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Deviens ce que tu es.

Cette belle citation attribuée à Nietzsche aurait été prononcé pour la première fois par le poète grec Pindare. Cependant, même si Nietzsche n’a jamais dit cette phrase, elle résume parfaitement en une formule concise l’essentiel de son message philosophique. Et comme cette parole parle à tous, nous verrons comment chacun d’entre nous la comprend après notre détour par Nietzsche…

Chez Nietzsche, ce « deviens ce que tu es » est la devise de ce qu’il appelle le Surhomme (Ubermensch en allemand). Le mot neutre allemand d’Ubermensch nous rappelle  que le Surhomme peut être une « Surfemme »… Le Surhomme nietzschéen ce n’est pas superman ou monsieur muscle, mais un être humain qui correspond à un idéal moral et esthétique défini par Nietzsche. Le Surhomme, c’est l’être capable de se dépasser en permanence, celui qui n’a pas peur de souffrir pour accomplir son destin. C’est aussi l’être qui assume sa volonté de puissance, qui dit héroïquement « oui » à la vie, qui aime son destin (amor fati). Enfin, pour Nietzsche le Surhomme c’est le philosophe-artiste, le créateur d’idées et de formes nouvelles. Dionysos, le dieu f grec du vin, de la danse et de la transgression en est l’incarnation la plus parfaite selon Nietzsche.

Selon Nietzsche pour qu’un être humain puisse réaliser le potentiel du Surhomme qui est en lui, il doit faire naître en lui-même celui qu’il est vraiment. Une telle renaissance à soi-même demande le courage d’affronter les épreuves comme la solitude et l’incompréhension ou même la persécution et la trahison, autant de désagréments qu’a subi le philosophe moustachu. C’est ce que je montre dans mon essai sur Nietzsche intitulé Et si la vérité était femme, Nietzsche a senti être appelé pour une mission intellectuelle sans précédent : repenser entière la notion de vérité à travers un nouveau mouvement philosophico-artistique. A mon sens, c’est l’échec de ce projet très ambitieux qui a contribué à la folie de Nietzsche ? Sa rupture avec la femme  qu’il espérait avoir à ses côtés pour cette mission « titanesque » a été un véritable coup de grâce. Cependant, c’est après avoir rompu avec Lou Salomé que Nietzsche a écrit ses livres devenus les plus célèbres, d’où l’idée d’un échec sublime avec la gloire posthume à la clef. Ce qui n’a pas tué Nietzsche ne l’a pas rendu plus fort…

 Aujourd’hui ce slogan « deviens ce que tu es » est beaucoup repris par la pub à l’image de Nike. Et cette idée de devenir l’être que nous sommes est aussi au cœur de la vogue actuelle du développement personnel et  de la quête de son moi authentique. Le psychiatre suisse Jung a été incontestablement l’initiateur d’une telle tendance à travers son concept si fécond de processus d’individuation. Il a d’ailleurs eu l’honnêteté de rappeler tout ce qu’il devait à Nietzsche pour la découverte de son idée psychologique la plus décisive. Pour Jung, l’harmonie individuelle passe par la réconciliation entre la partie consciente et la  partie inconsciente de notre être. Je ne peux devenir ce que je suis que si j’ai le courage d’affronter mes démons intérieurs et à les apprivoiser afin d’en faire des alliés plutôt que des adversaires. Ce travail sur soi suppose aussi notre capacité à ne plus nous identifier avec notre « persona », le masque social que nous portons tous, mais à assumer notre moi profond y compris notre part d’ombre…      

 

 

 Biblio: F. Nietzsche, Ecce homo – C.  G Jung, Psychologie de l’inconscient – J-L Berlet, Et si la vérité était femme

 

        Deviens ce que tu es…  (café-philo du 15 avril 2017  à Vannes et du 15 mai à Paris)

« Chacun a un talent inné, mais à un petit nombre seulement est donné par nature et par éducation le degré de constance, de patience, d’énergie nécessaire pour qu’il devienne véritablement un talent, qu’ainsi il devienne ce qu’il est, c’est-à-dire : le dépense en oeuvres et en actes »

Humain, trop humain (1778), § 263

 

« Que dit ta conscience? Tu dois devenir celui que tu es » (Du sollst der werden, der du bist)

Le Gai Savoir § 270

 

« Car je suis cela dès l’origine et jusqu’au plus profond du cœur, tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur et un maître, qui jadis ne s’est pas dit en vain : « Deviens celui que tu es! » » (Werde der du bist).

Ainsi parlait Zarathoustra (IV, Le Sacrifice du miel)

 

 

Ecce Homo (1888) dont le sous-titre est : Comment on devient ce qu’on est (wie man wird, was man ist).

 

« Parvenu à ce point, il n’est plus possible d’éluder la véritable réponse à la question : comment devient-on ce que l’on est ? Et c’est là que j’atteins ce qui, dans l’art de l’autoconservation, de l’automanie, est un véritable chef-d’œuvre… En admettant en effet que la tâche, la détermination et le destin de la tâche, ait une importance supérieure à la moyenne, le plus grave danger serait de s’apercevoir soi-même en même temps que cette tâche. Que l’on devienne ce que l’on est, suppose que l’on ne pressente pas le moins du monde ce que l’on est. De ce point de vue, même les bévues de la vie ont leur sens et leur valeur, et, pour un temps, les chemins détournés, les voies sans issue, les hésitations, les « modesties », le sérieux gaspillé à des tâches qui se situent au-delà de la tâche. En cela peut s’exprimer une grande sagacité, et peut-être la suprême sagacité : là où le nosce te ipsum serait la recette pour décliner, c’est s’oublier, se mécomprendre, se rapetisser, se borner, se médiocriser qui devient la raison même (…) Pendant ce temps, l’« idée » organisatrice, celle qui est appelée à dominer, ne fait que croître en profondeur, - elle se met à commander, elle vous ramène lentement des chemins détournés, des voies sans issue où l’on s’était égaré, elle prépare la naissance de qualités et d’aptitudes isolées qui, plus tard, se révéleront indispensables comme moyens pour atteindre l’ensemble, - elle forme l’une après l’autre les facultés auxiliaires avant même de rien révéler sur la tâche dominante, sur le « but », la « fin », le « sens ». – Considérée sous cet aspect, ma vie est tout simplement miraculeuse. »

Nietzsche, Ecce Homo

Deviens ce que tu es.

La psychanalyse se flatte de rendre aux gens leur capacité de jouissance dans la mesure où celle-ci est censée souffrir de troubles névrotiques. Comme si rien que l’expression « capacité de jouissance » — à supposer qu’il existe quelque chose de cet ordre — ne suffisait pas en elle-même à rabaisser ce dont il s’agit, de la façon la plus blessante ! Comme si un bonheur que l’on doit à une spéculation sur le bonheur n’était pas justement le contraire du bonheur, c’est à dire en fait une intrusion supplémentaire de modes de comportement institutionnellement planifiés dans le domaine, toujours plus restreint, de l’expérience vécue... À quel niveau faut-il que la conscience dominante en soit venue pour qu’on en arrive, avec un sérieux imperturbable, à ériger en maxime de la vraie vie une telle proclamation volontariste des débordements de la prodigalité et d’une gaieté arrosée au champagne, à l’instar de ce qui était jusqu’à présent l’apanage d’attachés d’ambassade comme on peut en voir dans les opérettes hongroises ! Car c’est bien à cela que fait penser ce bonheur sur ordonnance : pour y prendre part, le névrosé ainsi rendu « heureux » doit abandonner jusqu’à la dernière miette de raison qu’ont pu encore lui laisser le refoulement et la régression, et pour faire plaisir à son psychanalyste, il lui faut s’extasier sans discernement en allant voir des films pornos et en mangeant la mauvaise cuisine aux prix exorbitants des « restaurants français », en buvant sec et en faisant l’amour dans les limites hygiéniques de ce qui s’appelle maintenant « le sexe ».

« Le mot de Schiller : » Que la vie est belle ! « n’a toujours été de toute façon qu’un boniment de carton-pâte, mais c’est devenu une ineptie complète maintenant qu’on le claironne en faisant chorus avec le matraquage publicitaire omniprésent, auquel la psychanalyse accepte de collaborer elle-même, en reniant ce que se serait sa véritable vocation. Puisqu’aussi bien c’est en fait de ne plus avoir assez d’inhibitions, et non pas d’en avoir trop, que souffrent nos contemporains — sans que pour autant leur santé s’en trouve améliorée le moins du monde — une méthode cathartique digne de ce nom devrait, non pas se mesurer à l’aune d’une adaptation réussie et de succès économiques, mais aider les hommes à rendre conscience du malheur, du malheur général et de leur malheur propre, qui en est inséparable ; elle aurait à leur ôter les pseudo-satisfactions illusoires grâce auxquelles l’ordre odieux que nous connaissons peut encore survivre en eux, comme s’il ne les tenait pas déjà de l’extérieur assez fermement sous sa domination. L’idée de ce qu’il serait enfin possible de vivre ne peut s’épanouir que dans le dégoût du faux plaisir, dans le refus de l’offre sociale et dans le pressentiment que le bonheur est insuffisant même là où s’en est un, et à plus forte raison, là où il faut l’acheter au prix d’une résistance, qui est alors qualifiée de morbide, comme l’ersatz positif qui nous en est proposé. De telles exhortations au bonheur, où le directeur de clinique scientifiquement homme du monde rejoint le propagandiste fébrile de l’industrie des loisirs, font penser au père de famille furieux qui “engueule” ses enfants parce qu’ils ne dégringolent pas l’escalier tout de suite, à toute vitesse et en poussant des cris de joie pour dire bonjour à papa qui rentre excédé du bureau. Cela fait partie du mécanisme de la domination que d’empêcher la connaissance des souffrances qu’elle engendre ; et c’est la même logique qui mène en droite ligne de l’évangile de la joie de vivre à la construction d’abattoirs humains assez loin en Pologne pour que chacun de nos “compatriotes” puisse se persuader qu’il n’entend pas les cris de douleur des victimes. Et la psychanalyse a le beau rôle en affirmant tranquillement à celui qui appelle ces choses par leur nom qu’il a tout simplement un complexe d’Œdipe. »

 

Theodor W. Adorno

Minima Moralia, réflexions sur la vie mutilée § 38 « L’invitation à la danse » (1944)

Paru en 1951. Commencé en 1944, durant son exil aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut terminé en 1949.

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