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9782070732777---copie.jpg « Car l’état du poète ne s’en tient pas à la visitation du dieu, il réside bien plutôt dans l’embrassement par le sacré ». 
Martin Heidegger

C’est dans une interview célèbre  accordée au grand quotidien Allemand Der Spiegel le 23 septembre 1966 que Heidegger a lâché cette phrase énigmatique : « Seul un dieu peut encore nous sauver…et non mon prochain. Ce mot de la fin de Heidegger demeure aujourd’hui assez énigmatique tant les interprétations émanant des plus grands « spécialistes » divergent. Aussi, sans renier l’influence des sources « autorisées » comme on dit, je vais tenter ici une interprétation personnelle. Resituons d’abord l’interview de Heidegger dans son contexte historique bien particulier. La polémique autour de l’engagement nazi de Heidegger fait alors rage dans l’Allemagne de l’époque et le Spiegel sent qu’il y a un scoop à faire en « cuisinant » le vieux philosophe sur son passé trouble… Ce que Heidegger désignait dans son Introduction à la métaphysique comme  « le déferlement technique du matérialisme américain et soviétique » est  alors pleinement d’actualité et va dans le sens de la fin de l’humanisme annoncé dans sa lettre à Jean Beaufret. Et le fait que Heidegger exclut toute idée d’un salut par l’altérité est clairement polémique à l’encontre de son disciple rebelle Levinas !
En 1985, le philosophe parisien Bernard Sichère écrit un livre intitulé précisément  Seul un dieu peut nous sauver ! Ce livre résume de manière claire et accessible l’interprétation « heideggerienne » officielle du mot du maître. En gros, cette interprétation rapporte la phrase « seul un dieu peut nous sauver » au mot célèbre de Nietzsche « Dieu est mort ». Comme l’a pressenti Nietzsche lui-même à la fin de sa vie, le Surhomme censé remplacer le Dieu défunt de la métaphysique occidentale n’est pas venu. Du coup, l’Occident a sombré dans un nihilisme passif qui selon Heidegger est venu marquer aussi la fin de l’humanisme. Pour Heidegger, l’homme de son temps est menacé par le règne de la technique, c’est-à-dire par une vision du monde où le vide laissé par l’oubli de l’Etre est comblé par des productions technologiques de plus en plus envahissantes. Le « dieu » de Heidegger serait en quelque sorte une alternative entre le Dieu de la métaphysique et le Surhomme nietzschéen, entre l’idéalisme et le réalisme qui ont l’un comme l’autre mené à une impasse. Si l’idée du salut par un dieu est métaphorique, il n’en demeure pas moins que Heidegger était tout de même animé par une sorte de conviction « mystique » à l’époque où il prononça sa phrase. Le philosophe de Fribourg croyait dans la possibilité d’une authentique conversion philosophique à travers le retour à la pensée ontologique grecque présocratique. Le dieu qui peut encore nous sauver est incontestablement un dieu grec, mais un dieu qui parle allemand. Car, pour Heidegger, c’est la langue allemande qui est la digne héritière de la langue grecque, d’où son allusion provocatrice selon laquelle tout intellectuel français serait obligé de parler l’Allemand dès lors qu’il commence à penser…Ainsi, pour comprendre toute la portée de la phrase énigmatique de Heidegger, il faut lire son livre sur le langage Acheminement vers la parole. Dans ce livre, Heidegger évoque de grands poètes Allemands comme Hölderlin, Trackl ou Stefan Georg qui auraient saisi par voie poétique la vérité fondamentale de l’Etre qui consiste à se dévoiler en se voilant. Or, le dieu grec précisément, n’apparaissait aux humains que sous des formes déguisées, afin que seuls les « élus » puissent le reconnaître. Le langage ontologique de Heidegger traduit d’ailleurs une évidente spiritualité grecque à travers les notions de dévoilement (aletheia) de l’Etre, d’éclaircie de l’Etre ou encore de berger de l’Etre ou de demeure de l’Etre.
En définitive, tout se passe comme si Heidegger voyait dans la résurgence d’une certaine religiosité grecque la seule voie de salut pour une humanité en pleine déréliction. Peut-être a-t-il cru percevoir dans le nazisme la promesse exaltante d’une telle résurgence païenne susceptible de ré - enchanter un monde moderne jugé insupportablement trivial ? 
        Jean-Luc Berlet

« Le langage est la maison de l’Être. Dans son abri, habite l’homme. Les penseurs et les poètes sont le gardiens de cet abri.»
M. Heidegger,
Lettre sur l’humanisme

A la fin des années 20, Heidegger parlait dans ses cours de son vœu de « révolutionner » le concept d’Homme, voire d’ « attaquer » l’Homme. Il ne s’agissait bien sûr pas d’user de violence physique envers lui mais de « libérer l’humanité dans l’Homme ». Le replacer devant sa tâche, dont il se serait donc éloigné. L’idée (ou le pressentiment ?) du philosophe ne peut être dissociée de la distance critique qu’Heidegger prend vis-à-vis du christianisme, et non vis-à-vis de Dieu… Il est intéressant de se demander ici si cet écart d’avec l’institution religieuse ne le rapproche pas de Dieu, un Dieu libéré de la « bigoterie » humaine.
S’il est un souci constant, du début à la fin de la pensée heideggerienne, c’est bien celui d’un retour à l’authenticité, par opposition au règne du « on ». Il s’agirait alors d’apprendre à nous éloigner de la dictature du « on », de cette pensée anonyme – qui n’est pas la nôtre -, et derrière laquelle on se retranche en la faisant nôtre. Comment donc libérer cette  « humanité » en l'homme, ce que Heidegger appelle le dasein, le fait d'être en sachant que l'on est, et que l'on est responsable et mortel ? En inscrivant l’Homme dans la notion de projet, qui est aussi une façon d’être dans le monde, on peut développer la question qui nous est posée en dépassant la pensée strictement heideggerienne, tout en s’en inspirant. Libérer notre humanité – non encore advenue, en devenir -, ne consisterait-il pas à réconcilier l’humain et le divin ? Au-delà de toute représentation institutionnelle de Dieu, cette réconciliation de l’humain et du divin (le dieu avec une minuscule ayant une connotation paganiste), dépasse ce que Heidegger rejetait : le « isme » du christianisme. Il attaquait de façon répétée l'idée de création du monde, qu'il comprenait comme un lien de causalité entre Dieu et ce qui existe. Il reproche à la foi d'empêcher que l'on s'interroge vraiment sur ce que c'est que l'homme et le monde. A la suite de Hölderlin et Schelling, il semble bien rechercher le « dernier dieu », c’est-à-dire une nouvelle religion ; plus inspirée, moins dogmatique, plus intérieure.
 
D’où son souci du concept d’ « alèthéïa », nom grec de la vérité (« a » privatif et « lanthano », je dissimule»), qui est une conception de la vérité comme un dévoilement. Mais s’agit-il bien d’un dévoilement d’une idée, au sens conceptuel du terme, ou d’une révélation intérieure, cachée, susceptible de nous faire éprouver le divin (le dieu) en nous ? Cette idée, gnostique, serait à approfondir chez Heidegger, sans qu’il ait même étudié ce courant de pensée qu’est la gnose (connaissance intérieure d’un monde invisible que l’Homme retrouve en lui). Si un dieu peut nous sauver, il ne semble pas que ce soit dans le sens d’une religion particulière ; mais au sens d’un lien que l’Homme serait capable de rétablir et de ressentir entre Dieu et lui (qui devient dieu en lui, au sens du divin en lui). Les religions d’un Dieu extérieur à l’Homme, d’une nature tout à fait étrangère et autre, ne parviennent pas à lui faire sentir qu’il procède de Lui… Peut-être parce que le pouvoir temporel s’est depuis longtemps emparé de la sphère du spirituel, qui nous appartient en propre et qui ne nécessite aucun clergé ni hiérarchie entre ceux qui savent, et ceux qui ne peuvent pas comprendre… Tels des Prométhée, les Hommes ne peuvent peut-être libérer leur humanité qu’en reprenant le feu à Zeus qui l’a jalousement confisqué, mais afin de s’autoriser à en faire un feu intérieur (et non pas technique, extérieur)… Le seul salut, que beaucoup recherchent, selon des chemins plus ou moins heureux, et d’autres, dangereux, n’est-il pas de suivre une impulsion spirituelle encore inconsciente, détournée de sa voie, vers une perfection qu’il sait exister et vers laquelle il ne peut que tendre ? Un état originel perdu que l’Homme peut retrouver en partie en lui-même, et non pas seulement dans l’au-delà, après sa mort. Le dieu intérieur n’a rien à voir avec la notion d’ego surdimensionné de l’Homme moderne qui se divinise de l’extérieur… Il serait bien plutôt une expérience de la transfiguration, d’une conversion intérieure, la « circoncision du cœur » dont parlait le Christ, au-delà de toute confession religieuse, qui transforme l’Homme dans sa totalité, qui change radicalement sa manière de se comporter ainsi que son rapport au monde. N’était-ce pas cela qu’Heidegger avait pressenti dans sa critique de l’oubli de l’être ? Une humanité asservie, passée à côté de sa dimension divine, spirituelle, refoulée donc, au profit de systèmes religieux plus destructeurs que salvateurs…

Sabine Le Blanc
    
(café philo du 24 octobre 2007 au Saint-René)
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Commentaires

Ce texte vient à point nommé illustrer ce par quoi je terminais mon commentaire précédent car j'avais le sentiment de n'avoir pas été assez clair et de n'avoir apporté qu'une contribution insuffisante qui aurait eu besoin d'être complétée pour être comprise ou du moins compréhensible.
J'écrivais que lorsqu'il ne se rencontre pas cette aisance dans l'expression des idées que j'avais louée parce qu'elle est si rare, c'est du côté de la forme qu'il faut se tourner pour repérer le jeu de l'auteur.

Sur ce sujet du retranchement, ce sont les guillements que le texte ci-dessus emploie. Les mots mis entre guillements sont: naturellement, dossier, abatardie, l'autre source, correspondance, détruire. Je m'arrête là sans prendre en considération le reste du texte parce que cela me suffit pour le comprendre.

Tous ces guillemets n'ont pas la même raison d'être, mais tous en ont une ,et toutes sont en rapport avec le problème du retranchement. Cette manière graphique saisit le retranchement de manière globale, sans nuances, tandis que ce qui est nuancé, c'est l'angle d'attaque. Il s'agit tantôt d'une soustraction (ce qu'on retranché), tantôt d'une addition (les fortifications que l'on construit pour se retrancher), et réciproquement, soit de dénoncer la soustraction, soit de démolir, déconstruire le raisonnement, démanteler les fortifications, etc...

Cette introduction de la composition sur le mode graphique dans le discours, de manière à faire apparaitre des éléments à prendre en considération et à en faire disparaitre d'autres est gèrée par une perspective où se distingue clairement le vu de près, vu de loin. La mise en ordre produite par la perspective est d'essence monothéiste car le point de vue correspond à un théos tout puissant dont toute la vision procède. Ainsi, Théodoric, Hitler ou Sarkozy deviennent des repères de distance, toile de fond des propos de Boèce, Heidegger, ou de l'habitant d'Ajaccio qui mettrait des guillements à "conseil des ministres" pour évoquer sans en parler des appellations qu'ils débaptisent comme on efface ce qu'on veut faire disparaitre de l'image qu'on donne du paysage.

Il faut bien prendre un point fixe pour considérer un mouvement, et si j'ai souvent dénoncé les gens qui pensent comme une vache regarde passer un train, c'est parce qu'en regardant seulement le train qui passe, on ne tient pas compte du mouvement des gens qui se déplacent dans le train. Or le problème du retranchement consiste précisément à savoir comment on fait, non pas pour prendre le train en marche afin de vivre avec son temps, mais au contraire pour descendre du train en marche afin de ne pas vivre avec son temps, et alors même qu'on est physiquement obligés de vivre dans son temps, et de vivre quand même sans que çà pose plus de problèmes que pour Diogène de dire à Alexandre "Otes-toi de mon soleil".
Commentaire n°1 posté par Roland Jondeau le 02/11/2007 à 14h06
Quand la déclaration qu'il vaut mieux se fier à Dieu qu'à ses saints se prolonge par l'invocation: "Préservez moi de mes amis; mes ennemis, je m'en charge", on peut supposer une invite à parler plus simplement

Je trouve dans ces deux commentaires une qualité qui les distingue, sinon de tous les propos, du moins de tous ceux que j'ai entendus dans les cafés-philos ou lu dans les forums. Cette qualité est si rare que c'est l'occasion de la signaler
Si, au lieu de considérer la philosophie comme une enveloppe, on la considère comme un symptôme, c'est elle qui est enveloppée par cette considération. La question de l'enveloppement étant alors localisée, le jeu d'attrapper le congénère comme un papillon au filet peut être qualifié d'après sa règle, ce qui permet, si on le veut, de passer à d'autres jeux permettant d'autres développements.

Rebuté par les débats des cafés-philo, et critique à l'égard des procédures qui les produisent, je n'écoute avec intéret que les participants que j'ai déjà entendus des dizaines et même des centaines de fois depuis une quinzaine d'années parce qu'au lieu de référer mon écoute au sujet dont on est censé discuter (où je ne vois qu'une tentative d'enveloppement parmi d'autres), je la réfère à d'autres propos du même auteur tenus en d'autres lieux ou en d'autres circonstances à l'occasion, plutôt qu'à propos, d'un sujet quelconque. De cette manière, en reliant des bribes, je trouve une matière à étudier et à comprendre,.
C'est la démarche de certains auteurs de romans qui optent pour le roman picaresque plutôt que pour le roman psychologique en transportant en imagination des gens qu'ils connaissent et imaginent leur comportement dans des circonstances ou des rencontres qui ne se sont jamais produites.

Mais un jour que j'avais été voir un café-philo que je ne connaissais pas et dont on m'avait dit du bien, le débat portait sur la philosophie de l'érotisme, et le participant qui avait proposé le sujet étant absent, "l'animateur" avait introduit le sujet en récitant des platitudes sur Platon. Comme je pensais que l'amour platonique ne s'imposait pas comme illustration de l'érotisme, j'étais parti, vouant aux gémonies celui qui m'avait indiqué ce café et cet "animateur".

Mais dans les deux commentaires que je viens de lire et de relire, je trouve une manière de s'exprimer qui ne tombe pas sous le coup de ma critique habituelle. Est-ce que l'évocation d'Heidegger inspire si bien l'idée de vivre, de sentir et de parler en poète qu'il suffirait de se situer par rapport à ses propos pour se rendre accessible du premier coup ? Est-ce qu'il suscite l'idée de se trouver un daimon, et qu'ensuite tout coule de source?
Je n'en sais rien et ne puis tirer de conclusions, sauf pour signaler que c'est du côté de la forme et de ses prolongements, procédures et usages, que l'on peut se tourner pour repérer le jeu
Commentaire n°2 posté par Roland Jondeau le 30/10/2007 à 09h23
autre commentaire qui se veut plus un complément d'information, pour mieux comprendre Heidegger.
Le 4 Septembre 1955 sur les traces d’un silence.

-Heidegger reconnaît - naturellement - que la pensée occidentale est marquée de part en part par la tradition chrétienne. Mais il prétend, de manière absolument constante et comme si c’était là une affirmation qui allait de soi, que le christianisme n'est lui-même qu'un avatar de la langue et de la pensée grecques.
Or, non seulement il n’y a rien là qui aille de soi, mais il est surprenant que la majorité de nos contemporains ait pu souscrire, sans plus d'examen, à une affirmation aussi hautement problématique.

Comment, en effet, accepter sans question cette filiation directe entre la Grèce et le monde Chrétien? La spécificité du christianisme (et, de ce fait, notre tradition) ne réside-t-elle pas tout au contraire dans le fait qu'il plonge ses racines en deux sources distinctes: la source grecque et la source judaïque?
Et les paroles qui inaugurèrent notre histoire, si elles sont certes déposées dans les fragments des présocratiques, ne le sont-elles pas aussi dans les versets bibliques?


On peut, pour appuyer ce « dossier », citer l'ensemble des travaux de Claude Tresmontant et de son école qui ont montré que les Evangiles ont d'abord été écrits en hébreu puis « décalques » en grec. Ainsi, même la source la plus importante de la tradition chrétienne serait hébraïque. Tresmontant écrit :

-Imaginez le chagrin et la colère de ces braves professeurs de Nouveau Testament, lorsque des inconnus sortent de leur grotte et leur dissent: « Vous savez, en réalité, ces textes grecs qui constituent le Nouveau Testament, ce sont des traductions de textes hébreux. Et on ne peut rien y comprendre si on ne remonte pas à l'hébreu qui se trouve derrière le texte grec. »  Pour comprendre la pensée de cet homme nommé Salut, « il faut remonter à l'hébreu qui était la langue de ses pères et la langue de cette bibliothèque dont il s'est nourri ».

Le problème n'est pas que Heidegger décide que le christianisme et la pensée chrétienne sont une expérience grecque « abâtardie » . Il aurait pu en faire la démonstration. Mais pour être acceptable, sa démarche aurait dû être la suivante : présenter l’existence des deux sources, grecque et juive, et récuser ensuite le poids du commencement biblique tout en renvoyant toute la charge de sens du christianisme au seul commencement grec. Le problème est que Heidegger ne procède nullement ainsi. Il ne nie pas le poids du commencement biblique. Il le passe tout simplement sous silence. C'est-à-dire que « I'autre source », dont il paraissait tout naturel de considérer qu'elle constituait une part non négligeable de notre héritage, se trouve, non pas constatée mais occultée par Heidegger, au point de laisser, dans son texte, quelque chose comme un blanc.
Le rapport entre Heidegger et le judaïsme, ou plutôt le non-rapport, est souligné avec force par Paul Ricœur. Ce dernier pose la question directement à Heidegger lors du Colloque de Cerisy le 4 septembre 1955, sans obtenir de réponse claire.
Le contexte de la prise de position de Paul Ricœur, le contexte de son étonnement, est particulièrement révélateur : après que Heidegger eut prononcé sa conférence « Qu'est-ce que la philosophie ? » La confrontation Ricœur Heidegger nous est parvenue par les notes qu'en avait prises Jean Beauffet et qu'il rapporte dans le tome IV de son Dialogue avec Heidegger.

-Nous sommes, si je me souviens bien, le jeudi 4 septembre 1955. Toute la séance de ce jour fut consacrée à des questions faites à Heidegger par son auditoire. C'est à cette occasion que Paul Ricœur formula la question ou objection de l’ « héritage hébraïque » dont la conférence introductive (Einleitungsvortrag) « Qu’est-ce que la philosophie ? » lui avait paru ne dire mot.

Dans cette conférence, Heidegger développe plusieurs points fondamentaux. Il énonce que la philosophie consiste en une «correspondance » à l'être de l'étant :

-La correspondance à l'être de l'étant est la philosophie.

La philosophie est ainsi d'abord une manière de « prêter l'oreille ». Prêter l'oreille au sens grec, bien entendu. Heidegger veut répondre à la question : « Qu'est-ce que la philosophie ? »
Répondre, c'est être en correspondance à l'appel de l'être, c'est entendre. Mais pour entendre il faut suivre le chemin fondamental de la phénoménologie, le retour aux choses mêmes et ainsi «détruire » ; c'est-à-dire non pas anéantir mais démanteler : déblaiement et mise à l'écart ; mise à l'écart des mots mal entendus. Philosopher c'est d'abord détruire, dans le sens ou:

-Détruire signifie ouvrir notre oreille, la rendre libre pour que nous entendions l'appel de l'être de l'étant: c'est en ayant un tel appel que nous parvenons à la correspondance.

et un peu plus loin:

Cette correspondance advient de différentes manières selon que l'appel de l’être parle, selon qu'il est entendu au que l'oreille lui reste sourde, selon que ce qui est entendu est dit au demeure tu.

Thème que Heidegger souligne vers la fin de sa conférence en transformant le mot « appel » en « voix » qui devient « langage ».

La philosophie est une correspondance qui porte au langage l'appel de l'être de l'étant.

Dans la salle des Entretiens de Cerisy, en ce 4 septembre 1955, Paul Ricœur a bien entendu; ce qui fut dit et ce qui fut tu. Et alors il s'étonne, objecte et questionne :

-Mais! Il existe d'autres textes où est présent l'appel, qu'il soit celui de l'errance de Moïse ou de l'arrachement d'Abraham. Un tel appel, qui n'est pas grec, peut-on l'exclure de la philosophie ? La traduction de la Bible en grec, dite traduction de Septante, n'est-elle pas son insondable événement à la base de notre culture ?
La relation à coup sûr « équivoque » du monde grec et du monde juif n'est-elle pas ce qui, à l'intérieur de la philosophie, maintient une interpellation ?


Reprenons:

L'appel de l'être ne résonne-t-il pas dans le hinéni, le « me voici ! » prononcé au fil des siècles et des textes bibliques par Abraham, Jacob, Moïse, Samuel et d'autres encore :

-Dieu éprouva Avraham et lui dit : « Avraham! »
Celui-ci répondit : « Hinéni - me voici! »
Alors un ange cria vers lui du ciel, et dit : « Avraham, Avraham! »  Il répondit : « Hinéni - me voici! »
Et l'ange de Dieu me dit en songe : « Jacob! » Je répondis : « Hinéni - me voici. »

Le passage auquel fait allusion Ricœur est celui où Moïse est attiré sur le côté du chemin par une lueur étrange et va découvrir le buisson-ardent. Nous lisons dans le troisième chapitre de l'Exode:

1. Et Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Yitro, le prêtre de Madian. Il conduisit le troupeau au-delà du désert, il vint vers la montagne de Dieu, vers le Horev.
2. Un envoyé de Dieu [yhvh] lui apparut dans une langue de feu de l'intérieur du buisson et il vit : voici que le buisson brûlait dans le feu, et le buisson ne se consumait pas.
3. Et MoÏse dit « Je vais me détourner et voir cette grande vision. Pourquoi le buisson ne brûle pas ? »
4. Et Dieu [yhvh] vit qu'il s'était détourné [sar] pour voir, et Dieu [Elohim] l'appela du milieu du buisson et Il dit « Me voici » [hinéni].
5. Et il dit « N'approche pas d'ici, enlève tes chaussures car l' endroit sur lequel tu te tiens est en terre de sainteté. »

Texte essentiel, qui énonce les structures de la révélation de Dieu à Moïse. C'est seulement parce que Moïse est capable d'être ouvert à l'événement, à la vision qui provoque l' « étonnement » et au « pourquoi » (madoua) que Dieu lui adresse la parole. C'est seulement parce que Moïse est capable de faire un écart, de se détourner du chemin trace, pour aller voir la contradiction du « cela brûle mais ne se consume pas », qu'il est apte à entendre la parole de la Révélation.
Le sar, écart et détournement, est une aptitude à la rencontre, et cette rencontre est révélation. Pour se détourner, il faut « être », en entendant dans ce verbe toute la dimension de l'ex-istence. Moïse est Moïse parce qu'il a entendu et répondu a l'appel, parce que a l'appel il a su dire « hinéni - me voici! .

Ainsi l'Appel existe hors l'horizon grec, l'appel existe déjà depuis plusieurs siècles avant que les premiers textes grecs ne voient le jour. Heidegger parle d' « aube grecque », de « matin grec ». Le soleil était déjà bien haut dans le ciel quand il se réveilla.

En tout cas, voici la réponse qu'il fit a Ricœur en ce 4 septembre 1955 :

-Vous touchez ici à ce que j'ai appelé le caractère « ontologique » de la métaphysique, dont j'ai bien souvent traité.
Faut-il vraiment à ce sujet relier, comme vous le proposez, les philosophes aux prophètes ? Je suis convaincu qu'a qui regarde les choses de près le questionnement d'Aristote - qu'il soit, comme on dira bien plus tard, ontologique ou qu'il soit théologique - prend racine dans la pensée grecque et n'a aucun rapport avec la dogmatique biblique.


Heidegger donne ici une réponse étonnante, voire décevante. Ici, le maître de la remise en question et du refus des préjugés ne fait que produire, reproduire une opposition hermétique entre les deux mondes : opposition du philosophique et du prophétique, de la pensée grecque et de la théologie biblique, du questionnement grec et de la dogmatique biblique. On comprend très bien que vingt-cinq ans plus tard, Ricœur persiste dans son questionnement, car entre-temps Heidegger n'a fourni aucun autre élément de réponse que sa propre dogmatique qu'il enseigna non dans les mots mais littéralement dans le mépris de son silence. Ainsi Ricœur écrit en 1980 :

-Ce qui m'a souvent étonné chez Heidegger, c'est qu'il ait, semble-t-il, systématiquement éludé la confrontation avec le bloc de la pensée hébraïque. Il lui est parfois arrivé de penser à partir de l'Evangile et de la théologie chrétienne, mais toujours en évitant le massif hébraïque, qui est l'étranger absolu par rapport au discours grec... Cette méconnaissance me semble parallèle à l'incapacité de Heidegger de faire le « pas en arrière » d'une manière qui pourrait permettre de penser adéquatement toutes les dimensions de la tradition occidentale. La tâche de repenser la tradition chrétienne par un « pas en arrière » n'exige-t-elle pas qu'on reconnaisse la dimension radicalement hébraïque du christianisme, qui est d'abord enracine dans le judaïsme, et seulement après dans la tradition grecque ?Pourquoi réfléchir seulement sur Höderlin et non pas sur les Psaumes, sur Jérémie ? C'est la question.

II existe un second point essentiel dans la conférence du 4 septembre 1955. Une dimension fondamentale du massif hébraïque, de l'horizon biblique et talmudique, que ce jour-là Paul Ricœur concéda à l'hellénisme soit pour ne pas être trop vindicatif par rapport à Heidegger, soit alors par une non-connaissance encore parfaite du monde hébraïque et en particulier talmudique. II s'agit du « questionnement » comme thème et problématique centrale de la philosophie. Après avoir répété pendant plusieurs pages que le mot grec « philosophia » coïncide pour ainsi dire avec l’acte de naissance de notre propre histoire, Heidegger insiste alors sur la modalité du questionner lui-même qui selon lui est proprement grec.

« Qu'est-ce que? » Cela sonne en grec ti estin...

La question porte sur un objet inconnu : « Qu'est-ce que cela qui est là-bas au loin ? », à laquelle la réponse apporte un éclaircissement souvent par l'intermédiaire d'un nom.
La question peut porter sur un objet connu.
Mais qu'est-ce que cela : le beau ? la connaissance ? la nature ? le mouvement ?
La question ici est double, elle porte sur un approfondissement et une délimitation plus précise de l'objet, du contenu et sur la question elle-même. Qu'est-ce que le « qu'est-ce-que c’est ? ».
Que signifie le « quoi ? », le « Ti ? », le « Was ? », le « what ? », le « mah ? », le «quid ? » Pour désigner la qualité de ce questionnement il existe des mots dans différentes langues tel que quidditas en latin, en allemand Washeit, en hébreu mahout.
Heidegger distingue la question qui porte sur l'objet et la question qui porte sur le questionner lui-même. Vladimir Jankelevitch parle d'un « pourquoi sans exposant » et d'un « pourquoi avec exposant » ou du « problème du problème ». Pour Heidegger le Ti ?, le quid ? ou le quoi ? est toujours en jeu dans chaque question et ce questionnement fondamental est grec.
Plus loin dans la même conférence, Heidegger va introduire la notion d' « étonnement » comme fondement originaire (arché) de la philosophie. Intervient alors la célèbre citation de Platon dans le Théétète :
-II est vraiment tout à fait d'un philosophe. ce pathos s'étonner ; car il n'y a pas d'autre départ régissant la philosophie que celui-ci.

Heidegger commente :
-
L'étonnement porte et régit d'un bout a I'autre la philosophie.


Tradition de l' étonnement qui passe de Platon à Aristote :

-C'est par et a travers l'étonnement que les hommes sont parvenus, aussi bien maintenant qu'a l'origine, au départ qui ne cesse de régir l'acte de philosopher.

Deux citations clefs qui soulignent que l'étonnement est non seulement le point de départ du philosophe mais que chaque pas sur le chemin philosophique est régi par l'étonnement (taumazein).
Notre question porte ici à la fois sur Heidegger et Ricœur. En introduisant ses questions et objections du 4 septembre 1955, Ricœur dit :
Là il ne s' agit ni de l' étant, ni de l'être, ni même du « qu' est-ce que » qui est le questionnement grec par excellence, mais de l'appel...
Pourquoi Ricœur considère-t-il le questionnement comme une modalité grecque par excellence ? Notre apport dans ce débat, plus de quarante ans après, est de souligner et d'insister sur le fait que tout ce que Heidegger dit du questionnement, avec et sans « exposant », est une dimension hébraïque fondamentale. Les mots dogme et dogmatisme sont étrangers au judaïsme et à la culture juive en général Le « massif hébraïque » évoqué par Ricœur est tout entier «questionnement », mise en scène du questionnement, tout entier « un livre des questions », depuis la Bible jusqu'à la pensée contemporaine en passant par le Talmud, la Cabale et le Hassidisme. Rendons a Moïse ce qui lui appartient !

Dans la question de l' « appel » cité par Ricœur, l'appel a Moïse, le noyau même de l'épisode de cette première Révélation, la force originaire est le questionnement.
Un envoyé de Dieu lui apparut... et voici que le buisson brûlait dans le feu, et le buisson ne se consumait pas. Et Moise dit : je vais me détourner pour voir, POURQUOI le buisson ne se consume-t-il pas ? Et Dieu vit que Moise s'était détourné, alors il l'appela...

La structure du récit est on ne peut plus éloquente. Moïse voit une chose étrange et questionne, puis appelle. L'appel est corrélatif de la capacité à s'étonner. Ce que dit Aristote de l' étonnement et son corrélat l'aporie ne fait que formuler cette structure, l' appel en moins.
L'origine de la philosophie c'est l'étonnement que les choses soient ce qu' elles sont. Or le corrélat de I'étonnement c' est l'aporie, c'est-à-dire un état de choses tel qu'il comporte une contradiction aux moins apparente.
Aristote cite « l'exemple de la marionnette qui se meut toute seule : l'étonnement naît de la contradiction entre le caractère inanimé de la marionnette et la faculté qu'elle a de se mouvoir elle-même, faculté qui n 'appartient qu 'aux êtres vivants... ». La philosophie ne naît donc pas d'un élan spontané de l'âme, mais de la pression même des problèmes : les choses se manifestent, s'imposent à nous comme contradictoires, comme faisant question, elles nous poussent, au besoin malgré nous, dans la recherche.
N'est-ce pas là le sens originel de la question du latin quaerere, « chercher » ?
Commentaire n°3 posté par fellion le 26/10/2007 à 00h20
Vous etudier un citation de Heidegger, voici l'extrait dont vien t cette citation:

Spiegel : L’individu humain peut-il encore avoir une influence sur ce tissu d’événements qui doivent forcément se produire, ou bien alors la philosophie peut-elle avoir une influence, ou bien les deux ensembles ?

Heidegger : La philosophie ne pourra pas produire d’effet immédiat qui change l’état présent du monde. Cela ne vaut pas seulement pour la philosophie, mais pourtant ce qui n‘est que préoccupations et aspirations du côté de l’homme. Seulement un dieu peut nous sauver encore. (Nur noch ein Gott kann uns retten) Il nous reste la possibilité pour l’apparition du dieu ou pour l’absence du dieu dans notre déclin, que nous ne fassions pas, pour dire brutalement les choses, que crever mais si nous déclinons, que nous déclinions à la face du dieu présent.
plus loin
Nous ne pouvons pas le faire venir par la pensée, nous sommes capables aux mieux d’éveiller une disponibilité pour l’attendre… J’appelle cela l’autre pensée… Car le questionnement est la piété de la pensée, (la technique comme question).

Le monde ne peut pas être ce qu’il est et comme il est par l’homme, mais il ne peut pas l’être non plus sans l’homme… « L’être ».

Page 260 et suivante, Ecrits politiques 1933-1966 Martin Heidegger paru en 09-1995 chez gallimard.

Certe Heidegger prononce le mot de dieu, mais avant tout il répond à ce qu'il avait écrit dans la letree sur 'humanisme; "l'humanisme ne pense pas assez haut l'humanitas de l'homme". On voit qu'il ne s'agit plus du dieu du chrisianisme pour heidegger en effet l'humanisme est la vérité de l'athéisme, il a retourné en l'essence de l'homme, l'essence du dieu, il a opéré une révolution. Ou encore le monothéisme est la  confirmation de la répresentation théologique de l'athéisme, la réduction du divin au principe, dans une ogique de la dépendance du monde.

On le voit Il n’y ait aucunement question de religion, mais seulement l’entièrement de la raison. D’autre part il est question de faire de la place dans la raison. Faire de la place à quoi ? à sa propre exigence.

L’espace du manque créé en effet en même temps qu’un profond sentiment de nostalgie et de désir, un lieu de développement de la vie et de la culture.

La philosophie est à sa fin, le dieu dont parle Heidegger pourrait ne désigner que cela, ce rien d’autre, (seulement) «Nur noch» dont la philosophie comme tel n’est pas, ne peut pas être ni le lieu ni le régime. Bien que seule elle indique la nécessité, et la postulation. Ce dernier dieu valeur de «noch» (encore) ce cela est encore possible que cela est lieu dans l’abîme. Déjà présent dans les cours sur Nietzsche, dieu met fin à la confrontation entre théisme et athéisme qui met fin au divin lui-même.

La foi pratique de Kant qui est encore à penser. La phrase de Heidegger n’est pas autre chose qu’une reformulation, une réécriture risquée et nécessaire parce que nous ne sommes plus en 1790.
« Il me fallait donc abroger le savoir à fin d’obtenir place pour la foi, et le dogmatisme de la métaphysique, c’est-à-dire le préjugé selon lequel on pourrait y progresser sans une critique de la raison pure est la véritable source de toute incrédulité ou prise avec la moralité, incrédulité qui pour sa part est toujours en fait très dogmatique »
Deuxième préface à la première critique.
Commentaire n°4 posté par fellion le 26/10/2007 à 00h11
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