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Cranach Lucas (l’Ancien) (1472-1553) Adam et Ève au Paradis ou Le Péché originel (1533) huile sur bois — Hauteur : 0.500 m. Longueur : 0.350 m. Allemagne, Berlin, Gemäldegalerie (SMPK)

Cranach Lucas (l’Ancien) (1472-1553) Adam et Ève au Paradis ou Le Péché originel (1533) huile sur bois — Hauteur : 0.500 m. Longueur : 0.350 m. Allemagne, Berlin, Gemäldegalerie (SMPK)

« S’il n’y avait point cet instinct [sexuel], nul ne bâtirait maison ni ne se marierait! »

(Gen. Rabba, III, 49)

 

Avons-nous seulement accès à la véritable conception du sexe par la religion? Si l’on se réfère au texte de référence des trois religions monothéistes, il n’est pas sûr que ses représentants institutionnels aient été fidèles au Livre. À chaque époque, les versets de la Bible auraient connu une nouvelle interprétation. Et en matière de sexualité, les divergences pleuvent. Une seule certitude apparaît d’emblée : la religion n’a jamais condamné « le » sexe, mais certaines manières de le « consommer ». Il s’agira de ne pas se laisser aveugler par nos a priori de modernes qui se veulent émancipés de tout, pour essayer de comprendre la cohérence interne, l’intelligence de certains, — lâchons le mot —, interdits, relatifs à certaines pratiques de la sexualité.

Il semble bien que l’approche la plus éclairante du sexe dans les textes religieux soit une lecture psychanalytique. C’est celle qui rend le texte, sibyllin, parlant ou éclairant. Le sexe ne peut être intellectuellement analysé que d’un point de vue symbolique (et non moral!). C’est bien sur ce versant que s’est penchée la tradition judaïque, voyant d’abord dans le sexe une expérience « métaphysique » du manque d’Être de l’Homme : dans la Genèse (2, 18), Yahvé Dieu dit qu’« Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie ». Autrement dit, le face-à-face, la relation à l’Autre est déjà sexualité (qui ne se réduit pas au sexe). Mais peut-on dissocier sexe et « relation à », sexe et parole. L’homme n’est vraiment lui-même que si, renonçant à sa solitude, il s’ouvre à l’autre. Dans cet élan de confiance, il naît vraiment, une seconde fois, symboliquement : il quitte son père et sa mère, et s’accepte lui-même dans sa nudité, finitude, d’homme ou de femme.

À ce titre, l’Autre, c’est la différence d’avec soi-même, l’autre sexe. On touche là à un interdit, tant chez les juifs, les chrétiens, que les musulmans : celui de l’homosexualité et de l’inceste. Rien de moral, là encore, mais une mise en garde contre un péril envers nous-mêmes.

Loth et ses filles.
huile sur cuivre Hauteur : 0.420 m. Longueur : 0.840 m.
Montpellier, musée Fabre. 


Loth et ses filles.
huile sur cuivre Hauteur : 0.420 m. Longueur : 0.840 m.
Montpellier, musée Fabre. 


La Genèse raconte au chapitre 19 la destruction de la ville de Sodome, symbole, dit la note de bas de page, de châtiment. Les habitants, pratiquant régulièrement l’homosexualité, voient plusieurs hommes assaillir la maison de Lot, qui reçoit ce soir-là plusieurs hôtes. Mieux vaut leur « prêter » ses deux filles vierges, qu’abuser de ses convives, lit-on! En réalité, c’est Yahvé qui a envoyé ces hommes, pour punir ces pratiques illicites en détruisant la ville. Lot a le privilège d’être prévenu, et de pouvoir s’enfuir avec sa famille. Il est commenté, en marge de ce passage, que cette légende semble dénoncer la façon dont un peuple païen s’autodétruit en se repliant sur lui-même (homosexualité et inceste), refusant d’accueillir l’étranger, l’Autre (sexe). D’un point de vue philosophique cette fois-ci, cette interprétation se tient, et rejoint celle, psychanalytique : l’identité ne s’obtient qu’au prix d’une différenciation d’avec l’Autre. Tel le mouvement dialectique, il ne peut y avoir identité sans lien entre deux termes contradictoires, différents, irréductibles l’un à l’autre. Yahvé veut la distinction, le processus dynamique de la vie elle-même (d’ailleurs en combat constant avec son contraire, la mort). La vie est dans l’altérité, non dans la reproduction du même que soi?

 

Et que dire de l’adultère, lieu commun de la sexualité moderne? L’un des Dix Commandements nous exhorte à ne pas commettre cet adultère. Cet interdit, explique Marc-Alain Ouaknin, dans son livre Les Dix Commandements, est salvateur pour l’enfant amené à naître accidentellement d’une union adultérine, par des parents qui ne pourront pas l’élever ensemble. L’enfant n’a pas à pâtir de la conduite sexuelle de ses parents, souffrant ici directement dans sa chair, comme amputée d’une partie de son identité (pas toujours officialisée ni reconnue d’ailleurs).

En somme, une telle prévenance, que cachent des interdits qui nous semblent arbitraires ou sectaires, ne nous invite-t-elle pas plutôt à envisager la profondeur de la sexualité, dont le sexe n’est qu’une modalité? À savoir que notre pratique du sexe n’a pas toujours pour moteur l’amour de l’autre. Dans l’amour, l’amour humain peut, en un sens, devenir langage de Dieu (à travers nous). L’amour authentique, toute connotation morale mise à part, n’est-il pas ce qui nous fait revivre en filigrane l’histoire dramatique de la quête de Dieu par l’Homme? Mais n’est-ce pas aussi la quête de l’Homme par Dieu? Tant il est vrai que le sexe vécu comme consommation, « solitude à deux », sans suite, rend « l’animal triste post-coïtum », il y a là, sans nul doute, des profondeurs métaphysiques à creuser. 

 

                           Sabine Le Blanc

Adam et Eve expulsés du Paradis par les frères de Limbourg. 15e siècle enluminure- Hauteur : 0.290 m.  Longueur : 0.210 m. Localisation : Chantilly, musée Condé.

Adam et Eve expulsés du Paradis par les frères de Limbourg. 15e siècle enluminure- Hauteur : 0.290 m. Longueur : 0.210 m. Localisation : Chantilly, musée Condé.

La Femme absente.

Le monothéisme a dû faire face, chez les juifs comme chez les peuples devenus chrétiens ou musulmans, à des anomalies qui ont contraint ses fidèles à modifier la doctrine sur des points plus ou moins décisifs, mais qui restent dans le domaine des réformes (des amendements à la théorie) en attendant le jour sans doute encore lointain, où la crise du monothéisme aura pris une telle ampleur que ce paradigme sera peut-être, à son tour, abandonné.

Ce dieu qu’on ne sait plus comment nommer, quel qu’il soit, n’en demeure pas moins la divinité que les textes bibliques présentent comme un dieu mâle sans compagne. Les trois religions monothéistes ne pourront faire autrement que le dieu d’Israël devenu le Dieu de tous ne soit de sexe masculin. Or l’homme est mâle ou femelle. Si Dieu est un, l’homme est deux. La question de la dualité des sexes ne devrait pas se poser pour l’Unique. Son essence devrait transcender les questions de ce genre, vulgairement anthropomorphes. Mais cette vue idéologique suppose que puissent exister, entre les hommes et le monde divin, des relations coupées de toute attache avec une fonction aussi importante pour l’être humain que la sexualité.

La première religion hébraïque admettait à côté du dieu national une parèdre que la Bible et des inscriptions de l’époque du premier temple appellent Ashéra. Sur ce point, les israélites ne se distinguent pas des autres nations cananéennes. (1)

La réforme initiée par Josias, à la fin du VIIe siècle en faveur d’un « Iahvé seul » a eu pour effet d’écarter de Iahvé toute présence féminine. Le Dieu Un ne peut pas ne pas être, dans la représentation de ceux qui croient en lui, les hommes du Talmud, des Évangiles ou du Coran, un dieu mâle : le « Fort » dit la Bible, le « Maître du monde » dit le Talmud, le « Tout-Puissant » répond la littérature monothéiste des temps modernes.

Dans le monde grec, il ne manquait pas de déesses qui entretenaient avec les dieux mâles et entre elles, comme les hommes et les femmes de ce peuple, toutes sortes de relations. Héra l’épouse légitime, Aphrodite l’amante adultère, Déméter la mère. Au culte de ces divinités les femmes grecques étaient associées de près, elles pouvaient être prêtresses d’une déesse ou même d’un dieu mâle, comme la pythie, prêtresse d’Apollon à Delphes. Rien de semblable en Israël, le service du dieu mâle est strictement réservé aux mâles. Le culte de “Iahvé seul” et d’Élohim-Dieu a renforcé la prééminence, sociale, mais aussi métaphysique des hommes sur les femmes. Les scribes monothéistes ont eu beau rédiger une nouvelle version des origines du monde, où Élohim crée ensemble l’homme et la femme (Gn1, 27), sans autre précision, c’est la version antérieure (Gn2) qui a prévalu : Iahvé a créé un homme de sexe mâle, comme lui et, plus tard, à partir du corps de l’homme une femme qui soit sa compagne, comme les dieux souverains ont des parèdres pour former un couple à la ressemblance des humains. De ce fait, la loi de Moïse est une affaire d’hommes. Elle ne concerne les femmes qu’en partie. Cette loi faite pour les mâles, il incombe aux seuls mâles de l’étudier et de la transmettre.

Cette idéologie articule l’image d’un dieu asexué avec la mise à l’écart du féminin. En réduisant le monde des dieux à un seul dieu dont le sexe n’entre pas en ligne de compte, bien qu’il soit manifestement masculin, tandis que la société refoule les femmes aux frontières, on accentue en fait la différence sexuelle en prétendant l’abolir. Pour cette conception du monde, la femme est de trop. L’association du Dieu unique et des fils d’Israël revient à nier la dualité des sexes, qui est ce par quoi les hommes s’apparentent aux bêtes. Cette difficulté à admettre comme naturelle et originelle la reproduction sexuée dans l’espèce humaine équivaut, en dernière analyse à la dénégation de l’animalité de l’homme — que l’on dit créé à l’image d’Élohim (Gn 1,27), alors que la parenté de l’homme et de l’animal allait de soi chez les Grecs ou les Égyptiens.

Jean Fouquet : Le nu sacré – La Vierge à l’enfant, vers 1450

Jean Fouquet : Le nu sacré – La Vierge à l’enfant, vers 1450

Marie.

 

Les Grecs ralliés au monothéisme reçu de Jérusalem par le relais des disciples de Jésus ont été les premiers à vénérer Marie, la mère de Jésus, dont la tradition chrétienne rapporte, dés la fin du Ier siècle de l’ère courante, qu’elle a fini ses jours à Éphèse. Ville grecque d’Asie Mineure où se trouvait le temple d’Artémis. Marie est venue supplanter la déesse vierge, qui elle-même avait supplanté sur ce site la déesse-mère Cybèle. L’Église à fort à faire pour contenir une résurgence du polythéisme à laquelle elle a contribuée en affirmant la nature ambivalente de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, incarnation du Dieu Un qui a voulu partager la condition humaine en naissant d’une femme. Sous la pression de la ferveur populaire les pères de l’Église lui donneront un statut plus qu’humain, en même temps qu’à Éphèse le lieu n’est pas neutre, en 431 le concile définira le dogme de la double nature de Jésus, il proclamera Marie « mère de Dieu » plus précisément « Génitrice de Dieu » (théotokos).

Au siècle précèdent l’Église avait défini le dogme de la Trinité : un seul Dieu en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit (concile de Nicée 325, et de Constantinople 381). Que vient faire le Saint-Esprit dans une structure où le Père et le Fils semblent suffire?

Il prend place à côté pour empêcher le contact direct entre Dieu et la mère de son Fils, pour tenir la sexualité à l’écart de Dieu, conformément au monothéisme juif. C’est par l’œuvre du Saint-Esprit que Marie a conçu son enfant (Mt 1,18; Lc 1,35) si cette construction intellectuelle satisfait le théologien (mâle) ne peut convenir à la foule des chrétiens qui dans le monde grec puis latin manifeste leur dévotion à Marie. Si bien qu’à la trinité officielle se substitue une triade plus efficace, car conforme à la nature, celle du père de la mère et du fils. C’est elle que Mahomet a en tête de toute évidence quand il fustige dans le Coran la trinité chrétienne où il voit, non sans raison un retour au polythéisme :

« Dieu (Allah) dit : O Jésus (Isa), fils de Marie (Maryam) est ce toi qui as dit aux hommes : Prennez-nous, moi et ma mère, pour deux divinités, en dessous de Dieu? » (Coran; 5, 116).

Pour tenir sur leur base doctrinale, es théologiens chrétiens ont mis de plus en plus l’accent sur la virginité de Marie, la « Vierge Marie » ce qui impliquait d’éliminer, avec son époux Joseph, toute trace de reproduction sexuée. Pourtant pour que Jésus soit « messie », oint du seigneur aux yeux du monde juif, les évangiles laissent deviner que Joseph est le père biologique de Jésus, car il lui faut descendre de David (Mt 1,16; Lc 3,31).

Pourquoi les théologiens chrétiens n’ont-ils pas admis que le fils de Dieu pouvait naître d’un couple humain;

« Rien n’est impossible à Dieu », disait Luc (Lc 1,37)?

Pourquoi cet entêtement à vouloir écarter l’époux terrestre de Marie et installé entre le Père véritable, Dieu et la Mère véritable, Marie un ectoplasme (2) le Saint-Esprit? Sinon pour éviter que Jésus ne soit le fruit d’un acte sexuel. Marie ne pouvait être qu’un pur réceptacle pour ce double du Dieu Un qu’était Jésus, puisque le Fils de Dieu, c’est Dieu lui-même. De manière à tenir encore plus éloignée encore de la dualité des sexes, l’Église affirme que la mère de Marie avait conçu sa fille hors de tout rapport sexuel (dogme de l’Immaculée Conception proclamé en 1854).

Il n’est pas facile d’accorder le Dieu Un et la dualité des sexes par l’entremise ou non de la Trinité. D’autant plus difficile lorsqu’à l’origine, la femme naît de l’homme sans femme, puis lorsque l’homme naît de la femme sans homme.

La faute originelle.

 

Quelle faute ont commise les premiers humains?

Dans cette nébuleuse qu’est la Genèse où s’entremêlent mythes lointains, transmis oralement et rédactions successives (parmi les plus récentes de la Tora), la faute à laquelle se sont arrêtés les hommes de la Bible est clairement indiquée. Adam et Ève ont enfreint l’interdit alimentaire portant sur l’un des arbres de l’Eden. En leur interdisant les fruits dont ils ont mangé (ceux qui procurent la connaissance de ce qu’il faut faire et de ce qu’il ne faut pas faire) Iahvé Élohim avait menacé Adam et Ève en ces termes :

« … de l’arbre de la science du bien et du mal tu ne mangeras pas, car du jour où tu en mangerais, tu mourrais » (Gn 2, 17)

s’ils désobéissent, leur châtiment sera la mort. C’est donc que les premiers hommes avaient été créés non mortels. Adam et Ève ont pris néanmoins le risque de violer l’interdit parce que le serpent tentateur leur a dit :

« Vous ne mourez pas, non vous n’en mourez pas Élohim sait que, du jour où vous en mangerez, vos yeux se dessilleront et vous serez comme des dieux (Élohim) sachant le bien et le mal » (Gn 3,4-5)

ainsi le désir qui a mû les premiers hommes était de s’égaler aux dieux d’abolir la différence qui sépare, qui doit séparer, la créature du créateur. L’homme est devenu comme des élohims, ce qui n’est pas tolérable. De surcroît pour empêcher qu’Adam et Ève n’absorbent un antidote contre la mort, Dieu les chasse loin du Jardin où se trouve un fruit surnaturel, celui de l’arbre de vie, qui pourrait leur procurer l’immortalité. (3)

« Alors Iahvé Élohim dit : “Voici que l’homme est devenu comme l’un de nous, grâce à la science du bien et du mal! Maintenant, il faut éviter qu’il étende sa main, prenne aussi de l’arbre de vie, en mange et vive à jamais » (Gn 3,22)

ainsi est marquée avec insistance, au début de la Bible, l’idée que la mort est le châtiment infligé par Dieu à l’humanité parce que les premiers hommes ont refusé de respecter la distance infranchissable qui doit demeurer entre les hommes et les dieux (ou leur Dieu).

Toute autre interprétation de la faute d’Adam et Ève est extérieure au texte ou secondaire; notamment l’interprétation par la sexualité. Adam et Ève n’ont enfreint aucun tabou sexuel. C’est après la faute que la sexualité se fait jour comme un fait nouveau, une découverte inouïe.

La sexualité fait partie du châtiment de Dieu. La mort et la sexualité sont indissolubles, ce que le texte perçoit. C’est une vérité d’ordre biologique que le sexe et la mort vont de pair. La sexualité est ainsi l’une des conséquences de la faute, elle ne saurait en être la cause.

 

M F

 

(1) — Les archéologues ont découvert, en 1979 la statue d’un dieu mâle datée du IX siècle avant l’ère courante elle porte une inscription qui mentionne le nom de la compagne de ce Baal protecteur d’un petit état appelé Shala

 

(2) — Émanation visible produite par un médium, se matérialisant en formes diverses. Synon. fam. fantôme. 

On devient, comme dit mon père, son ectoplasme. Ce mot par lequel les métapsychistes désignent le pouvoir qu’auraient certains médiums d’émettre, par la bouche, une matière blanche ou grise, légèrement lumineuse et comme un double d’eux-mêmes...

 

(3) — Ce fruit de l’immortalité est à mettre en relation, dans la mythologie des Sémites, avec la plante de jouvence poussant au fond de la mer dont parle l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh. Dans la mythologie indo-européenne, il existe aussi un breuvage d’immortalité, le Haoma des Iraniens et le soma des Indiens sans parler de la nourriture et de la boisson des dieux grecs, le nectar et l’ambroisie.

Les citations de la bible sont extraites de la bible d’Édouard Dhorme Bibliothèque de la Pléiade.

Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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