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noir-Ben-vincy.jpg Peut-on comprendre l’art sans préjugés ?
« Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune ».
Marcel Proust

« Peut-on comprendre l’art sans préjugés ? » est une question assez paradoxale, ce qui en fait tout l’intérêt d’ailleurs. Car, à en croire la belle citation de Proust, l’art serait précisément ce qui est censé nous délivrer de nos préjugés habituels en nous faisant découvrir les beautés cachées de l’univers. De fait, l’opinion commune serait encline à croire que le préjugé est précisément ce qui empêche de comprendre une œuvre d’art. Or, si le paradoxe c’est précisément de contrer la doxa, notre question du jour est proprement paradoxale. Car la question ne sous-entend elle pas que le préjugé serait justement de croire que le préjugé empêche de comprendre l’art alors qu’au contraire il serait la condition sine qua non de toute compréhension ?
Pour y voir plus clair, il est nécessaire de préciser un tant soit peu ce qu’il faut entendre par comprendre et par préjugé. Comprendre renvoie étymologiquement à l’idée de prendre avec, de saisir. Dans son dialogue Le Théétète, Platon donne une image très suggestive de ce qu’est comprendre en évoquant les pigeons qu’il faut capturer avec un filet. En ce sens l’art de comprendre se confond avec l’art de la capture, ce qui suppose la possession d’un outil ou d’une arme. Comprendre l’art voudrait alors dire que nous avons les outils nécessaires pour le saisir. Les préjugés ne seraient-ils pas ces outils nécessaires à la compréhension de l’art ? Car, si l’on prend le préjugé dans son sens premier de jugement à l’avance, le préjugé n’est pas forcément néfaste. Penser qu’on ne peut comprendre l’art sans préjugés revient simplement à affirmer que l’accès à l’œuvre d’art suppose un minimum de bagage intellectuel. Ce point de vue me paraît particulièrement fondé en ce qui concerne la peinture. « Pintura e cosa mentale » déclara Leonardo Da Vinci ! Si la peinture est effectivement une chose mentale, il faut une certaine connaissance théorique de l’art pictural pour bien comprendre un tableau. Picasso ne s’y est pas trompé, lui qui a été un immense théoricien de la peinture avant d’être le peintre célèbre qui bat tous les records dans les ventes aux enchères ! Picasso n’a d’ailleurs jamais cherché à réaliser de belles œuvres, mais plutôt des œuvres intéressantes dont la valeur ne peut être pleinement appréciée que par ceux qui possèdent les clefs de l’interprétation. Le fait est que pour bien comprendre un tableau, il vaut mieux connaître le contexte de sa réalisation et ce tant sur le plan objectif de l’histoire en cours que sur le plan subjectif de l’état psychologique de l’auteur. Quand un officier Allemand aperçu le Guernica de Picasso et qu’il lui demanda qui en était l’auteur, ce dernier lui répondit : « vous » ! Cette anecdote cocasse montre bien qu’on ne peut comprendre une œuvre d’art si on l’extrait de son contexte historique et humain.
En fait, le préjugé « néfaste » qui fausse notre perception de l’art consiste à le confondre avec la représentation du Beau. Il est vrai que jusqu’au XIX ème siècle, l’art s’était donné pour mission sacrée d’incarner le Beau. Mais depuis, le divorce entre l’Art et le Beau a été prononcé, en particulier à travers le mouvement surréaliste. Il existe aujourd’hui une tentative louable de réconcilier l’art et le beau, mais il y a peu de chance que cette tentative n’aboutisse très loin... Si comme le dit Kant, le Beau est ce qui plaît universellement sans concept, alors il n’y a rien à comprendre face à la beauté. Or, ce n’est pas le cas en ce qui concerne l’art, quand bien même il s’avère beau. Kant n’aimait pas l’art africain parce qu’il n’y comprenait rien…

« philosoph’art » du 22 /09/ 07
Jean-Luc Berlet .

Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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