pathologique, est au cœur de notre existence, qu’il est incontournable. Par conséquent, de manière naturelle, nous échappons nécessairement à la norme, ou plutôt, de dire que la norme nous permet de réguler les écarts que nous y consentons, volontairement ou non. C’est d’ailleurs en cela que l’on peut parler d’identité. La norme ne peut que définir un cadre général et chaque particularisme constitue en soi un écart à celle-ci. Le problème, évidemment, étant de définir l’écart normal, celui que le serait moins, et celui qui ne le serait plus du tout, le pathologique, l’anormal. Or, cette définition de l’écart acceptable personne ne la connaît, alors que tout le monde est amené à s’écarter de ce que la norme nous indique être le droit chemin : à savoir ce qui est bien, le normal, et ce qui ne l’est pas, l’anormal. Ainsi, et peut-être un peu plus au café philo qu’ailleurs, passons nous beaucoup de temps à tenter d’appréhender cette frontière qui nous est propre entre le bien et le mal, entre notre interprétation plus ou moins souple de la norme et le fatidique et inévitable dérapage qui nous entraînera dans les affres de la déviance et de la damnation. À moins qu’il ne s’agisse d’aller titiller la jouissance que procure le hors piste, le hors norme, sans balises, mais seul.
Dans tous les cas, s’écarter du droit chemin, de ce qui va de soi, de ce que d’autres ont défini pour nous comme étant normal, implique une grande prise de risque. Pour le croyant devenu pêcheur c’est l’enfer qui se profile, alors que pour le mécréant c’est de pressentir le risque de la chute, sachant que personne ne le relèvera. De cette manière pourrait-on comparer la norme, du moins sociale, à ce que dans l’appareil psychique on nomme le surmoi, c’est-à-dire un filtre culturel, « obscène et féroce » selon Lacan, entre le pulsionnel et les contraintes du réel. Au fond, la norme nous est présentée comme le fameux principe de réalité. Par conséquent, à l’instar de l’enfant qui n’intègrerait pas ledit principe, nous basculerions dans le pathologique, ou dans la promesse de celui-ci. Toutefois, si le surmoi concerne l’individu en propre, la norme définit une structure, ou sous structure, habitée par un groupe d’individus tous différents. Aussi est-il normal que chaque surmoi, donc porteur d’une histoire singulière, entre tôt ou tard en conflit avec une norme que l’on pourrait qualifier de « surnous » donc extérieure au sujet. Néanmoins, la similitude de fonctionnement entre notre morale interne, notre surmoi, ce qui nous fait force de loi, et la règle, la norme, dont la fonction est de structurer le groupe, présente de telles analogies, qu’il est pour ainsi dire inévitable de ressentir le même genre de malaise lorsque nous dérogeons à l’un ou à l’autre. En bref, il n’est jamais facile de transgresser ce que nous reconnaissons de la loi, car une norme n’est ni plus ni moins qu’une loi, naturelle ou artificielle, formelle ou tacite. Voilà pourquoi j’ai formulé le sujet de cette manière, alors même que la réponse ne fait aucun doute et du coup n’a pas lieu d’être, espérant simplement que cette proposition trouverait un écho chez le hors la loi, le bandit qui sommeille en chacun de nous. Donc, puisque vous voilà démasqués, camarades brigands, je vous invite à reformuler le sujet. Pour ma part, celui qui me tiens à cœur concerne de manière peut-être un peu réductrice celui de la norme sociale, celles que je qualifie d’artificielles, en opposition à celles naturelles qui régissent l’ensemble du vivant, les normes bio pourrait-on dire –bien que les deux puissent se rejoindre. Ainsi, si des normes sociales existent chez d’autres animaux, il me semble que le propre de l’homme, être de langage, soit sa capacité à élaborer des normes particulièrement complexes ne répondant pas nécessairement à des nécessités adaptatives.
C’est la parole, nous permettant de symboliser notre environnement en fonction de nos besoins, qui permettra aux plus forts, aux plus intelligents, aux plus savants, de dire, puis d’écrire la manière dont en fonction de leurs aspirations, de leurs désirs, doit se comporter un milieu auquel on ne doit plus s’adapter, mais qui doit alors s’adapter à nous. C’est en cela que la norme devient artificielle. Mais si le normatif artificiel est le propre de l’homme, le simple fait de construire notre réalité dans le registre du symbolique ne suffit pas à expliquer cela, il faut aussi être doté d’une puissante conscience de soi, c’est-à-dire de ressentir un décalage entre ce que l’on est et ce que l’on devrait, au voudrait être, entre notre réalité, nécessairement imparfaite, et un idéal fantasmatique que nous projetons sur cette dernière. Ainsi, peut-on dire que la norme surgit de ce manque qui nous constitue, faisant de nous des sujets désirants à même de symboliser cela. Un législateur créera alors des règles, des lois, des normes, qui nous permettrons soit d’intégrer comme normal le fait de ne pouvoir accéder à certains de nos désirs, au nom du principe de réalité, soit au contraire, qui en facilitera la réalisation, mais qui surtout pourra en créer de nouveaux afin de répondre aux aspirations dudit législateur. Se pose alors la question de qui édicte la norme et de quelle marge de manœuvre nous disposons pour affirmer notre individualité, c’est-à-dire de laisser une place à nos propres normes ou, plus simplement, la souplesse nécessaire afin de pouvoir les interpréter en fonction de nos particularismes. Car si la loi, explicite et implicite, permet le maintien de l’ordre social, la cohésion du groupe, de conforter le sentiment d’appartenance, chacun ne peut s’y reconnaître en totalité puisque unique, détenteur de désirs et de besoins, de manques, n’entrant pas forcément en résonance avec ceux du prescripteur ou de la morale dite commune.  Ainsi peut-on répéter qu’il est normal de ne pas se conformer en totalité à la règle.  C’est d’ailleurs la psychanalyste Joyce Mac Dougall qui dans les années 70 fit entrer dans la nosographie des pathologies mentales la normopathie, maladie consistant en une trop grande adaptabilité en entraînant la dépersonnalisation du sujet. Ceci étant, il semble bien difficile, et surtout dangereux, de tracer une frontière entre le normal et l’anormal en matière de libre interprétation des normes sociales. Comme le signale la philosophe et psychanalyste Dominique Bourdin au sujet des champs social, politique ou étique « le terme a-normal est évité parce qu’il manifeste trop ouvertement à quoi sert la référence au normal : à exclure, à marginaliser, à refuser d’entendre, à écarter à la fois des gens et des questions qui mettraient en cause un ordre social qui veut s’imposer sans se penser et sans se transformer ». Plus loin elle continue de nous mettre en garde en nous rappelant cette évidence que les différences stigmatisées, donc anormales, sont le creuset de tous les racismes, et que c’est dans l’usage du terme normal que se joue la volonté de rejet de l’autre
Mais revenons à de qui nous prescrit la norme et pourquoi ? où l’on voit que la norme faite règle permet de répondre à ce que d’aucuns estiment devoir imposer à leurs contemporains, cela dans un jeu de rapport de force afin d’asseoir tel ou tel pouvoir, grand ou petit, aussi bien dans le registre privé que public. Si l’on se réfère par exemple à la loi officielle, celle qui s’écrit par des joutes « démocratiques », ou pire, par des individus ne se réclamant que d’eux mêmes au nom du bien commun, de telle idéologie, ou tout simplement de ce qui est normal, qui n’a donc pas besoin d’être pensé, ou voit bien que les enjeux ne sont pas d’ordre altruiste, de nature à favoriser l’épanouissement des individus formant le groupe, ne serait-ce que pour le rendre plus fort, plus efficient, mais qu’il s’agit bien d’une volonté de contrôle de la société par le haut. Bien entendu, il n’est pas question de remettre en cause ce système puisque les autres, communisme, anarchisme, alter mondialisme et antilibéraux de tous poils, soit se sont écroulés, soit sont stigmatisés par l’institution. Il devient par conséquent normal à notre entendement d’accepter cette évidence que si notre monde n’est pas parfait il demeure le seul possible puisque de fait. Cela s’appelle la pensée unique, forme de psychorigidité entretenue par l’ordre établi, normatif. Ici on voit bien à quoi sert le terme normal lorsqu’on dit qu’il est normal de penser « démocratique », c’est-à-dire libéral, et que ceux ne pensant pas selon cette norme de fait sont de doux rêveurs, des illuminés bernés par un quelconque mirage, des inconscients qu’il n’est plus besoin d’écouter. Ainsi, au nom de la normalité, peut-on exclure ces espèces de malades qui n’entrent pas dans le moule prescrit.
Auparavant, l’opposant, le déviant, était contraint, enfermé, puni parce que dangereux pour un ordre encore fragile. À présent une norme bien huilée permet de l’exclure en tant que son discours n’est plus entendable. Au regard d’une société se voulant réaliste, il n’existe pas puisque fou il déserte le monde normal. Il est exclus au nom de la raison, de la pensée unique. S’il veut rejoindre le troupeau, assumer ses bas instincts de créature sociale, il lui faudra se conformer à cette idée que de réfléchir, de douter, de revendiquer « le droit à la paresse » c’est très bien, mais que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt et qu’il faut travailler plus pour gagner plus, entendu que la seule véritable valeur de notre modèle démocratique soit le travail qui répond à cette unique nécessité d’engranger du profit.
Michel Foucault a très bien montré de quelle manière le pouvoir, pas seulement étatique, ce qu’il appelle aussi les « micro pouvoirs » à l’œuvre dans la famille, à l’école, à l’hôpital, à l’armée, etc… instituaient « le règne universel du normatif » afin d’assujettir les corps et prendre ainsi le contrôle des âmes. Si à mon humble avis la chose demeure d’actualité, il me semble toutefois que cette chape normative qui recouvre notre réalité sociale et individuelle soit en train de glisser insensiblement, et le mot n’est pas trop fort, d’une logique ou chacun devait s’y conformer, du moins le plus grand nombre, vers une nouvelle stratégie que l’on ose encore à peine qualifier d’eugéniste, mais qui pourtant y ressemble fort : de deux choses l’une, ou l’on accepte l’évidence de la norme, à savoir ce qui va de soi, auquel cas l’on est en droit d’attendre le soutien d’un législateur présenté comme bienveillant, pour ainsi dire paternel, ou bien ce n’est plus cette quasi sainte autorité qui nous exclue, mais nous-mêmes, fils indignes, qui anormaux sortons du giron familial et protecteur. Partant, s’il nous arrive des ennuis du fait de notre inconscience, de notre déraison, c’est qu’on l’aura bien cherché et personne n’y peut rien ! Autrement dit, ou l’on accepte de se plier à la règle, ou bien nous faudra-t-il être assez fort pour survivre seul. En somme, la sélection naturelle appliquée aux fous et aux déviants, c’est cela l’eugénisme. Mais si baignant dans notre jus normatif il nous est difficile de prendre suffisamment de recul pour en apprécier « les charmes », il nous suffit d’observer le passé à des époques où le cadre général de la pensée était différent pour voir à l’œuvre ce même et universel processus de normalisation afin de contrôler les âmes via l’assujettissement des corps. C’est ainsi, au hasard, que l’église en expliquant de quelle manière le corps devait être maîtrisé, et ce au plus intime de la relation à soi et à l’autre, s’emparait des esprits occupés à canaliser des pulsions dites contre nature. Je me demande d’ailleurs s’il n’y aurait pas là quelque chose de diabolique ? Ceci étant, toutes les religions nous offre ce spectacle caricatural fondé sur l’irrationnel. D’ailleurs, plus les ficelles de la manipulation sont grosses, mieux cela fonctionne. Il n’y a qu’à voir les sectes et de s’interroger en se demandant si un système qui ne peut en concevoir d’autres ne serait pas, justement, légèrement sectaire ? Peut-être est-ce pour cette raison que plus nos hommes politiques nous assènent des énormités simplistes, nous proposent de la bonne grosse norme qui n’a pas besoin d’être pensée, genre t’as qu’à aller bosser et tu verras, tes problèmes existentiels à la noix cèderont la place à un sommeil salvateur et bien mérité, et plus ils obtiennent de suffrages. Peut-être aussi est-ce pour cela qu’afin de satisfaire les plus exigeants d’entre nous, nos philosophes ne s’appellent plus Foucault, Derrida ou Deleuze, mais Comte-Sponville, Finkelkraut ou Luc Ferry.
00023009.jpgLe véritable risque de ce « règne universel du normatif » est la force de l’habitude, de ne plus se soumettre à une norme pensée mais de l’avoir si bien intégrer qu’elle disparaît au profit de l’usage, de la contrainte intériorisée, faisant de nous un bétail docile. Alors, plus besoin de norme, l’auto-soumission est naturelle. Cela nous renvoie par conséquent à la notion de discipline. C’est-à-dire d’une règle, d’une norme tellement martelée qu’elle ne se justifie plus que d’elle même : « c’est comme çà et pas autrement », nul besoin de se poser des questions. On peut alors assimiler la discipline au dressage. Kant dit ceci : « la discipline est ainsi simplement négative : c’est l ‘acte par lequel on dépouille l’homme de son animalité ; en revanche l’instruction est la partie positive de l’éducation. » Il me semble voir là ce qui présida à la naissance dans les années 60 de l’anti-psychiatrie. Ce mouvement remit en question la notion de pathologie mentale en reprochant à la psychiatrie traditionnelle de n’être qu’un instrument de normalisation au service d’une société conformiste. Toutefois, si ce mouvement disparu dans les années 80, le débat n’est pas clos. À présent nous avons d’un côté les adeptes des Thérapies Comportementales et Cognitives, prescripteurs d’un bon usage de la manière d’être, que certains assimilent à de vulgaires dresseurs d’humains et, de l’autre côté, les purs et durs de la psychanalyse qui pensent ne devoir aider le patient qu’à se révéler à lui-même en intervenant le moins possible, à développer par l’introspection et la connaissance de soi ses potentialités d’être singulier. Bien entendu, si des excès dans un sens ou dans l’autre peuvent êtres dommageables il me semble voir là la différence entre discipline, dressage, et ce que Kant appelle éducation. C’est-à-dire d’aider son semblable à acquérir un savoir lui permettant de penser et, ainsi, d’adhérer ou non à la norme et ce de la manière la plus libre possible, sachant toutefois que nous demeurons contraints par nos singularités.
En guise de conclusion, je voudrais illustrer ce qui précède par une métaphore familiale un peu osée. Nous aurions d’une part la mère, dont la fonction première est d’aider son enfant à évoluer vers son autonomie grâce à un attachement sécure et, d’autre part, le père qui transmet la loi, la norme. D’un côté, celle qui éduque, au sans kantien et, de l’autre, celui qui discipline tout çà et aide à la séparation d’avec maman. En somme, l’éducatrice et le dresseur, même si nous savons que les deux interagissent. Or, les normes qui régissent cette famille sont que madame, lors de ses épousailles, a abandonné son nom au profit de celui de son époux, a renoncé au symbole de son identité afin de laisser plus de champs et d’autorité à son galant qui est alors décrété chef de famille. De plus, cette soumission, non pas volontaire, mais par habitude, qui n’est régi par aucun texte de caractère formel, se matérialise par un anneau au doigt qui étiquette son porteur comme n’étant plus libre, j’oserai dire en mains, ce qui justement est à propos. Nous voyons bien là que le représentant de l’autorité, celui à qui l’institution reconnaît le pouvoir, est celui qui transmet la loi, la norme, celui qui discipline et que celle qui éduque doit pour ce faire accepter la noble souveraineté de qui rappelle à la famille le principe de réalité. Ceci étant, ce n’est pas par hasard, car nous savons bien que la femme est un peu frivole.
Aujourd’hui ces usages tendent à disparaître, du moins peut-on l’espérer, même si le retour de l’ordre moral, la fameuse bonne grosse norme qui ne se pense pas, risque de nous les ressusciter. Aussi devons nous rester vigilants face à tout ce qui nous est présenté d‘évidence, comme allant de soi. Or, c’est justement dans des lieux tels que les cafés philo, en décortiquant, voire en déconstruisant les certitudes d’usage dont nous sommes abreuvés depuis l’enfance, que nous aurons peut-être la chance d’arracher au réel quelque infime parcelle de liberté.

Gilles Guillemard


Petite bibliographie :

Les jeux du normal et du pathologique – Dominique Bourdin –(Armand Colin)

Histoire de la folie à l’age classique – Michel Foucault –(Gallimard)

Le normal et le pathologique – Georges Canguilhem –(PUF)

Plaidoyer pour une certaine anormalité – Joyce Mac Dougall – (Gallimard)

Illustration:
Marcel Duchamp 3 stopages étalons
Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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