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Pour un débat philosophique, cette question provocatrice en forme de gag fonctionne un peu comme une pompe à vide. Elle appelle d’abord quelques précisions sur ce qu’il y a à discuter afin d’éviter, surtout, de s’enliser dans la définition des mots « idiot » et « intelligent », complètement secondaire ici. (Je connaissais l’étymologie du premier : lat. idiôtes « sot », gr. idiotês « simple particulier », d'où « étranger à un métier, ignorant » (Petit Robert), mais enfermer les mots dans un dictionnaire et se rendre esclave de la littéralité de l’énoncé, c’est à coup sûr rater le sens d’un sujet comme celui-ci !)
« Mourir idiot » fait écho à cette sentence très datée : « Je ne veux pas mourir idiot ». Autrement dit, je veux savoir, comprendre, donner une qualité, sinon un sens à ma vie en me posant des questions sur moi, la société ou le monde.
Conséquence logique : la question n’existe pour moi que si je suis dans ce cas.
Et c’est une question que je me pose pour moi. Le jugement de l’autre sur ma propre vie y est complètement étranger. De toute façon, face à la mort, il doit paraître assez dérisoire !

Précisons encore ce que l’on entend ici par « mourir ». Cela ne peut pas être l’instant du passage, pour lequel la question serait aberrante, mais une confrontation avec l’idée de la mort, qui a lieu avant. Etre en quête de savoir, de vérité, de sens, d’intelligence de soi et d’intelligence de l’autre, bref « se poser des questions », rend-il la mort différente ? Plus précisément, cela la rend-il « meilleure », plus acceptable ? Peut-on « apprivoiser » la mort ? Tout le monde sait qu’un « imbécile » peut être heureux, davantage même qu’un être « intelligent ». Mais cela le rend-il plus serein face à la mort ? Rien n’est moins sûr. Face à l’Epreuve de vérité, l’exigence qualitative est peut-être payante, finalement...
Croire ou non en l’au-delà détermine-t-il notre rapport à la mort ? D’après les témoignages d’accompagnateurs de fin de vie, c’est le sentiment d’avoir vécu ce que l’on avait à vivre qui permet d’accepter la mort avec sérénité, que l’on soit ou non croyant. Mais avoir vécu ce que l’on avait à vivre, ne serait-ce pas une définition de « l’intelligence » ? Ce qui permet de l’associer fort à propos au vivre heureux car, a priori, la quête de vérité ne ressemble pas à une recherche du bonheur...
Avoir des enfants, ou plus généralement laisser une trace de son passage sur terre aide sans doute à mourir. Il peut même s’agir d’un calcul « intelligent » autant qu’un calcul peut l’être, c’est-à-dire d’une intelligence instrumentale. Mais celle nécessitée face à la mort est d’un autre ordre. Qu’est-ce qui peut lui résister ? Peut-être, en effet, la filiation.
Une « sagesse » est-elle possible ? C’est ce que cherche Montaigne dans son fameux Essai « Que philosopher, c’est apprendre à mourir » :
« Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous en satisfait. (…) Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue, à quoi faire la voulez-vous encore ? »
La « Supplique pour être enterré à la plage de Sète » de Georges Brassens propose un art de vivre sa mort :
(...) Pauvres grands disparus gisant au Panthéon!
Pauvres cendres de conséquence!
Vous envierez un peu l'éternel estivant,
Qui fait du pédalo sur la vague en rêvant,
Qui passe sa mort en vacances... (...)

En réalité, une question sur la mort renvoie à des questions sur la vie, dont les enjeux m’intéressent beaucoup plus. Si « la mort transforme la vie en destin » (Malraux), alors il est trop tard... Il vaudrait mieux que ce soit la vie ! Le sujet se lit donc : « Avoir vécu idiot ou avoir vécu intelligent, quelle différence ? » A quoi bon ces quêtes de savoir, de vérité, de sens, d’intelligence de soi et de l’autre ? A quoi mènent-elles ?
Cette fois, la croyance dans un au-delà change la donne. On peut se dire que, en ce bas monde, « Vanitas vanitatum et omnia vanitas » et se contenter d’un « Cueille le jour » qui donne autant de chance, sinon plus, de gagner le Paradis. En revanche, d’un point de vue athée, la perspective d’un Néant absolu peut faire penser que la mort rend la vie tout simplement absurde. Position dépressive, a-t-on dit, ce qui est sans doute vrai... Mais comment l’éviter si l’on analyse notre condition d’un point de vue matérialiste ? Cela montre en tout cas que l’on ne peut pas trouver de sens, ni de raison de vivre, avec de la rationalité.
Devant la mort, il n’y a pas non plus de valeur. Avoir vécu bon ou salaud, honnête ou malhonnête, « idiot » ou « intelligent », avoir été ou non dans le don, quelle différence ? Hitler et mère Teresa furent égaux devant la mort (toujours d’un point de vue athée...). Mais est-ce beaucoup mieux pendant la vie ? Dans ce sujet, on peut lire aussi un doute très peu métaphysique sur le fait que les qualités humaines conduiraient, comme cela semblerait aller de soi, au partage, à l’amour et au vivre heureux. D’où une pointe de dérision ou de cynisme. La question « Avoir vécu idiot ou avoir vécu intelligent, quelle différence ? » peut être lue comme purement rhétorique car elle contient sa réponse : « Aucune. » D’où une autre formulation possible du sujet, quoique apparemment très éloignée : « S’il y a un chemin, vers quoi mène-t-il ? » dans le monde humain, seul point de vue qui m’intéresse.
Mais cela ne devait pas faire manquer un petit détour par la métaphysique.
Alain Parquet
au café Saint-René le 25 novembre 2007
(Réflexions enrichies par un débat difficile et houleux)

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