Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Il existe une expression qui court dans les sciences humaines, la littérature, la psychanalyse pour désigner les relations qui unissent les frères entre eux, les sœurs entre elles, les frères et les sœurs, ceux qui sont nourris au même sein, sont issues de la même matrice, on parle de relation adelphique du grec ἀδελφικός. Mot qui vient de δελφύς, matrice, utérus. Cette expression rare fait mieux comprendre ce que peut être la fraternité au-delà de la biologie.

 

Nombreux sont les penseurs des XIX et XXe siècle qui voulurent substitué au terme de fraternité celui de solidarité, plus concret, plus objectif, un mot éloigné de la dimension émotionnelle, métaphysique, idéaliste de fraternité. Nombreuses sont les formules qui tentèrent contre la fragilité conceptuelle de la fraternité. La fraternité est un mot sonore, trop peut-être, la solidarité est un fait. Ou encore la fraternité c’est pour les chrétiens, les religieux, les francs-maçons, voire les imbéciles, ce qui fait encore pas mal de monde.

La fraternité fait retour ? Elle est le signe de la nécessité d’une nouvelle interrogation sur son sens.

Il faut repenser la fraternité en dépassant l’écueil de l’abstraction et de l’émotion. Ce que fit le philosophe Emanuel Levinas qui avance l’idée originelle de la fraternité. LA fraternité serait ontologique, serait un lien antérieur, être humain c’est être frère, être en relation avec l’autre. Ce n’est pas un choix , ce ne peut l’être. C’est un fait. Ce fait s’expérimente. Elle est la preuve du lien des hommes en tant qu’ils s’ouvrent à la présence de tout autre, qui que ce soit, ce que l’on nomme l’altérité.

Épreuve du lien avec l’autre qui se fait toujours aux risques de soi, source d’effroi, une angoisse devant l’inconnu, le différent, l’étranger. « L’autre me regarde » écrit Levinas, il ne s’agit pas que du regard, l’autre me concerne comme quelqu’un dont j’ai a répondre. Responsabilité inépuisable pour le frère que le texte hébreu écrit הֲשֹׁמֵר אָחִי אָנֹכִי suis-je le gardien de mon frère, moi ?

Paul Ricœur écrit que la fraternité est un projet éthique.

Si cette fraternité a un aspect positif au point d’avoir été choisie comme l’un des trois éléments de la devise républicaine, elle apparaît plus ambiguë dans la littérature, la mythologie, et les textes fondateurs de civilisation. On se souvient des querelles et des guerres de frères, Gilgamesh et Inkidu, Ἐτεοκλῆς et Πολυνείκης Romulus et Rémus, קין et הֶבֶל ,יצחק et ישׁמעאל ,יעקב et עשו sans parler de Joseph et ses frères, Rachel et Léa, Moïse, Aaron et Myriam. Sans oublier que les patriarches Abraham et Isaac firent passer leur femme pour leur sœur.

La fraternité est au cœur d’une ambiguïté que la philologie, la philosophie, la théologie l’histoire peut interroger.

Dalou ; La fraternité des peuples; salles des mariages de la mairie du Xè arrondissement de Paris.

Dalou ; La fraternité des peuples; salles des mariages de la mairie du Xè arrondissement de Paris.

La devise de la République Française, est "Liberté, Égalité, Fraternité ». La devise, est une formule nous rappelant les principes et valeurs fondatrices d’un pays, elle devient un symbole de la République française, comme  la figure Marianne et le drapeau tricolore.

"Liberté, Égalité, Fraternité", ces trois mots associé lié par une virgule sont perçu comme complémentaires. ἀπόφθεγμα, ils sont connus.

Apparue à la Révolution française de 1789, "Liberté, Égalité" faisait partie des devises invoquées, mais figuraient parmi beaucoup d'autres. La liberté et l'égalité sont tout de même posées comme principes dans l'article 1er de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Ces trois mots apparaissent, parmi de nombreuses autres formules, pendant la Révolution, la première fois dans le Discours sur l'organisation des gardes nationales de Robespierre, imprimé et diffusé mi-décembre 1790, mais jamais prononcé, il préconisait que la devise fût inscrite sur les drapeaux et les uniformes, mais son projet fut ignoré. En 1793, la commune de Paris impose d'inscrire « La République une et indivisible - Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort » sur la façade de l'Hôtel de ville, sur tous les édifices publics de la ville et aussi sur des monuments aux morts.   

Comme beaucoup de symboles révolutionnaires, la devise tomba en désuétude sous l'Empire et la Restauration mais réapparut lors de la Révolution de 1830, réadaptée car empreinte d'une aura religieuse: les prêtres célébraient le Christ-Fraternité et bénissaient les arbres de la liberté qui étaient alors plantés. Il a fallu attendre 1848, lors de la rédaction de la Constitution de la IIème République, pour que la devise "Liberté, Égalité, Fraternité" soit érigée comme un principe de la République. Elle est, depuis, présente dans les Constitutions de 1946 et 1958.

La liberté est le premier des droits de l'être humain.

L'égalité signifie que la loi est la même pour tous et que chaque citoyen est soumis aux mêmes droits et aux mêmes devoirs, sans discrimination. 

 

Egalité, liberté, bien sûr, mais dans le cadre des lois. La liberté d’expression a toujours été encadrée, depuis la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. La loi du 29 juillet 1881 stipule que tout citoyen peut écrire et imprimer ce qu’il veut, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. La République, c’est l’état de droit et le respect de la loi. Egalité aussi dans le cadre de la loi.

 

La fraternité est la plus originale de ce triptyque car elle relève de la sphère de la communauté plus que de l'individu, et de l'obligation morale plus que du contrat. C'est un devoir que nous avons les uns vis-à-vis des autres. Au quotidien, il se traduit dans le fait d'agir dans un esprit fraternel et solidaire. De la fraternité découle par exemple les protections sociales comme le chômage, la retraite etc.

Mais la devise composée de ces trois mots magiques érigés sur les frontons de France est souvent remise en question. Ainsi la connotation chrétienne de "fraternité" ne fait pas l'unanimité et on lui préfère aujourd'hui le terme « solidarité ».

D'autres devises.

 

Par le Peuple et pour le Peuple est la devise de l’Algérie. Dieu et mon droit est la devise du souverain du Royaume-Uni. L'union fait la force est la devise de la Belgique, de la Bulgarie et de l’Acadie. En Suisse, une devise latine; Unus pro omnibus, omnes pro uno.Ordem e Progresso est la devise du Brésil. Le latin encore pour la devise américaine « E pluribus unum » fut suggérée par le peintre Pierre Eugène Ducimetière. Fluctuat nec mergitur pour la ville de Paris. Pour finir avec les exemples « In varietate concordia » est la devise de l'Union européenne.

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Ce texte gravé sur une plaque d'airain, fut rangé dans un coffre de bois de cèdre encastré en juillet 1792 dans une des pierres de la colonne de la Liberté, qui devait être élevée sur les ruines de la Bastille; il fut pilonné par le Mouton national le 5 mai 1793, conformément au décret du 25 avril 1793, le texte étant rendu obsolète par le changement de régime survenu en septembre 1792 et l'élaboration concomitante d'une Nouvelle constitution et d'une déclaration révisée. Archives nationales.

Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Ce texte gravé sur une plaque d'airain, fut rangé dans un coffre de bois de cèdre encastré en juillet 1792 dans une des pierres de la colonne de la Liberté, qui devait être élevée sur les ruines de la Bastille; il fut pilonné par le Mouton national le 5 mai 1793, conformément au décret du 25 avril 1793, le texte étant rendu obsolète par le changement de régime survenu en septembre 1792 et l'élaboration concomitante d'une Nouvelle constitution et d'une déclaration révisée. Archives nationales.

Significations possibles des mots de la devise.

 

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » (article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme)

« La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas. »

— article 5 de la Déclaration des droits de l’Homme

En cela, la liberté dans la devise nationale n’est bornée que par la loi, laquelle est la même pour tous, et tout ce qui n’est pas interdit par cette même loi est autorisé.

 

La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, sur laquelle s’appuie la Constitution française, définit ainsi l’égalité : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » (article premier)

Ainsi, le mot « égalité » signifie que la loi doit être la même pour tous, sans distinction de naissance ou de condition. L’égalité est un principe du droit selon lequel le législateur a le devoir d’assurer l’égalité des droits entre citoyens. Il s’agit du principe d’isonomie défini par Clisthène au VIe siècle av. J.-C., et qui constituait l’un des fondements de la démocratie athénienne.

 

Fraternité fut le vocable le plus délicat à intégrer du triptyque; appartenant à la sphère des obligations morales plutôt que du droit, des relations plutôt que du statut, de l’harmonie plutôt que du contrat, et de la communauté plutôt que de l’individu.

Il en existe d’ailleurs plusieurs interprétations : La première, d’après Mona Ozouf, étant la « fraternité de rébellion », incarnée, lors du serment du Jeu de paume, en juin 1789 : « Nous faisons serment solennel de ne jamais nous séparer, et de nous rassembler partout où les circonstances l’exigeront, jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides. »

L’article II de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, prononcée dans la foulée de cet événement mentionne le droit de résistance à l’oppression comme l’un des quatre droits fondamentaux avec la liberté, la propriété, et la sûreté.

La fraternité est née de l’aspiration à la liberté, et dirigée par une cause commune.

Une autre forme de fraternité était celle qui fut professée par l’Église, mêlant le lien très humain au religieux, par la fraternité chrétienne (« aime ton prochain comme toi-même! » Dans ce second sens, la fraternité précédait à la fois la liberté et l’égalité, au lieu de les suivre comme dans le premier sens. Ainsi deux sens pouvaient être donnés au mot fraternité : l’un, suivant les notions de liberté et d’égalité, était l’objet d’un pacte libre; alors que l’autre précédait ces deux notions comme la marque du divin.

La fraternité fut aussi définie dans la Déclaration des droits et des devoirs de l’homme et du citoyen de 1795, figurant en tête de la Constitution de l’an III : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir. » Paul Thibaud, écrit dans la revue esprit, « Autant la liberté et l’égalité peuvent être perçues comme des droits, autant la fraternité est une obligation de chacun vis-à-vis d’autrui. C’est donc un mot d’ordre moral. » La fraternité républicaine s’approcherait du concept de capital social de Robert Putnam, entraide entre citoyens visant un monde meilleur.

Pendant la Révolution française, « la fraternité avait pleine vocation à embrasser tous ceux qui, français, mais aussi étrangers, luttaient pour l’avènement ou le maintien de la liberté et de l’égalité » 33.

Fraternité apparaît clairement en 1848 constituant cette trilogie républicaine.

 

« Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort ». Exemple de devise sous la Terreur.

La Révolution française a vu plusieurs « déclarations des droits de l’homme et du citoyen » successives. Plusieurs versions, postérieures à la déclaration de 1789, présentent certaines nuances.

Ainsi, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, rédigée pendant la Terreur, dispose : « Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi. » La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 modifia la définition de la liberté par : « La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui; elle a pour principe la nature; pour règle la justice; pour sauvegarde la loi; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »

Vivre libre ou mourir fut une grande devise républicaine.

Selon la Déclaration des droits de l’homme de 1795, « L’égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. L’égalité n’admet aucune distinction de naissance, aucune hérédité de pouvoirs. »

Rousseau définit l’égalité, consubstantielle à la liberté, comme le fait que « nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre. » Pour Robespierre, elle résulte de l’amour de la patrie et de la République, qui ne tolère pas l’extrême disproportion des richesses.

L’Église catholique a été longtemps très réticente à accepter les acquis de la Révolution française. Cependant, le pape Jean-Paul II a souligné lors de son homélie au Bourget pendant son premier voyage en France, en 1980 :

« Que n’ont pas fait les fils et les filles de votre nation pour la connaissance de l’homme, pour exprimer l’homme par la formulation de ses droits inaliénables! On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme ».

Quelques mots proches.

 

Fraternité est parfois remplacé par solidarité. Solidarité vient de solidaire. Du latin juridique « in soldo » a proprement « pour le tout », responsable envers tout. Puis entendu comme, qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale.  Se dit de personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité.

 

Du frère on peut passer au camarade. En 1571,  apparait avec le genre féminin et le sens de « chambrée de soldats », de l'espagnol camarada mot composé de cámara (« chambre ») et -ada, l’italien a camerata (« chambrée ») qui a influencé la forme camerade active en moyen français. Celui ou celle qui, en partageant les occupations, la vie d’une ou de plusieurs personnes, contracte avec elles une sorte d’amitié et une communauté d’intérêts.

 

Vient alors la notion de compagnon. De l'ancien français compaignon, issu du bas latin *companionem, accusatif de *companio, composé de com- et panis (« pain »), signifiant « celui avec qui l’on partage le pain ». Il remplace sodalis dont le sens étymologique a été oublié.

 

Plus éloigné le collègue. Du latin collega, dérivé de colligere, lui-même composé de con- (« avec ») + legō (« élire, choisir »). (Vieilli) Celui, celle qui exerce une fonction rémunérée par l’État, par rapport à ceux qui exercent cette même fonction. (Par extension) Celui, celle qui exerce la même profession ou qui travaille dans la même organisation qu’un autre.

 

Pour finir le confrère, « avec, tous ensemble, tout », préfixe dérivé de cum, avec. Celui qui fait partie d’une compagnie, d’une société religieuse, littéraire, artistique, etc., particulièrement quand il a été admis par les autres membres à en faire partie. — Note : Dans ce sens, il s’oppose à collègue. (Par extension) Celui qui exerce la même profession libérale qu’un autre membre de ce métier.

 

Etymologie et définitions.

 

Benveniste étudie le mot frère à partir de sa racine indo-européenne, le mot bhrâther qui dénote une fraternité qui n'est pas nécessairement consanguine. Le mot grec phrater (frater) qui dérive du précédent, désigne pour les Grecs anciens un groupe d'hommes reliés par une parenté mystique. D'apparition postérieure est adelphos (adelfos) qui signifie: issue du même sein, introduisant la fraternité biologique. En latin, frater d'un côté, et frater germanus de l'autre distinguent fraternité de fratitude. D'après le Robert, le mot frère est apparu vers le XIème siècle comme une dérivation du mot fradre, lui-même apparu vers le IXème siècle et provenant du mot latin frater. Sa signification principale est: celui qui est né des mêmes parents. Les autres significations du mot incluent des significations sociales: homme considéré par rapport à ses semblables, comme membres de la race, semblable; qui a avec d'autres une communauté d'origine, qui est uni à eux par un lien affectif ou religieux, etc.

Le mot fratricide, rare avant le XVIIè siècle, dérive du mot fratrecide utilisé vers le XVè siècle, qui à son tour provient du bas latin fratricidium composé de frater, "frère", et caedere, "tuer" (le mot sororicide est inusité).

 

Benveniste (E.), Le Vocabulaire des Institutions Indo-européennes, Les Editions de Minuit, 1969, pp. 205-215. 

 

Platon. La République Livre III.

 

῝Ο τοίνυν ἄρτι ἔλεγον, ζητητέον τίνες ἄριστοι φύλακες τοῦ παραὑτοῖς δόγματος, τοῦτο ὡς ποιητέον ἂν τῇ πόλει ἀεὶ δοκῶσι βέλτιστον εἶναι [αὑτοῖς ποιεῖν]. Τηρητέον δὴ εὐθὺς ἐκ παίδων προθεμένοις ἔργα ἐν οἷς ἄν τις τὸ τοιοῦτον μάλιστα ἐπιλανθάνοιτο καὶ ἐξαπατῷτο, καὶ τὸν μὲν μνήμονα [413d] καὶ δυσεξαπάτητον ἐγκριτέον, τὸν δὲ μὴ ἀποκριτέον. γάρ;

Ναί.

Καὶ πόνους γε αὖ καὶ ἀλγηδόνας καὶ ἀγῶνας αὐτοῖς θετέον, ἐν οἷς ταὐτὰ ταῦτα τηρητέον.

᾿Ορθῶς, ἔφη.

Οὐκοῦν, ἦν δἐγώ, καὶ τρίτου εἴδους τούτοις γοητείας ἅμιλλαν ποιητέον, καὶ θεατέονὥσπερ τοὺς πώλους ἐπὶ τοὺς ψόφους τε καὶ θορύβους ἄγοντες σκοποῦσιν εἰ φοβεροί, οὕτω νέους ὄντας εἰς δείματἄττα κομιστέον καὶ εἰς ἡδονὰς [413e] αὖ μεταβλητέον, βασανίζοντας πολὺ μᾶλλον χρυσὸν ἐν πυρίεἰ δυσγοήτευτος καὶ εὐσχήμων ἐν πᾶσι φαίνεται, φύλαξ αὑτοῦ ὢν ἀγαθὸς καὶ μουσικῆς ἧς ἐμάνθανεν, εὔρυθμόν τε καὶ εὐάρμοστον ἑαυτὸν ἐν πᾶσι τούτοις παρέχων, οἷος δὴ ἂν ὢν καὶ ἑαυτῷ καὶ πόλει χρησιμώτατος εἴη. Καὶ τὸν ἀεὶ ἔν τε παισὶ καὶ νεανίσκοις καὶ ἐν ἀνδράσι βασανιζόμενον [414a] καὶ ἀκήρατον ἐκβαίνοντα καταστατέον ἄρχοντα τῆς πόλεως καὶ φύλακα, καὶ τιμὰς δοτέον καὶ ζῶντι καὶ τελευτήσαντι, τάφων τε καὶ τῶν ἄλλων μνημείων μέγιστα γέρα λαγχάνοντα· τὸν δὲ μὴ τοιοῦτον ἀποκριτέον. Τοιαύτη τις, ἦν δἐγώ, δοκεῖ μοι, Γλαύκων, ἐκλογὴ εἶναι καὶ κατάστασις τῶν ἀρχόντων τε καὶ φυλάκων, ὡς ἐν τύπῳ, μὴ διἀκριβείας, εἰρῆσθαι.

Καὶ ἐμοί, δὅς, οὕτως πῃ φαίνεται.

[414b] ῏Αροὖν ὡς ἀληθῶς ὀρθότατον καλεῖν τούτους μὲν φύλακας παντελεῖς τῶν τε ἔξωθεν πολεμίων τῶν τε ἐντὸς φιλίων, ὅπως οἱ μὲν μὴ βουλήσονται, οἱ δὲ μὴ δυνήσονται κακουργεῖν, τοὺς δὲ νέους, οὓς δὴ νῦν φύλακας ἐκαλοῦμεν, ἐπικούρους τε καὶ βοηθοὺς τοῖς τῶν ἀρχόντων δόγμασιν;

῎Εμοιγε δοκεῖ, ἔφη.Τίς ἂν οὖν ἡμῖν, ἦν δἐγώ, μηχανὴ γένοιτο τῶν ψευδῶν τῶν ἐν δέοντι γιγνομένων, ὧν δὴ νῦν ἐλέγομεν, γενναῖόν

 
La fraternité! Une devise?

[414c] τι ἓν ψευδομένους πεῖσαι μάλιστα μὲν καὶ αὐτοὺς τοὺς ἄρχοντας, εἰ δὲ μή, τὴν ἄλλην πόλιν;

Ποῖόν τι; ἔφη.

Μηδὲν καινόν, ἦν δἐγώ, ἀλλὰ Φοινικικόν τι, πρότερον μὲν ἤδη πολλαχοῦ γεγονός, ὥς φασιν οἱ ποιηταὶ καὶ πεπείκασιν, ἐφἡμῶν δὲ οὐ γεγονὸς οὐδοἶδα εἰ γενόμενον ἄν, πεῖσαι δὲ συχνῆς πειθοῦς.

῾Ως ἔοικας, ἔφη, ὀκνοῦντι λέγειν.

Δόξω δέ σοι, ἦν δἐγώ, καὶ μάλεἰκότως ὀκνεῖν, ἐπειδὰν εἴπω.

Λέγ’, ἔφη, καὶ μὴ φοβοῦ.

[414d] Λέγω δήκαίτοι οὐκ οἶδα ὁποίᾳ τόλμῃ ποίοις λόγοις χρώμενος ἐρῶκαὶ ἐπιχειρήσω πρῶτον μὲν αὐτοὺς τοὺς ἄρχοντας πείθειν καὶ τοὺς στρατιώτας, ἔπειτα δὲ καὶ τὴν ἄλλην πόλιν, ὡς ἄρ ἡμεῖς αὐτοὺς ἐτρέφομέν τε καὶ ἐπαιδεύομεν, ὥσπερ ὀνείρατα ἐδόκουν ταῦτα πάντα πάσχειν τε καὶ γίγνεσθαι περὶ αὐτούς, ἦσαν δὲ τότε τῇ ἀληθείᾳ ὑπὸ γῆς ἐντὸς πλαττόμενοι καὶ τρεφόμενοι καὶ αὐτοὶ καὶ τὰ [414e] ὅπλα αὐτῶν καὶ ἄλλη σκευὴ δημιουργουμένη, ἐπειδὴ δὲ παντελῶς ἐξειργασμένοι ἦσαν, καὶ γῆ αὐτοὺς μήτηρ οὖσα ἀνῆκεν, καὶ νῦν δεῖ ὡς περὶ μητρὸς καὶ τροφοῦ τῆς χώρας ἐν εἰσι βουλεύεσθαί τε καὶ ἀμύνειν αὐτούς, ἐάν τις ἐπαὐτὴν ἴῃ, καὶ ὑπὲρ τῶν ἄλλων πολιτῶν ὡς ἀδελφῶν ὄντων καὶ γηγενῶν διανοεῖσθαι.

Οὐκ ἐτός, ἔφη, πάλαι ᾐσχύνου τὸ ψεῦδος λέγειν.

415a] Πάνυ, ἦν δἐγώ, εἰκότως· ἀλλὅμως ἄκουε καὶ τὸ λοιπὸν τοῦ μύθου. Ἐστὲ μὲν γὰρ δὴ πάντες οἱ ἐν τῇ πόλει ἀδελφοί, ὡς φήσομεν πρὸς αὐτοὺς μυθολογοῦντες, ἀλλ θεὸς πλάττων, ὅσοι μὲν ὑμῶν ἱκανοὶ ἄρχειν, χρυσὸν ἐν τῇ γενέσει συνέμειξεν αὐτοῖς, διὸ τιμιώτατοί εἰσιν· ὅσοι δἐπίκουροι, ἄργυρον· σίδηρον δὲ καὶ χαλκὸν τοῖς τε γεωργοῖς καὶ τοῖς ἄλλοις δημιουργοῖς. Ἅτε οὖν συγγενεῖς ὄντες πάντες τὸ μὲν πολὺ ὁμοίους ἂν ὑμῖν αὐτοῖς γεννῷτε,

[415b] ἔστι δὅτε ἐκ χρυσοῦ γεννηθείη ἂν ἀργυροῦν καὶ ἐξ ἀργύρου χρυσοῦν ἔκγονον καὶ τἆλλα πάντα οὕτως ἐξ ἀλλήλων. Τοῖς οὖν ἄρχουσι καὶ πρῶτον καὶ μάλιστα παραγγέλλει θεός, ὅπως μηδενὸς οὕτω φύλακες ἀγαθοὶ ἔσονται μηδοὕτω σφόδρα φυλάξουσι μηδὲν ὡς τοὺς ἐκγόνους, ὅτι αὐτοῖς τούτων ἐν ταῖς ψυχαῖς παραμέμεικται, καὶ ἐάν τε σφέτερος ἔκγονος ὑπόχαλκος ὑποσίδηρος γένηται, μηδενὶ [415c] τρόπῳ κατελεήσουσιν, ἀλλὰ τὴν τῇ φύσει προσήκουσαν τιμὴν ἀποδόντες ὤσουσιν εἰς δημιουργοὺς εἰς γεωργούς, καὶ ἂν αὖ ἐκ τούτων τις ὑπόχρυσος ὑπάργυρος φυῇ, τιμήσαντες ἀνάξουσι τοὺς μὲν εἰς φυλακήν, τοὺς δὲ εἰς ἐπικουρίαν, ὡς χρησμοῦ ὄντος τότε τὴν πόλιν διαφθαρῆναι, ὅταν αὐτὴν σιδηροῦς φύλαξ χαλκοῦς φυλάξῃ.

Τοῦτον οὖν τὸν μῦθον ὅπως ἂν πεισθεῖεν, ἔχεις τινὰ μηχανήν;

[415d] Οὐδαμῶς, ἔφη, ὅπως γἂν αὐτοὶ οὗτοι· ὅπως μεντἂν οἱ τούτων ὑεῖς καὶ οἱ ἔπειτα οἵ τἄλλοι ἄνθρωποι οἱ ὕστερον.

᾿Αλλὰ καὶ τοῦτο, ἦν δἐγώ, εὖ ἂν ἔχοι πρὸς τὸ μᾶλλον αὐτοὺς τῆς πόλεώς τε καὶ ἀλλήλων κήδεσθαι· σχεδὸν γάρ τι μανθάνω λέγεις.

Καὶ τοῦτο μὲν δὴ ἕξει ὅπῃ ἂν αὐτὸ φήμη ἀγάγῃ· ἡμεῖς δὲ τούτους τοὺς γηγενεῖς ὁπλίσαντες προάγωμεν ἡγουμένων τῶν ἀρχόντων. Ἐλθόντες δὲ θεασάσθων τῆς πόλεως ὅπου κάλλιστον στρατοπεδεύσασθαι, ὅθεν τούς τε [415e] ἔνδον μάλιστἂν κατέχοιεν, εἴ τις μὴ ἐθέλοι τοῖς νόμοις πείθεσθαι, τούς τε ἔξωθεν ἀπαμύνοιεν, εἰ πολέμιος ὥσπερ λύκος ἐπὶ ποίμνην τις ἴοι· στρατοπεδευσάμενοι δέ, θύσαντες οἷς χρή, εὐνὰς ποιησάσθων. πῶς;

Οὕτως, ἔφη.

Οὐκοῦν τοιαύτας, οἵας χειμῶνός τε στέγειν καὶ θέρους ἱκανὰς εἶναι;

Πῶς γὰρ οὐχί; Οἰκήσεις γάρ, ἔφη, δοκεῖς μοι λέγειν.

Ναί, ἦν δἐγώ, στρατιωτικάς γε, ἀλλοὐ χρηματιστικάς.

[416a] Πῶς, ἔφη, αὖ τοῦτο λέγεις διαφέρειν ἐκείνου;

᾿Εγώ σοι, ἦν δἐγώ, πειράσομαι εἰπεῖν. Δεινότατον γάρ που πάντων καὶ αἴσχιστον ποιμέσι τοιούτους γε καὶ οὕτω τρέφειν κύνας ἐπικούρους ποιμνίων, ὥστε ὑπὸ ἀκολασίας λιμοῦ τινος ἄλλου κακοῦ ἔθους αὐτοὺς τοὺς κύνας ἐπιχειρῆσαι τοῖς προβάτοις κακουργεῖν καὶ ἀντὶ κυνῶν λύκοις ὁμοιωθῆναι.

Δεινόν, δὅς· πῶς δοὔ;

 

[416b] Οὐκοῦν φυλακτέον παντὶ τρόπῳ μὴ τοιοῦτον ἡμῖν οἱ ἐπίκουροι ποιήσωσι πρὸς τοὺς πολίτας, ἐπειδὴ αὐτῶν κρείττους εἰσίν, ἀντὶ συμμάχων εὐμενῶν δεσπόταις ἀγρίοις ἀφομοιωθῶσιν;

Φυλακτέον, ἔφη.

Οὐκοῦν τὴν μεγίστην τῆς εὐλαβείας παρεσκευασμένοι ἂν εἶεν, εἰ τῷ ὄντι καλῶς πεπαιδευμένοι εἰσίν;

᾿Αλλὰ μὴν εἰσίν γ’, ἔφη.

Καὶ ἐγὼ εἶπον· Τοῦτο μὲν οὐκ ἄξιον διισχυρίζεσθαι, φίλε Γλαύκων· μέντοι ἄρτι ἐλέγομεν, ἄξιον, ὅτι δεῖ [416c] αὐτοὺς τῆς ὀρθῆς τυχεῖν παιδείας, ἥτις ποτέ ἐστιν, εἰ μέλλουσι τὸ μέγιστον ἔχειν πρὸς τὸ ἥμεροι εἶναι αὑτοῖς τε καὶ τοῖς φυλαττομένοις ὑπαὐτῶν.

Καὶ ὀρθῶς γε, δὅς.

Traduction de Victor Cousin.

En effet, avoua-t-il, tout ce qui nous trompe semble bien nous fasciner.

Ainsi, comme je le disais tout à l'heure, il faut chercher les plus fidèles gardiens de cette maxime qui prescrit de travailler à ce que l'on regarde comme le plus grand bien de la cité. Il faut les éprouver dès l'enfance en les engageant dans les actions où l'on peut surtout l'oublier et être trompé, puis choisir ceux qui se souviennent, qui 413d sont difficiles à séduire, et exclure les autres, n'est-ce pas ?

Oui.

Et il faut aussi leur imposer des travaux, des douleurs, des combats, en quoi on s'assurera de leur constance.

C'est juste, dit-il.

Or donc, poursuivis-je, nous devons les faire concourir dans une troisième sorte d'épreuve, celle de la fascination, et les observer : de même que l'on conduit les poulains au milieu des bruits et des tumultes pour voir s'ils sont craintifs, il faut, pendant leur jeunesse, transporter les guerriers au milieu d'objets effrayants, puis les ramener vers les plaisirs, pour éprouver - avec bien 413e plus de soin que l'on n'éprouve l'or par le feu - s'ils résistent au charme et se montrent décents en toutes ces conjonctures, s'ils restent bons gardiens d'eux-mêmes et de la musique qu'ils ont apprise, s'ils se conduisent toujours avec rythme et harmonie, et sont enfin capables de se rendre éminemment utiles à eux-mêmes et à la cité. Et celui qui aura subi les épreuves de l'enfance, de l'adolescence et de l'âge viril, et en sera sorti pur, 414 nous l'établirons chef de la cité et gardien, nous l'honorerons pendant sa vie et après sa mort, lui accordant l'insigne récompense de tombeaux et de monuments à sa mémoire ; mais celui qui ne sera pas tel, nous l'exclurons. Voilà, Glaucon, de quelle façon doit se faire, à mon sens, le choix des chefs et des gardiens, à ne le décrire qu'en général, et sans entrer dans le détail.

Je partage ton avis, dit-il.

Par suite, pour être vraiment aussi exact que possible, ne convient-il pas d'appeler, d'une part, gardiens accomplis 414b ceux qui veillent sur les ennemis de l'extérieur et les amis de l'intérieur, afin d'ôter aux uns la volonté, aux autres le pouvoir de nuire, et de donner, d'autre part, aux jeunes gens que nous appelions tout à l'heure gardiens, le nom d'auxiliaires et de défenseurs de la pensée des chefs ?

Il me le semble.

Maintenant, repris-je, quel moyen aurons-nous de faire croire quelque noble mensonge - l'un de ceux que nous avons qualifiés tantôt de nécessaires - principalement 414c aux chefs eux-mêmes, et, sinon, aux autres citoyens ?

Quel mensonge ? s'enquit-il.

Un qui n'est point nouveau, mais d'origine phénicienne, répondis-je ; il concerne une chose qui s'est déjà passée en maints endroits, comme les poètes le disent et l'ont fait croire, mais qui n'est point arrivée de nos jours, qui peut-être n'arrivera jamais, et qui, pour qu'on l'admette, demande beaucoup d'éloquence persuasive. 

Comme tu parais hésiter à parler !

Tu verras, quand j'aurai parlé, que j'ai bien raison d'hésiter.

Mais parle et ne crains point.

414d Je vais donc le faire - quoique je ne sache de quelle audace et de quelles expressions j'userai pour cela - et j'essaierai de persuader d'abord aux chefs et aux soldats, ensuite aux autres citoyens, que tout ce que nous leur avons appris en les élevant et les instruisant, tout ce dont ils croyaient avoir le sentiment et l'expérience, n'était, pour ainsi dire, que songe; qu'en réalité ils étaient alors formés et élevés au sein de la terre, eux, leurs 414e armes et tout ce qui leur appartient ; qu'après les avoir entièrement formés la terre, leur mère, les a mis au jour; que, dès lors, ils doivent regarder la contrée qu'ils habitent comme leur mère et leur nourrice, la défendre contre qui l'attaquerait, et traiter les autres citoyens en frères, en fils de la terre comme eux.

Ce n'est point sans raison que tu éprouvais de la honte à dire ce mensonge !

415 Oui, avouai-je, j'avais de fort bonnes raisons ; mais écoute néanmoins le reste de la fable : « Vous êtes tous frères dans la cité, leur dirons-nous, continuant cette fiction ; mais le dieu qui vous a formés a fait entrer de l'or dans la composition de ceux d'entre vous qui sont capables de commander : aussi sont-ils les plus précieux. Il a mêlé de l'argent dans la composition des auxiliaires ; du fer et de l'airain dans celle des laboureurs et des autres artisans. Pour l'ordinaire, vous engendrerez des enfants semblables à vous-mêmes ; mais comme vous êtes tous 415b parents, il peut arriver que de l'or naisse un rejeton d'argent, de l'argent un rejeton d'or, et que les mêmes transmutations se produisent entre les autres métaux. Aussi, avant tout et surtout, le dieu ordonne-t-il aux magistrats de surveiller attentivement les enfants, de prendre bien garde au métal qui se trouve mêlé à leur âme, et si leurs propres fils ont quelque mélange d'airain 415c ou de fer, d'être sans pitié pour eux, et de leur accorder le genre d'honneur dû à leur nature en les reléguant dans la classe des artisans et des laboureurs ; mais si de ces derniers naît un enfant dont l'âme contienne de l'or ou de l'argent, le dieu veut qu'on l'honore en l'élevant soit au rang de gardien, soit à celui d'auxiliaire, parce qu'un oracle affirme que la cité périra quand elle sera gardée par le fer ou par l'airain.»

Sais-tu quelque moyen de faire croire cette fable ?

Aucun, répondit-il, du moins pour les hommes dont tu parles; mais on pourra la faire croire à leurs fils, à leurs 415d descendants, et aux générations suivante.

Et cela sera bien propre à leur inspirer plus de dévouement pour la cité et leurs concitoyens, car je crois comprendre ce que tu veux dire.

Donc, notre invention ira par les voies où il plaira à la renommée de la mener. Pour nous, armons ces fils de la terre et faisons-les avancer sous la conduite de leurs chefs. Qu'ils approchent et choisissent l'endroit de la cité le plus favorable pour camper, celui où ils seront le mieux à portée de contenir les citoyens de l'intérieur, 415e s'il en est qui refusent d'obéir aux lois, et de repousser les attaques de l'extérieur, si l'ennemi, comme un loup, vient fondre sur le troupeau. Après avoir établi leur camp et sacrifié à qui il convient, qu'ils dressent leurs tentes, n'est-ce pas ?

Oui, dit-il.

Telles qu'elles puissent les protéger du froid et de la chaleur ?

Sans doute ; car il me semble que tu veux parler de leurs habitations.

Oui, répondis-je, d'habitations de soldats et non d'hommes d'affaires.

En quoi entends-tu, demanda-t-il, que les unes diffèrent 416 des autres ?

Je vais tâcher de te l'expliquer. La chose la plus terrible et la plus honteuse que puissent faire des bergers c'est d'élever, pour les aider à garder leur troupeau, des chiens que l'intempérance, la faim, ou quelque vicieuse habitude, porterait à nuire aux moutons et à devenir semblables à des loups, de chiens qu'ils devraient être.

C'est une chose terrible, assurément.

416b Ne faut-il pas prendre toutes les précautions possibles pour que nos auxiliaires n'agissent pas de la sorte à l'égard des citoyens - puisqu'ils sont plus forts qu'eux - et qu'ils ne deviennent semblables à des maîtres sauvages au lieu de rester de bienveillants alliés ?

Il faut y prendre garde, dit-il.

Or, la meilleure des précautions ne consiste-t-elle pas à leur donner une éducation réellement belle ?

Caïn et Abel Pietro Novelli (1603-1647) Huile sur toile Galerie nationale d'art ancien, Rome.

Caïn et Abel Pietro Novelli (1603-1647) Huile sur toile Galerie nationale d'art ancien, Rome.

 

Dictionnaire de théologie.

 

Le mot frère, au sens le plus fort, désigne les hommes qui sont issus du même sein maternel

ותסף ללדת את אחיו את הבל ויהי הבל רעה צאן וקין היה עבד אדמה

(gn 4,2).

 

Mais en Hébreux comme en beaucoup d’autres langues, il s’applique par extension aux membres d’une même famille 

ויאמר אברם אל לוט אל נא תהי מריבה ביני וביניך ובין רעי ובין רעיך כי אנשים אחים אנחנו

(gn 13,8)

ויקרא משה אל מישאל ואל אלצפן בני עזיאל דד אהרן ויאמר אלהם קרבו שאו את אחיכם מאת פני הקדש אל מחוץ למחנה

(lv 10,4)

Οὐχ οὗτός ἐστιν τέκτων, υἱὸς Μαρίας, ἀδελφὸς δὲ Ἰακώβου καὶ Ἰωσῆ καὶ Ἰούδα καὶ Σίμωνος; Καὶ οὐκ εἰσὶν αἱ ἀδελφαὶ αὐτοῦ ὧδε πρὸς ἡμᾶς; Καὶ ἐσκανδαλίζοντο ἐν αὐτῷ.

(Mc 6,3),

 

d’une même tribu 

אחי אתם עצמי ובשרי אתם ולמה תהיו אחרנים להשיב את המלך

(2 S 19,13),

 

d’un même peuple 

ארבעים יכנו לא יסיף פן יסיף להכתו על אלה מכה רבה ונקלה אחיך לעיניך

(Dt 25, 3)

 

ויאמר יהודה לשמעון אחיו עלה אתי בגורלי ונלחמה בכנעני והלכתי גם אני אתך בגורלך וילך אתו שמעון

(Jg 1,3),

par opposition aux étrangers

ואצוה את שפטיכם בעת ההוא לאמר שמע בין אחיכם ושפטתם צדק בין איש ובין אחיו ובין גרו

(Dt 1, 16)

וזה דבר השמטה שמוט כל בעל משה ידו אשר ישה ברעהו לא יגש את רעהו ואת אחיו כי קרא שמטה ליהוה

(15,2 s);

 

il désigne enfin les peuples descendant d’un même ancêtre, comme Edom et Israël. À côté de cette fraternité fondée sur la chair, la Bible en connaît une autre, dont le lien est d’ordre spirituel : fraternité par la foi 

 

Ἄνδρες ἀδελφοί, ἐξὸν εἰπεῖν μετὰ παρρησίας πρὸς ὑμᾶς περὶ τοῦ πατριάρχου Δαυίδ, ὅτι καὶ ἐτελεύτησεν καὶ ἐτάφη, καὶ τὸ μνῆμα αὐτοῦ ἐστιν ἐν ἡμῖν ἄχρι τῆς ἡμέρας ταύτης.

(Ac 2,29),

 

la sympathie (2 S 1,26), la fonction semblable (2 Ch 31,15; 2 R 9,2), l’alliance contractée (Am 1,9; 1 R 20, 32; 1 M 12, 10)…

Cet usage métaphorique du mot montre que la fraternité humaine, comme la réalité vécue, ne se limite pas à la simple parenté de sang, bien que celle-ci en constitue le fondement naturel. La révélation ne part pas d’une réflexion sur le fait que tous les hommes sont naturellement des frères. Non qu’elle repousse l’idéal de fraternité universelle; mais elle le sait irréalisable et elle tient sa poursuite pour décevante, tant qu’il n’est pas cherché dans le Christ. Car par ailleurs, tel est bien l’idéal que vise déjà l’AT, à travers des communautés fraternelles élémentaires, fondées sur la race, le sang ou la religion; et c’est lui que finalement le NT commence à réaliser dans la communauté de l’église.

Vers la fraternité universelle.

Aux origines. En créant le genre humain, « d’un seul principe » 

 

ἐποίησέν τε ἐξ ἑνὸς αἵματος πᾶν ἔθνος ἀνθρώπων, κατοικεῖν ἐπὶ πᾶν τὸ πρόσωπον τῆς γῆς, ὁρίσας προστεταγμένους καιροὺς καὶ τὰς ὁροθεσίας τῆς κατοικίας αὐτῶν:

(Act 17,26)

 

dieu a déposé au cœur des hommes le rêve d’une fraternité en Adam; mais ce rêve ne deviendra réalité qu’après un long cheminement. Car, pour commencer, l’histoire des fils d’Adam est celle d’une fraternité brisée. Depuis Adam, l’humanité était pécheresse. Avec Caïn se démasque en elle un visage de haine, qu’elle chercherait vainement à voiler derrière le mythe d’une bonté humaine originelle. L’homme doit reconnaître que le péché est tapi à la porte de son cœur

הלוא אם תיטיב שאת ואם לא תיטיב לפתח חטאת רבץ ואליך תשוקתו ואתה תמשל בו 

(gn 4,7) :

 

il lui faudra en triompher s’il ne veut pas être dominé par lui.

La fraternité dans l’alliance. Avant que le christ assure le triomphe, le peuple élu va faire un long apprentissage de la fraternité. Non point d’emblée la fraternité avec tous les hommes; mais la fraternité entre les fils d’Abraham, par la foi même de dieu et par la même alliance. Tel est l’idéal que définit la loi de sainteté : « tu ne haïras pas ton frère…, tu aimeras ton prochain » 

לא תשנא את אחיך בלבבך הוכח תוכיח את עמיתך ולא תשא עליו חטא

(Lv 19, 17).

 

 

 

Point de disputes, de rancunes, de vengeances! Une assistance positive, comme celle qu’exige la loi du lévirat à propos du devoir essentiel de fécondité : quand un homme meurt sans enfant, le parent le plus proche doit « susciter une postérité pour son frère » (Dt 25, 5-10; Gn 38, 8-28). Les traditions patriarcales rapportent des exemples de cette fraternité : Abraham et Lot échappent aux discordes (Gn 13, 8), Jacob se réconcilie avec Ésaü (33,4), Joseph pardonne à ses frères (41, 1-8).

Mais la mise en pratique d’un tel idéal se heurte sans cesse à la dureté des cœurs humains. La société israélite, telle que la voient les prophètes, en demeure très éloignée. Nul amour fraternel (Os 4,2); « personne n’épargne son frère » (Is 9,18) l’injustice est universelle, plus aucune confiance possible; on ne peut se fier à aucun frère, car tout frère veut supplanter l’autre » (Jr 9,3) et Jérémie est lui-même persécuté par ses propres frères. À ce monde dur, les prophètes rappellent les exigences de la justice, de la bonté, de la compassion. Le fait d’avoir leur créateur pour père commun ne confère-t-il pas à tous les membres de l’alliance une fraternité plus réelle encore que leur commune descendance d’Abraham (Is 63,16)? Pareillement, les sages vantent la fraternité véritable. Rien de plus douloureux que l’abandon des frères; mais un vrai frère aime toujours fût-ce dans l’adversité (Pr 17,17), car « un frère aidé par son frère est une place forte » (Pr 18, 19 LXX). Dieu hait les querelles, aime la concorde. « Ah qu’il est doux pour les frères d’habiter ensemble! » (Ps 113,1)

 

Vers la réconciliation des frères ennemis. Le don de la loi divine ne suffit pas pourtant pour refaire le monde fraternel. C’est à tous les niveaux que la fraternité humaine y fait défaut. Au-delà des querelles individuelles, Israël voir se dissoudre le lien des ses tribus (R 12, 24) et le schisme a pour conséquence des guerres fratricides. À l’extérieur, il se heurte aux peuples frères les plus proches, tel Edom, qu’il a le devoir d’aimer (Dt 23, 8), mais qui de son côté ne l’épargne guère? Que dire des nations plus éloignées, qu’oppose entre elles une haine rigoureuse? En présence de ce péché collectif, les prophètes se tournent vers dieu. Lui seul pourra restaurer la fraternité humaine quand il réaliser le salut eschatologique. Alors il réunira Juda et Israël en un seul peuple (Os 2,2. 25), car Juda et Ephraïm ne se jalouseront plus, il rassemblera Jacob tout entier, il sera le dieu de tous les clans; les deux peuples marcheront d’accord grâce au roi de justice (Jr 23, 51) et il n’y aura plus qu’un seul royaume (Ez 37, 22). Cette fraternité s’étendra finalement à toutes les nations réconciliées entre elles, elles retrouveront la paix et l’unité (Is 2, 1-4).

 

*

*  *

Quelques frères célèbres.

Osiris et Isis allaitant le pharaon Horus

Osiris et Isis allaitant le pharaon Horus

Isis et Osiris

Leyne se réfère à la version du mythe donnée par Plutarque: "De Rhéa, ou Nuit, [...], nacquirent en cinq jours Osiris, Seth, Horus-le-Vieux, Isis et Nephtys. Horus étant le fruit de l'union prénatale d'Osiris et Isis qui, très amoureux l'un de l'autre, s'étaient unis dans le ventre maternel. Osiris va régner sur les égyptiens [...]. Il leur donne des lois et apporte la paix. Seth, jaloux d'Osiris, [...] l'enferme dans un coffre et le jette dans le Nil. Le coffre va s'échouer près de Byblos. [...] Isis, révélant alors son caractère divin, obtient le coffre [et] ranime son époux défunt. Mais Seth s'empare à nouveau du corps d'Osiris et le découpe en quatorze morceaux qu'il disperse dans toute l'Egypte. Isis se met à leur recherche et les retrouve tous, à l'exception du pénis qui, jeté dans le Nil, a été dévoré par les poissons". Pour Leyne ce mythe illustre l'individuation à travers la castration. Selon Rosolato il arrive que "dans le développement mythique, l'aspect bénéfique se dégage de la puissance maléfique et que deux images se séparent". Seth et Osiris pourraient représenter deux figures différentes du lien fraternel: Osiris uni à sa soeur reconstituant l'androgyne originaire, incestueux, dont Seth s'extrait par le coup fratricide.

 

Leyne (P.), Le complexe de castration dans le mythe d'Isis et d'Osiris, L'Information Psychiatrique N° 7, Sept. 1991, pp. 654-661.

Cain et Abel par Gustave Doré

Cain et Abel par Gustave Doré

Abel et Cain

R. Graves cite plusieurs versions différentes de l'histoire d'Abel et Caïn d'après certaines sources mythiques prébibliques. Dans ces différentes versions nous retrouvons toute la problématique du lien fraternel: jumeaux, doubles, inceste adelphique, fratricide: "La Bible ne nous fournit que de brèves allusions à ces richesses mythologiques perdues". Mais dans la Bible l’accent est mis dans le meurtre fratricide et son lien avec l'origine de l'humanité.

Dans le livre de la Genèse, Dieu préfère l’offrande d’Abel à celle de Caïn: "Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu [...]. Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu'ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua. Le Seigneur dit à Caïn: "Où est ton frère?" "Je ne sais pas, répondit-il, Suis-je le gardien de mon frère?" "[...] Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. [...] Tu seras errant et vagabond sur la terre". Caïn dit au Seigneur: "Ma faute est trop lourde à porter. Si tu me chasses aujourd'hui de l'étendue de ce sol, je serais caché à ta face, je serais errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera". [...] Le Seigneur mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe. Il s'éloigna de la présence du Seigneur et habita dans le pays de Nod à l'orient d'Eden" où il fonda une ville.

J. Attal met l'accent dans le fait que le premier meurtre des écritures soit le meurtre d'un frère: "Voyons, dit-il: une femme enceinte de son homme Adam, donne naissance à Caïn et dit: "J'ai acquis un homme avec Dieu". [...] Le plus important à noter, est qu'en vérité, il ne s'agit justement pas d'un enfant ni d'un fils, mais d'abord d'un homme. [...] Puis, "Eve enfanta son frère Abel". Là notons-le, il ne s'agit plus d'un homme, et pas non plus d'un fils, mais bien d'un frère". Après l'offrande, "Abel est agréé, Caïn ne l'est pas. [...] Que se passe-t-il après? Caïn est condamné à l'errance sur la terre pour le meurtre de son frère.[...] Caïn réalise non seulement qu'il est mortel, mais tuable par le premier venu, c'est à dire [...] un autre frère. Ce frère à venir est annoncé, mais accompagné de cette menace que quiconque tuera Caïn, en sera puni sept fois. [...] Le troisième qui naîtra, Seth, sera nommé, lui non pas homme, non pas frère, mais fils. Pour celui-là, il y a pour la première fois un père".

"Est-il possible de dire que, s'interroge Attal, d'une certaine façon, Caïn a raté son stade du miroir, soit ce que nous considérons avec Lacan comme étant le paradigme d'une identification résolutive - ce par quoi se produit une métamorphose des relations de l'individu à son semblable, à son frère, c'est à dire ce qui permet au petit d'homme de passer de la "frérocité" la plus radicale à la fraternité la moins insupportable? [...] Caïn 

n'a pas d'autre possibilité pour être délivré de son rapport fraternel, que le passage à l'acte fratricide?"

 

Graves (R.), Les Mythes Hébreux, Fayard 1987.

Attal (J.), Frère Semblant, Revue du Littoral N° 30, La Frérocité, Oct. 1990, pp. 31-38. 

 
Mars et Réa Silvia par Rubens

Mars et Réa Silvia par Rubens

Romulus et Remus

Autre exemple de cette problématique le constitue le mythe fondateur de Rome. J. Schmidt raconte que les deux jumeaux décident de fonder une ville. Ils interrogent pour ce faire les présages. Rémus vit six vautours, tandis que Romulus en voyait douze. Le ciel ayant ainsi décidé en faveur de Romulus, il se met en devoir de tracer l'enceinte de sa ville. Rémus déçu de n'avoir pas été favorisé par le ciel, se moque de cette enceinte si aisément franchissable et, d'un saut, pénètre à l'intérieur du périmètre que vient de consacrer son frère. Celui-ci, irrité devant ce sacrilège tue Rémus, fonde la ville et s’occupe de la peupler. Tandis que les légendes grecques où interviennent des jumeaux font remonter généralement l'hostilité des frères à leur plus tendre enfance, celle de Romulus et Rémus les montre d'abord unis d'une affection fraternelle. Ce n'est qu’avec l'affronte de Rémus que la haine se déclenche.

"Un des thèmes qu'on peut associer avec Abel et Caïn, dit R. Quinones, est le sacrifice fondateur. Ce n'est pas une association au hasard; elle dérive de l'essence du thème lui-même. Augustin a été le premier à pointer les similitudes entre le récit biblique et Rémus et Romulus. [...] L'un et l'autre situent la fondation de la cité dans le sacrifice sanglant du frère. [...] Le frère sacrifié, a toutes les possibilités de nous montrer une partie perdue de soi-même, un soi-même qui est abandonné, le jumeau, le double, l'autre obscur, l'autre sacrifié qui devrait partir, mais qui ne pourra jamais partir".

 

Schmidt (J.), Dictionnaire de la Mythologie Grecque et Romaine, Larousse, 1971. 

Quiñones (R.), The Changes Of Cain, Princeton University Press, 1991, pp. 3-20. 

 
 
 
Etude pour l'assassinat de Amnon, Dessin de Guernica.

Etude pour l'assassinat de Amnon, Dessin de Guernica.

Absalon et Amnon

Autre exemple le constitue le récit biblique d'Absalom et Amnon. Amnon inventa une ruse pour attirer Tamar, dans son lit: "Viens, couche avec moi, ma soeur!". Elle lui répondit: "Non, mon frère, ne me violentes pas, car cela ne se fait pas en Israël. Ne commet pas cette infamie. Moi, où irais-je porter ma honte? Et toi, tu serais tenu en Israël pour un infâme. Parle donc au Roi. Il ne t'interdira pas de m'épouser". Il ne l'écouta pas. Il la maîtrisa et coucha avec elle. Amnon se mit alors à la haïr violemment". Retrouvant sa soeur, Absalom lui demanda: "Est-ce que ton frère Amnon a été avec toi? Maintenant ma soeur, tais-toi. C'est ton frère. N'y pense plus". Deux ans après, Absalom organisa le meurtre de son frère.

 
La fraternité! Une devise?

Eteocle, Polynice et autres personnages littéraires

Parmi toutes les histoires de fratricide, la plus célèbre est celle d'Etéocle et Polynice, les fils incestueux d'Oedipe et Jocaste. Elle a fait l'objet de tragédies célèbres dans la plume d'Eschyle, Euripide, Sophocle et Racine. Une fois découvert les rapports incestueux entre Oedipe et Jocaste, ses fils décident enfermer leur père pour jeter l’oubli sur ce qu’ils découvraient. Oedipe "Egaré par l'excès du malheur, il a maudit ses fils d'imprécations sacrilèges: à coups d'épée, ils devront se tailler chacun sa part de patrimoine". Ils tombèrent d'accord que Polynice, le cadet, consentirait à s'exiler, tandis qu'Etéocle régnerait ici, pour revenir, l'an écoulé prendre sa place. Mais une fois assis au gouvernail, Etéocle n'a pas voulu renoncer au pouvoir, et il bannit Polynice de Thèbes, qui reviendra avec une armée "pour réclamer le sceptre et sa part de terre." "Je ne sais si mon coeur s'apaisera jamais: ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais. Nous avons l'un et l'autre une haine obstinée [...]; Elle est née avec nous; et sa noire fureur aussitôt que la vie entra dans notre coeur. Nous étions ennemis dès la plus tendre enfance; Que dis-je? Nous l'étions avant notre naissance. Triste et fatal effet d'un sang incestueux!" s'exclame Etéocle faisant appel à la figure du Destin antique. "J'irais au firmament jusqu'au point où les astres se lèvent, dit Etéocle, j'irais jusqu'au fond de la terre, si j'en étais capable, pour posséder la déesse suprême, la Royauté. Et ce bien-là, ma mère, je refuse, de le concéder à un autre quand je puis le garder pour moi". Les deux frères pactisent un duel à mort: celui qui gagne conserve le sceptre. Toutes les versions de la tragédie se terminent par le double fratricide et la mort de Jocaste: "Oedipe le parricide, qui dans le sillon sacré d'une mère, où il avait été nourri, osa planter une racine sanglante", dit le Choeur d'Eschyle.

Shakespeare met en scène dans le Roi Lear, un double sororicide suivi du suicide de Gonéril, la soeur meurtrière, après l'échec de son complot afin d'écarter du pouvoir son père fou, ses deux soeurs rivales et leurs maris respectifs. Dans Richard III, il fait dire au personnage: "Moi en qui est tronquée toute proportion, moi que la nature décevante a frustré de ses attraits, moi qu'elle a envoyé avant le temps dans le monde des vivants, difforme, inachevé, tout au plus à moitié fini, tellement estropié et contrefait que les chiens aboient quand je m'arrête près d'eux! [...] J'ai par des inductions dangereuses, par des prophéties, par des calomnies, par des rêves d'homme ivre, fait le complot de créer entre mon frère Clarence et le roi une haine mortelle". Dans la pièce, après le meurtre fratricide par des tueurs à gages, la santé du Roi Edouard se détériore. Richard fait emprisonner ses neveux dans la Tour en attendant la mort d'Edouard. Une fois le roi mort, il assassine ses petits neveux, qui étaient les héritiers légitimes, et il se fait couronner roi.

P. Corneille reprend la légende des Horaces dont la toile de fond est la guerre qu'oppose Rome à Albe. Les familles des Horaces et des Curiaces représentent respectivement chacune des villes. Horace tue Curiace dans un combat et Camille, sa soeur, pleure amèrement la mort de son amant. Horace dit: "Qui vit jamais une pareille rage! Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? [...] C'est trop, ma patience à la raison fait place; va dedans les enfers plaindre ton Curiace", et il tue Camille.

 

Eschyle, Sept contre Thèbes, Théâtre Complet, GF Flammarion 1964, pp. 9-96. 

Euripide, Les Phéniciennes, Tragédies Complètes Tome II, Folio N° 2105, pp. 1019-1107. 

Sophocle, Oedipe à Colone, Théâtre Complet, GF Flammarion 1964, pp. 259-308

Racine, La Thébaïde, in Théâtre 1, Garnier Flammarion, 1964, pp. 29-90.

Shakespeare (W.), Roméo et Juliette, Hamlet et Richard III, Flammarion, 1979, pp. 17-141.

Tag(s) : #Textes des cafés-philo

Partager cet article

Repost 0