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mère et enfant Picasso 1921.

mère et enfant Picasso 1921.

« L’effort est pénible, mais il est aussi précieux, plus pré­cieux encore que l’œuvre où il aboutit, parce que, grâce à lui, on a tiré de soi plus qu’il n’y avait, on s’est haussé au-dessus de soi-même. Or, cet effort n’eût pas été possible sans la matière : par la résistance qu’elle oppose et par la docilité où nous pouvons l’amener, elle est à la fois l’obstacle, l’instrument et le stimulant ; elle éprouve notre force, en garde l’empreinte et en appelle l’intensification. Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu’un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l’être vivant la conservation de la vie ; il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu’elle a conscience de l’avoir créé, phy­siquement et moralement. Le commerçant qui développe ses affaires, le chef d’usine qui voit prospérer son industrie, est-il joyeux en — raison de l’argent qu’il gagne et de la notoriété qu’il acquiert ? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans la satisfaction qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie, et ce qu’il goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles, celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l’éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi.

 

[…]  Si donc, dans tous les domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons-nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d’être dans une création qui peut, à la différence de celle de l’artiste et du savant, se poursuivre à tout moment chez tous les hommes : la création de soi par soi, l’agrandissement de la personnalité par un effort qui tire beaucoup de peu, quelque chose de rien, et ajoute sans cesse à ce qu’il y avait de richesse dans le monde ? »

 

Bergson, L’Énergie spirituelle, « La conscience et la vie »

Joie, création.

Joie, nom féminin. Du latin gaudia, pluriel de gaudium, pris pour un féminin singulier en latin populaire.

 

1 - Sentiment de bonheur, de satisfaction vive et intense qui vient du plaisir que l'on a à agir, à accomplir non pas une tâche répétitive, mais de contribuer à un certain progrès qui est empreint d'un caractère spirituel philosophique, scientifique, religieux ou esthétique.

2- (Au pluriel) Plaisirs ; jouissances.

3- Gaieté ; humeur gaie.

 

Synonymes: gaieté, allégresse, jovialité, jubilation.

Antonymes: peine, tristesse, chagrin, mélancolie, ennui.

 

Traductions:    

Allemand : Freude; Anglais : happiness, gladness, joy, delight, joyfulness; Arabe : فرح (farah) masculin; Espagnol : alegría; Grec : χαρά (khará) féminin; Hébreu ancien : שִׂמְחָה  féminin; Italien : allegria, gioia; Russe : радость féminin.

 

Latin; gaudium

Étymologie De gaudeo « se réjouir » De l’indo-européen commun *ga:u [1] (« se réjouir »), apparenté à Agave, au grec ancien ἀγαυός, agauós (« admirable »).

 

 

Création  féminin, (vers 1200) Du latin creatio.

1    (Didactique) Action de créer, de donner l’être, l’existence.

2    (Par extension) Première représentation d’une œuvre d’art scénique ou musicale.

3    (Au singulier) (Absolument) Univers, monde, ensemble des choses créées.

4 (Par extension) Ce que l’homme invente, forme, établit.

5    (En particulier) Fondation de quelque institution, établissement de nouveaux emplois, de nouvelles fonctions, de nouvelles rentes, etc.

6    Institution fondée, fonction créée.

7    Ouvrage d’art, composition littéraire.

8    Rôle qu’un acteur joue le premier ou qu’il renouvelle avec talent.

 

Traductions; Anglais : creation; Grec : δημιουργία (dhimiuryía) féminin; Italien : creazione féminin, creato  masculin; Anglais : creation.

 

Anagrammes; canotier, carotine, cération, co-naître, réaction, toarcien

 

Creatio, du radical du supin creatum de creo (« créer, nommer ») avec le suffixe -io.

Creo; De l’indo-européen commun *k̂er-[1] (« croitre ») qui donne aussi Ceres (« déesse des moissons »), en grec ancien κόρος, κόρη (« jeune homme, jeune fille, kouros, coré »).

"La joie de vivre", Henri Matisse.

"La joie de vivre", Henri Matisse.

« La joie est un affect par lequel l'esprit passe à une perfection plus grande »
(Spinoza Éthique, III, XI,R scolie)

Pour la philosophie, la joie est une notion qui désigne le sentiment d'une personne en présence d'une autre personne, d'une situation ou d'un bien qui lui convient. Dans la philosophie antique, la joie est à rapprocher du terme de μανια (mania), « délire » ou « folie » cité dans le Phèdre de Platon. La μανια désigne la présence du divin dans ce qu'elle a de transformateur et de dynamisant sur le sujet : une notion à rapprocher de ενθουσιασμός (enthousiasme) qui affecte celui qui contemple le bien ou le beau, et qui va donc au-delà du sentiment.

Cicéron en a une conception plus proche du sens courant : pour lui, la joie est un état de l'âme, qui, confrontée à la possession d'un bien, n'en perd pas pour autant la sérénité.

Dans la philosophie moderne, de nouvelles conceptions de la joie apparaissent. Au XVIIe siècle, c'est Spinoza qui est le grand penseur de la joie, en particulier dans son Éthique où la joie forme, avec la tristesse et le désir, l'un des trois affects fondamentaux de l'être humain (Éthique, Troisième partie, propositions 9 à 11) : tous les autres sentiments (amour, haine, espérance, crainte, etc.) se définissent comme des formes particulières de joie ou de tristesse. La joie, lætitia en latin, est définie par Spinoza comme « le passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection », Éthique, Troisième partie, Appendice, Définition 2 : « Lætitia est hominis transitio a minore ad majorem perfectionem »., c'est-à-dire comme une augmentation de forces et de la réalisation de soi d'un être humain. La joie est ainsi un accroissement de notre puissance, lié à la réalisation de nos désirs et de notre effort, conatus en latin, pour persévérer dans l'existence.

Chez Leibniz, on trouve une distinction entre deux termes latins pouvant être traduits en français par « joie » : d'une part gaudium, la jouissance paisible qui n'est soumise à aucune condition extérieure au sujet, et d'autre part laetitia, le plaisir de l'âme lié à possession d'un bien (au sens de Cicéron, en fait).

Nietzsche associe la joie à la capacité d'approbation de l’existence, amor fati, malgré son caractère tragique, comme expression de la volonté de puissance qui assume d'être joyeuse malgré les souffrances de la vie, sans se réfugier dans un bonheur illusoir.

Henri Bergson voit dans la joie le signe d'un accomplissement, d'une réussite et d'un achèvement, ce qui, selon lui, en fait un indice du sens de l'existence humaine : en effet, toute grande joie est la conséquence d'une création - par exemple la joie de l'entrepreneur qui a fondé une entreprise qui marche, ou la joie de la mère qui a engendré et élevé son enfant, montrent qu'ils ont créé quelque chose de viable. Ainsi, le sens de la vie humaine serait la création.

Chez Martin Heidegger, on note qu'il recouvre sa liberté inaliénable en anticipant sa propre mort et la confrontation au néant qu'elle implique, à cette occasion le philosophe allemand parle de Joie dans son ouvrage Être et Temps. Jean-Luc Nancy sur ce sujet, écrit comme commentaire que l' être sans fond qu'est le Dasein s'expose dans l'angoisse et dans « la joie d'être sans fond et d'être au monde».

Clément Rosset pense la joie dans la continuité de Nietzsche comme une grâce irrationnelle qui permet d'accepter le réel dans toute sa cruauté « la force majeure », Robert Misrahi associe la joie à la liberté que possède tout sujet d'agir, aimer et fonder son bonheur « les actes de la joie ».

Descartes, Schopenhauer.

 

Car il est besoin de remarquer que le principal effet de toutes les passions dans les hommes est qu'elles incitent & disposent l'âme à vouloir les choses auxquelles elles préparent leur corps : en sorte que le sentiment de la peur l'incite à vouloir fuir, celui de la hardiesse à vouloir combattre, et ainsi des autres.

Les Passions de l'âme, article 40

Or, il est aisé à connaître, de ce qui a été dit ci-dessus, que l'utilité de toutes les passions ne consiste qu'en ce qu'elles fortifient & font durer en l'âme des pensées lesquelles il est bon qu'elle conserve, et qui pourraient facilement sans cela être effacées. Comme aussi tout le mal qu'elles peuvent causer consiste en ce qu'elles fortifient & conservent ces pensées plus qu'il n'est besoin ; ou bien qu'elles en fortifient et conservent d'autres auxquelles il n'est pas bon de s'arrêter.

Les Passions de l'âme, article 74

Après avoir donné les définitions de l'amour, de la haine et du désir, de la joie, de la tristesse, et traité de tous les mouvements corporels qui les causent ou accompagnent, nous n'avons plus ici à considérer que leur usage. Touchant quoi il est à remarquer que, selon l'institution de la nature, elles se rapportent toutes au corps, et ne sont données à l'âme qu'en tant qu'elle est jointe avec lui : en sorte que leur usage naturel est d'inciter l'âme à consentir et contribuer aux actions qui peuvent servir à conserver le corps ou à le rendre en quelque façon plus parfait ; et en ce sens la tristesse et la joie sont les deux premières qui sont employées. Car l'âme n'est immédiatement avertie des choses qui nuisent au corps que par le sentiment qu'elle a de la douleur, lequel produit en elle premièrement la passion de la tristesse, puis ensuite la haine de ce qui cause cette douleur, et en troisième lieu le désir de s'en délivrer ; comme aussi l'âme n'est immédiatement avertie des choses utiles au corps que par quelque sorte de chatouillement qui excite en elle de la joie, fait ensuite naître l'amour de ce qu'on croit en être la cause, et enfin le désir d'acquérir ce qui peut faire qu'on continue en cette joie ou bien qu'on jouisse encore après d'une semblable. Ce qui fait voir qu'elles sont toutes cinq très utiles au regard du corps, et même que la tristesse est en quelque façon première et plus nécessaire que la joie, et la haine que l'amour, à cause qu'il importe davantage de repousser les choses qui nuisent et peuvent détruire que d'acquérir celles qui ajoutent quelque perfection sans laquelle on peut subsister.

Les Passions de l'âme, article 137

Et maintenant que nous les connaissons toutes, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n'avions auparavant ; car nous voyons qu'elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n'avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès [...].

DESCARTES

Les Passions de l'âme, article 211

 

[...] Entre les désirs et leurs réalisations s'écoule toute la vie humaine. Le désir, de sa nature, est souffrance ; la satisfaction engendre bien vite la satiété : le but était illusoire : la possession lui enlève son attrait ; le désir renaît sous une forme nouvelle, et avec lui le besoin : sinon, c'est le dégoût, le vide, l'ennui, ennemis plus rudes encore que le besoin. — Quand le désir et la satisfaction se suivent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop courts, la souffrance, résultat commun de l'un et de l'autre, descend à son minimum : et c'est là la plus heureuse vie. Car il est bien d'autres moments, qu'on nommerait les plus beaux de la vie, des joies qu'on appellerait les plus pures ; mais elles nous enlèvent au monde réel et nous transforment en spectateurs désintéressés de ce monde : c'est la connaissance pure, pure de tout vouloir, la jouissance du beau, le vrai plaisir artistique ; encore ces joies, pour être senties, demandent-elles des aptitudes bien rares : elles sont donc permises à bien peu, et, pour ceux-là même, elles sont comme un rêve qui passe ; au reste, ils les doivent, ces joies, à une intelligence supérieure, qui les rend accessibles à bien des douleurs inconnues du vulgaire plus grossier, et fait d'eux, en somme, des solitaires au milieu d'une foule toute différente d'eux : ainsi se rétablit l'équilibre. Quant à la grande majorité des hommes, les joies de la pure intelligence leur sont interdites, le plaisir de la connaissance désintéressée les dépasse : ils sont réduits au simple vouloir.

SCHOPENHAUER

.Le Monde comme Volonté et comme Représentation

Livre IV, §. 57, tr. fr. A. Burdeau

Alcan / P.U.F. éd., tome 1, pp. 328

Tag(s) : #Textes des cafés-philo

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