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Pourquoi la tolérance?

Être tolérant, c’est savoir supporter autrui. En ce sens, cette attitude apparaît essentiellement négative. Le fondement de la tolérance pourrait être constitué par la relativité des opinions, inclinant au scepticisme. En effet, il faudrait être parfaitement certain de soi pour prétendre imposer sa vérité contre les opinions ou les croyances d’autrui. Néanmoins, toutes les opinions n’ont pas également à être respectées. La tolérance n’est pas la complaisance, laquelle n’est au fond que de la faiblesse. Elle a indiscutablement des limites. Dans le cas contraire, on serait amené à faire droit tout autant à l’erreur qu’à la vérité, ou bien on se rendrait soi-même indifférent ou même complice de l’intolérable.

 

La tolérance peut-elle être une attitude passive de l’esprit conduisant à tout accepter, ou bien ne doit-elle pas être fondée sur des principes intangibles et être indissociable d’un réel effort de compréhension de l’autre, ce qui ne vaut pas dans tous les cas approbation ?

 

L'idée de tolérance est née dans le contexte des guerres de Religion, mais ce n'est qu'au siècle des Lumières qu'elle s'est imposée comme la vertu spirituelle et sociale par excellence. Au fil du temps, tandis que s'est élargi le champ de la tolérance, ses avocats ont repris les mêmes arguments. Etre tolérant, c'est d'abord respecter l'ordre et l'harmonie du monde - c'est à dire obéir aux commandements de Dieu ou de la Nature. C'est aussi le meilleur moyen de parvenir aux fins supérieures de l'humanité, qu'il s'agisse de la félicité éternelle, du bien-être commun ou du triomphe de la vérité. Enfin, c'est parier sur la liberté humaine sans laquelle notre existence ne serait que le résultat d'un déterminisme sans espoir.

Les corps des frères de Witt suspendus après leur lynchage par Jan de Baen (1672/1702), Rijksmuseum d'Amsterdam

Les corps des frères de Witt suspendus après leur lynchage par Jan de Baen (1672/1702), Rijksmuseum d'Amsterdam

L'intolérance.

 

Si l’on groupe sous le nom de tolérance un ensemble complexe de conduites qui comportent simultanément une appréciation négative d’une situation ou d’une démarche et la suspension de la répression de ce qui est jugé mal, on s’en forme une notion suffisante pour la vie de tous les jours. Dans les sociétés pluralistes, suspendre les conséquences d’une évaluation défavorable passe aisément pour une sorte de vertu. Vertu qui, sans même tenter une transmutation axiologique, prend la défense de ce qui est reconnu en même temps comme une erreur ou comme un vice! Si le bien consiste à protéger le mal, à le supporter, à collaborer avec lui, n’y a-t-il pas quelque part contradiction ou lâcheté? On répondra que la tolérance met en jeu deux sources d’évaluation. La morale condamne l’adultère; or l’adultère est à ce point répandu que le poursuivre ou le réprouver entraînerait d’interminables conflits et interdirait beaucoup d’échanges; ainsi on s’abstient du moindre jugement, même si cette abstention affaiblit le précepte ou en favorise la transgression. Tout se passe comme si l’on admettait, à côté d’une raison morale, une raison sociale. Ni Alceste ni Kant ne seraient d’accord.

 

La première réponse pourrait être, pour éviter son contraire, l’intolérance.

 

À ceux qui s’abuseraient sur les vertus iréniques de la tolérance, Mirabeau adresse une opportune mise en garde, lorsqu’il déclare en 1789 : 

« Je ne viens pas prêcher la tolérance. La liberté la plus illimitée de la religion est à mes yeux un droit si sacré que le mot tolérance qui voudrait l’exprimer me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même, puisque l’existence de l’autorité, qui a le pouvoir de tolérer, attente à la liberté de penser par cela même qu’elle tolère, et qu’ainsi elle pourrait ne pas tolérer. »

 

A-t-il existé d’autres tolérances que dans l’essoufflement d’un pouvoir, dont l’exigence est de ne rien autoriser qui risque de se dresser contre lui?

L’Empire romain, tolérant en matière de religions, n’admettait rien qui pût menacer l’autorité de l’État. Dans la Grèce ancienne, l’athéisme est exclu des libertés de la Cité. Vers 416 Διαγόρας Μήλιος accusé d’impiété, sa tête est mise à prix par les Athéniens, un talent pour sa mort, deux s’il est arrêté vivant, échappe à la mort en prenant la fuite. Dans l’Amsterdam tolérante le judaïsme fait montre d’une intolérance dogmatique, « Si Spinoza ne mourut pas de mort violente, écrit Wolfmann, ce fut uniquement parce que les rabbins du XVIIe siècle avaient moins de pouvoir politique que les Torquemada. »

La rigueur dogmatique des monothéismes, généralement solidaires d’un certain centralisme étatique, n’a jamais toléré les écarts en fait d’interprétations. Le christianisme a marqué du sceau sanglant de son intransigeance le cours de son histoire. Son accession, sous Théodose, au statut de religion d’État met fin à la politique des premiers temps : tolérance pour les personnes, intolérance pour les idées. Aux donatistes, enclins à la mansuétude envers qui « ne possède pas la vérité », s’oppose Augustin estimant que, « pour redresser un bâton, il faut l’approcher du feu ». Il déclare dans le sermon CCCXXV, 2  : « Ne te laisse pas émouvoir par les supplices et les châtiments infligés aux malfaiteurs, aux sacrilèges, aux ennemis de la paix, aux adversaires de la vérité. Ce n’est pas, en effet, pour la vérité que meurent ces sectaires; ils meurent plutôt pour empêcher qu’on annonce la vérité, qu’on prêche la vérité, qu’on s’attache à la vérité. »  Sur de telles affirmations pourra s’appuyer le discours inquisitorial.

Saint Thomas d’Aquin écrit-il: « L’hérésie est un péché pour lequel on mérite non seulement d’être séparé de l’Église par l’excommunication, mais encore d’être exclu du monde par la mort »? Alors qu’il avait précisé dans la première édition de L’Institution chrétienne qu’« il est criminel de tuer les hérétiques », Calvin supprime cette phrase dans la réédition et livre Michel Servet au bûcher. 

En 1524, l’humaniste Érasme approuve encore la mise à mort des hérétiques; Thomas More pense de même. C’est avec l’approbation de Bourdaloue que la confrérie du Saint-Sacrement harcèle Molière et demande au roi, en 1651, « qu’il bannisse cette malheureuse liberté de conscience qui détruit la liberté des enfants de Dieu ». Quant à Bossuet, il déclare, dans sa Politique tirée de l’Écriture sainte : « Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses religions. » 

Peu de voix s’élève contre l’intolérance. Sébastien Castellion lançant à Calvin cette formule : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme » Conseil à la France désolée.

 

Berlioz a beau saluer narquoisement « le catholicisme, cette religion charmante depuis qu’elle ne brûle plus personne », le XXe siècle lui-même n’en a pas tout à fait fini avec les séquelles de l’Inquisition : Claudel et son mot célèbre, « La tolérance, il y a des maisons pour cela »; Jean Guitton, « Si les chercheurs ont le droit de chercher, les pasteurs ont le droit sacré de préserver la foi ».

L’État laïc qui a remplacé l’État de droit divin n’est guère plus tolérant. Il n’y a guère plus de saluts hors de l’État que jadis hors de l’Église. Entre les régimes de libertés formelles et les régimes de centralisme bureaucratique, l’intolérance des seconds sert le plus souvent de faire-valoir à la tolérance des premiers.

Ainsi en va-t-il de la tolérance. 

« L’intolérance, constate Casamayor, n’emploie pas toujours la violence. » Même si elles ne sont pas formellement interdites, une idée, une invention, une manière d’agir ont peu de chance d’être tolérées dès l’instant qu’elles ne produisent ni profit ni surcroît de pouvoir.

 

Pourquoi la tolérance? Pour ne pas être intolérant?

Á lire.

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