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"Le fautif est non coupable" Journal d'un coiffeur, Apoline Hair.

"Le fautif est non coupable" Journal d'un coiffeur, Apoline Hair.

Coupable

 

Petite archéologie du mot.

 

Du latin culpabilis (même sens). Lui même issu de culpo de abilis

Culpa est apparenté à celsus, crime, forfait.

 

Dérivés

    •    culpābilis, coupable, blâmable.

    •    culpābiliter, d'une manière blâmable.

    •    culpātio, blâme, inculpation, accusation.

    •    culpātor, accusateur, censeur.

    •    culpātus, blâmé, qui a un défaut.

    •    culpito, blâmer avec force.

    •    culpo, blâmer, reprendre, critiquer, accuser.

 

 

Culpa, æ, f. Faute, culpabilité: in culpa asse Cic Læ 78, être coupable, in simili culpa. Commettre la même faute Culpa in aliquo…

Culpabilis, e culpo, digne de reproche, coupable.

Page 449 du dictionnaire Gafiot, 

 

bilis, Ce suffixe a le sens actif de « bon à » et le sens passif de « qui est » 

 

    Allemand : schuldig (de), schuldfähig (de), schuld (de)

    Anglais : guilty (en), culpable (en), to blame (en)

    Espagnol : culpable (es)

    Grec : ένοχος (el) (énokhos)

    Hébreu ancien : אָשֵׁם (*) masculin

    Italien : colpevole (it)

    

Les grecs.

 

La religion grecque antique ignore la notion de péché tel que le conçoit le christianisme. En effet, les Grecs n’imaginaient pas qu’un dieu puisse se préoccuper de ce qu’ils pensaient dans le secret de leur âme : « […] nul enseignement, nulle doctrine susceptibles de donner à cette participation affective d’un moment, assez de cohésion, de consistance et de durée pour l’orienter vers une religion de l’âme. » Jean Pierre Vernant Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, La Découverte, 2008, chap. 6

Il n'en reste pas moins que l’hybris constitue la faute fondamentale dans cette civilisation. Elle est à rapprocher de la notion de moïra, terme grec qui signifie entre autres « destin ». Les anciens concevaient en effet le destin en termes de partition. Le destin, c'est le lot, la part de bonheur ou de malheur, de fortune ou d'infortune, de vie ou de mort, qui échoit à chacun en fonction de son rang social, de ses relations aux dieux et aux hommes. Or, l'homme qui commet l’hybris est coupable de vouloir plus que la part qui lui est attribuée par la partition destinale. La démesure désigne le fait de désirer plus que ce que la juste mesure du destin nous a attribué.

Le châtiment de l’hybris, par les dieux, est la némésis, qui fait se rétracter l'individu à l'intérieur des limites qu'il a franchies. Hérodote l'indique clairement dans un passage significatif :

« Regarde les animaux qui sont d'une taille exceptionnelle : le ciel les foudroie et ne les laisse pas jouir de leur supériorité ; mais les petits n'excitent point sa jalousie. Regarde les maisons les plus hautes, et les arbres aussi : sur eux descend la foudre, car le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure. »

Si l’hybris est donc le mouvement fautif de dépassement de la limite, la némésis désigne le mouvement inverse de la rétractation vengeresse.

L’hybris n'est pas réservée aux personnages de la mythologie, du domaine de l'imaginaire ni des héros de tragédie, c'était aussi la faute de personnages réels, dont par exemple Socrate accuse Alcibiade dans les livres de Platon, et dont traite Pausanias dans Le Banquet, où l'hybris est considéré comme un défaut caractéristique de la jeunesse. Dans l'organisation sociale archaïque d'Homère, lorsqu'il y a meurtre, la famille ou entourage proche du défunt poursuit personnellement l'accusé, mais celui-ci peut faire intervenir son clan et demander l'abandon des poursuites contre une rançon appelée en l'occurrence « prix du sang ». Dans son Traité des Lois, Théophraste dit qu'il existe à Athènes deux sortes d'autels de justice : autels de la Vengeance et autels de l'Injure, en fait des pierres sans taille faisant office de tribunes devant l'Aréopage. L'autel du poursuivant s'appelait la pierre de ἀναιδεία (l’anésie), c'est-à-dire celle de la vengeance inflexible, qui refuse de recevoir le prix du sang (αἰδεῖσθαι). Celle de l'accusé s'appelait la pierre de l’hybris, c'est-à-dire de l'orgueil qui pousse au crime.

 

Dans cet extrait de la Rhétorique, II, 2, (traduction de Ch. Emile Ruelle) d’Aristote, où hybris est traduit par « outrage » :

« V. Celui qui outrage méprise. En effet, l'outrage c'est le fait de maltraiter et d'affliger à propos de circonstances qui causent de la honte à celui qui en est l'objet, et cela dans le but non pas de se procurer autre chose que ce résultat, mais d'y trouver une jouissance. Ceux qui usent de représailles ne font pas acte d'outrage, mais acte de vengeance.

VI. La cause du plaisir qu'éprouvent ceux qui outragent, c'est qu'ils croient se donner un avantage de plus sur ceux auxquels ils font du tort. Voilà pour quoi les jeunes gens et les gens riches sont portés à l'insolence. Ils pensent que leurs insultes leur procurent une supériorité. À l'outrage se rattache le fait de déshonorer, car celui qui déshonore méprise, et ce qui est sans aucune valeur ne se prête d’aucune estimation, ni bonne, ni mauvaise. De là cette parole d'Achille en courroux : « Il m'a déshonoré, car, pour l'avoir prise (Briséis), il a l'honneur qu'il m'a ravi » ; et cette autre : « Comme un vil proscrit… » Ces expressions excitent sa colère. »

 

L'hybris est souvent considérée comme l’hamartia (« erreur » : la folie) des personnages des tragédies grecques et la cause de la némésis qui s'abat sur ces personnages. Toutefois, les tragédies ne présentent qu'une petite portion des hybris de la littérature grecque et, généralement, l'hybris a lieu de par des interactions entre mortels. En conséquence, il est le plus souvent admis que les Grecs ne considéraient pas l'hybris religieusement et encore moins que c'était chose normalement punie par les dieux12.

La conception de l’hybris comme faute détermine la morale des Grecs comme étant une morale de la mesure, de la modération et de la sobriété, obéissant à l'adage παν μετρον (pan metron), qui signifie littéralement « de la mesure en tout », ou encore « jamais trop » et « toujours assez ». L'homme doit rester conscient de sa place dans l'univers, c'est-à-dire à la fois de son rang social dans une société hiérarchisée et de sa mortalité face aux dieux immortels.

De nombreux penseurs ont réfléchi sur le sentiment de culpabilité, voici donc les théories de quelques auteurs sur ce sujet. Mais il s’agit là de la culpabilité et non de « non coupable ».

Freud

C’est à partir de deux situations cliniques, la névrose obsessionnelle et la mélancolie, que Freud s’est interrogé sur le sentiment de culpabilité.

Si pour lui, ce sentiment est le pain quotidien des psychanalystes, s’il en mesure l’importance, il n’a jamais écrit de synthèse de ses réflexions sur ce thème qu’il reconnaissait être « embrouillé ». Il s’est contenté d’en relever l’existence dans la littérature (son étude sur Dostoïevski) dans les mythes, la religion, l’art, et d’affirmer que nous sommes tous coupables et plus immoraux que nous le croyons.

Pour lui, la culpabilité n’est ni bonne ni mauvaise, c’est la source qui l’alimente qui la rend destructive ou non.

Freud trouve à ce sentiment une pluralité de sources : 

Le meurtre du père primitif (voir « Totem et tabou », « Moïse et le monothéisme »). La culpabilité apparaît sous forme d’angoisse de castration. L’angoisse est ici la répétition fantasmée (puisque le père est mort) d’une angoisse suscitée par la menace réelle que le père faisait peser sur les fils quand il voulait garder toutes les femmes pour lui. 

La civilisation, en ce qu’elle réprime les pulsions agressives. 

L’angoisse du Moi devant le Surmoi (l’autorité parentale intérieure). Il y a un double mouvement sado-masochiste : le Moi jouit de subir et le Surmoi jouit de punir. 

 

Alfred Adler

Il lie la culpabilité au sentiment d’infériorité qui nous habite tous, et au désir de toute-puissance compensatoire.

 

C. G. Jung

Il parle de culpabilité de soi vis-à-vis de soi, du refus de s’accepter soi-même. 

 

Jacques Lacan

Pour lui la culpabilité n’est pas forcément liée à l’Œdipe, mais au désir et à la place qu’occupe le sujet dans l’ordre du signifiant de son désir. Lacan désigne la source la plus profonde de la culpabilité lorsqu’il dit que le sujet se sent coupable toutes les fois où il en vient à « céder sur son désir ».

Lacan met l’accent sur l’impossible plus que sur l’interdit, qui n’est qu’une défense contre l’impossible, car il est plus facile de se confronter à l’interdit que de reconnaître l’impossible. En fait la culpabilité a à voir avec l’impossible et non l’interdit (alors que le péché a à voir avec l’interdit en premier).

 

Lewis Engel et Tom Ferguson (« La culpabilité »)

Pour ces deux psychologues cliniciens réputés, c’est l’altruisme excessif et mal dirigé qui est parfois source de culpabilité.

Cette formule : pas capable/coupable se vérifie aussi pour les adultes dans la vie quotidienne comme en relation d’aide, et elle fonctionne aussi en sens inverse : coupable/pas capable.

Expliquons-la : quand une personne ne se sent pas capable de faire quelque chose, elle se sent coupable de son incapacité. Inversement, lorsqu’elle se sent coupable, cela la rend souvent incapable d’agir.

A l’âge adulte, nous nous sentons tellement responsables de ceux que nous aimons que nous culpabilisons de leurs malheurs au lieu de les aider efficacement.

 

Qu’en pensent les philosophes? Seuls Nietzsche, Georges Bataille, récusent radicalement toute notion de sentiment de culpabilité.

 

Nietzsche

A dénoncé le plus fortement le sentiment de culpabilité et critiqué le christianisme qui a fait le malheur de l’homme en le culpabilisant.

La source de la mauvaise conscience, c’est la notion d’un Dieu saint envers lequel on aurait une dette. Nietzche n’a pas entièrement tort! Dans « Le péché et la peur », Jean Delumeau montre bien comment au cours des siècles l’Église a diffusé un message culpabilisant, insistant sur un Dieu inquisiteur, comptable et vengeur.

 

Spinoza

Pour lui, nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels, mais c’est dans le sentiment de culpabilité d’abord que nous le sentons et l’éprouvons. C’est ce sentiment qui provoque la prise en charge de soi par soi.

 

Sören Kierkegaard

Philosophe chrétien, il estime que la culpabilité est communication, communion, qu’elle est le fondement de toute vie sociale. « Jésus a tellement aimé les hommes qu’il a épousé leurs péchés », dit-il.

Pour lui l’idée-force du christianisme est la rémission des péchés. Exister, c’est exister « devant Dieu », c’est prendre conscience du péché. C’est en se sentant coupable qu’il se place devant Dieu. L’humanité est donc une société de pécheurs pardonnés.

 

Henri Bergson

Pour ce penseur spiritualiste, la liberté est l’accord d’une conscience avec ses actes, et la culpabilité le rapport des actes à la conscience. Le souvenir de la faute est ce qu’il y a de plus ancien dans l’humanité.

 

11. Martin Buber

Évoque, à côté d’une culpabilité névrotique, une culpabilité authentique qui porte toujours sur la violation d’une relation interpersonnelle, qui constitue une blessure du rapport Moi-Toi. C’est donc une culpabilité à l’égard d’autrui.

 

Jean Guitton

Le penseur catholique parle de la culpabilité de l’inachevé en nous, du relatif, du non-épanouissement, voire de la trahison de soi, de ses convictions, de sa vocation : par exemple, un père qui n’a pas été le père qu’il aurait voulu être (ou une mère, une épouse, un mari).

Tout acte peut donc être culpabilisant, parce qu’aucun acte n’est parfait. Jean Guitton pense que pour Dieu, c’est au contraire la marche, le chemin parcouru, l’acte accompli, qui comptent avant tout, et non la culpabilité de l’inachevé dans nos actes.

Effectivement, certains ont du mal à accepter la finitude de leur nature humaine, qui les culpabilise face à un Dieu infini et parfait. Ils se croient coupables de ne pas être comme Dieu, de ne pas être des dieux. Alors que cette prétention est précisément la tentation du serpent en Genèse 3.5 : « Vous serez comme des dieux. » 

Pour certains même, c’est un désir de toute-puissance qui les culpabilise parce que c’est toujours plus difficile d’accepter la réalité de leur finitude que l’imaginaire de leur toute-puissance. Dieu avait précisément posé un interdit (= ce qui est dit entre Dieu et l’homme) pour empêcher la confusion et la fusion et éviter à l’homme de chercher à devenir Dieu.

 

Paul Ricœur

Philosophe protestant, auteur de « Finitude et culpabilité », distingue la culpabilité réelle et la culpabilité irréelle et essaie de comprendre comment il y a quelque chose en nous (le péché originel) qui toujours précède la défaillance individuelle.

 

Petit catalogue de citations

Citations classées par ordre alphabétique des auteurs.

Aristote « L'intention fait la culpabilité et le délit. »

Auster « Le sentiment de culpabilité est un aiguillon puissant. »

Bardili « Culpabilité et peur sont les deux ennemis du présent.

Barthes « J'appelle discours de pouvoir tout discours qui engendre la faute et, partant, la culpabilité

de celui qui le reçoit. »

Beauvoir (de) Simone « Un Dieu peut pardonner, effacer, compenser ; mais si Dieu n'existe pas, les

fautes de l'homme sont inexpiables. »

Comte-Sponville «Etre coupable, c’est être responsable d’une faute qu’on a accomplie non

seulement volontairement mais délibérément, c'est-à-dire en sachant qu’elle était une faute »

Curtis « La culpabilité et le péché ne sont que peurs du passé. »

Daco « La chance ou le bonheur se transforment en culpabilité, entraînant dans leur sillage tout ce

qui est positif. »

Dostoïevski « Au cours de mes années de bagne je n'ai pas constaté chez mes camarades le moindre

malaise de conscience. Le criminel insurgé contre la société la hait. Il considère qu'il a raison et

qu'elle a tort. »

Ferron Madeleine « Remords. C'est une blessure qui ne guérit pas, un châtiment qui n'en finit

jamais. »

Freud « Le sentiment de culpabilité normal (...) repose sur l'état de tension qui existe entre le "moi" et

le "moi" idéal, il est l'expression d'une condamnation du "moi" par son instance critique. »

Gaulle (Charles de) « L'homme n'est pas fait pour être coupable. »

Giraudoux « La culpabilité de l’humanité, presque chaque humain la porte »

Jaurès « Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance

inébranlable pour l'avenir. »

Jouhandeau « Mieux vaut laisser aux gens le remords de vous avoir grugé que le regret de vous avoir

comblé. »

Kierkegaard « L'individu, dans son angoisse non pas d'être coupable mais de passer pour l'être,

devient coupable. »

Klee « L'individu qui s'élève de ruineuse façon au-dessus de la généralité tombe dans la culpabilité. »

La Bruyère « Un coupable puni est un exemple pour la canaille ; un innocent condamné est l'affaire

de tous les honnêtes gens. »

La Rochefoucauld (de) « Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que nous avons fait, qu'une

crainte de celui qui nous en peut arriver. »

Le Bon « L'anarchie est partout quand la responsabilité n'est nulle part. »

Misrahi « La vocation de l'humanité n'est pas la souffrance mais la joie, elle n'est pas la culpabilité

du péché, mais la liberté de la jouissance réfléchie et partagée. »

Montaigne « Nul n'est mal longtemps qu'à sa faute. »

Neuhoff « Avec la culpabilité, le malheur est la chose la plus démocratique du monde. On y a tous

droit à un moment ou à un autre. »

Nietzsche « Le remords, je n'aime pas cette lâcheté à l'égard de nos actes. »

Ouellette-Michalska « L'anonymat de certaines victimes atténue toujours la culpabilité. »

Pater « Le remords, c'est le coup de pied de l'âme. »

Paulhan « Il est des crimes si odieux qu’à discuter seulement la culpabilité de l’accusé, l’on devient

aussitôt suspect. »

Platon « On paiera la peine de sa faute chez le juge comme on irait chez le médecin, évitant que l'âme,

gangrenée sous la cicatrice ne soit rendue incurable. »

Rainville « La culpabilité compte parmi l'un des sentiments les plus destructeurs que nous puissions

entretenir. »

Rey « Le remords des mauvaises actions qui ont bien réussi n'a jamais étouffé grand monde. »

Rousseau « Je suis esclave par mes vices et libre par mes remords. »

Sartre « On ne fait pas ce qu'on veut et cependant on est responsable de ce qu'on est... »

Schopenhauer « Persécuteur et persécuté sont identiques. L'un s'abuse en ne croyant pas avoir sa

part de souffrance ; l'autre s'abuse en ne croyant pas participer à la culpabilité. »

Sénèque « Nul châtiment n'est pire que le remords. »

Shaw « Liberté implique responsabilité. C'est là pourquoi la plupart des hommes la redoutent. »

Socrate « Le bonheur c'est le plaisir sans remords. »

Sontag Susan « L'écrivain est soit un ermite, soit un délinquant guidé par sa culpabilité, soit les

deux... Souvent les deux. »

Staraselski « La culpabilité n'est, après tout, qu'un sentiment de compassion à l'égard de la détresse

et du malheur que l'on a causés. »

Tabucchi « La culpabilité est un sentiment irrationnel, le sentiment d'être responsable de tout le mal

du monde. Le remords, lui exprime une nostalgie, le regret de ce qui aurait pu être et n'a pas été. »

Valéry « Une faute est ce qui est enfin puni. »

Voltaire « Le remords est la seule vertu qui reste au coupable. »

Wilde « Il y a certaine volupté à s'accuser soi-même. Dès que nous nous blâmons, il nous semble que

personne autre n'a plus le droit de le faire. »

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