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« Aucun d’entre nous n’est complet à lui tout seul… »

Virginia Woolf en 1027.

Virginia Woolf en 1027.

Une citation comme thème de réflexion.

 

 

Souvent dans les cafés philo, les thèmes retenus sont issu de citations. Parfois elles sont brutes parfois leurs auteurs sont nommés, leurs origines rarement, leur formulation dans la langue d’origine jamais. Récemment au cours de l’une de ses discussions, certains intervenants se sont interrogés non sur le thème proposé, mais sur la citation en elle même, son origine, son auteur sa traduction, son contexte.

Le thème du débat; « Aucun d’entre nous n’est complet à lui tout seul… » Virginia Woolf. Ce thème nous a conduits à réfléchir sur; sommes-nous à la recherche de notre double, de notre complémentaire? Furent évoqué; le Yn Yang les deux catégories complémentaire de la pensée chinoise, le mythe de l’androgyne chez Platon, l’idée de monade chez les philosophes, jusqu’au concept d’ipséité.

 

Mais est-ce bien ce que Virginia Wolf voulait dire? D’où venait cette phrase?

 

En français, la véritable phrase est : « Aucun de nous n’est complet en lui même. » Deux différences notables, la ponctuation finale, point en place des points de suspension. « En lui-même » et « non à lui tout seul ». Différences importante dans la mesure ou « en lui-même » conduit à l’ipséité. Pour aider la conduite de la réflexion, la phrase précédente est; « Je ne crois pas à la valeur des existences séparées ».

 

Cette phrase est extraite d’un texte publié en 1931 « The Waves ». Roman expérimental, qui consiste en six monologues : Bernard, Susan, Rhoda, Neville, Jinny, et Louis. Perceval, le septième personnage, que les lecteurs n’entendent jamais parler lui-même. Les monologues sont interrompus par neuf interludes, qui détaillent une scène côtière à différents moments du jour.

Le personnage de Bernard nous intéresse plus particulièrement, Bernard est un conteur, toujours à la recherche de la phrase allusive et juste. En effet, c’est Bernard qui parle:

« Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul. » Lu dans « les vagues » page 808 de Romans et Nouvelles, les vagues, la pochothéque 12/12/2002.

Virginia Woolf dans son journal écrit; les six n’étaient pas du tout destinés à être des « personnages » séparés, mais plutôt des facettes de conscience illuminant le sens de la continuité. Même le mot « roman » ne décrit pas fidèlement la forme complexe des Vagues. Woolf elle-même ne le désignait pas ainsi, mais l’appelait un playpoem (poème-jeu).

Une des questions posées au cours de la discussion fut de savoir si cela est bien traduit, quelle est la phrase originale de Virginia Woolf. Quels sont les mots anglais pour; complet, lui tout seul?

La première interrogation, qui a traduit en français le texte de Virginia Woolf? Marguerite Yourcenar. Il y a trois traductions du texte de Woolf; la première en 1937 par Marguerite Yourcenar, donc contemporaine de l’auteur, puis en 1993 une nouvelle traduction de Cécile Wajsbrot chez Calmann-Lévy, puis en 2012 par Michel Cusin pour l’édition de la Pléiade chez Gallimard.

 

La phrase originale en anglais est :

 

I do not believe in separation. We are not single.

 

Voici l’ensemble du chapitre :

 

Louis and Neville,’ said Bernard, ‘both sit silent. Both are absorbed. Both feel the presence of other people as a separating wall. But if I find myself in company with other people, words at once make smoke rings — see how phrases at once begin to wreathe off my lips. It seems that a match is set to a fire; something burns. An elderly and apparently prosperous man, a traveller, now gets in. And I at once wish to approach him; I instinctively dislike the sense of his presence, cold, unassimilated, among us. I do not believe in separation. We are not single. Also I wish to add to my collection of valuable observations upon the true nature of human life. My book will certainly run to many volumes, embracing every known variety of man and woman. I fill my mind with whatever happens to be the contents of a room or a railway carriage as one fills a fountain-pen in an inkpot. I have a steady unquenchable thirst. Now I feel by imperceptible signs, which I cannot yet interpret but will later, that his defiance is about to thaw. His solitude shows signs of cracking. He has passed a remark about a country house. A smoke ring issues from my lips (about crops) and circles him, bringing him into contact. The human voice has a disarming quality —(we are not single, we are one). As we exchange these few but amiable remarks about country houses, I furbish him up and make him concrete. He is indulgent as a husband but not faithful; a small builder who employs a few men. In local society he is important; is already a councillor, and perhaps in time will be mayor. He wears a large ornament, like a double tooth torn up by the roots, made of coral, hanging at his watch-chain. Walter J. Trumble is the sort of name that would fit him. He has been in America, on a business trip with his wife, and a double room in a smallish hotel cost him a whole month’s wages. His front tooth is stopped with gold.

 

Une traduction littérale nous donne “Je ne crois pas dans (en) la séparation. Nous ne sommes pas seuls (unique, singulier).”

Alors que faire face à une citation mal nommée et incomplète? Deux voies. La première est de ne tenir compte que de la phrase proposée comme thème de discussion. “Aucun d’entre nous n’est complet à lui tout seul…” est un sujet indépendant malgré sa similitude avec une phrase déjà écrite ou dite. La seconde, elle est possible, dans la mesure où un écrivain est cité comme auteur, replacez la phrase dans son contexte et dans l’œuvre de l’auteur pour mieux en saisir le sens.

 

Prenons la seconde voie.

La répercussion du multiple de soi en autrui est une obsession qui parcourt l’œuvre de Virginia Woolf. Elle prend dans Jacob’s Room, la chambre de Jacob, publié en 1922, la forme de la rêverie. Le héros assiste à la représentation de Tristan et Isolde. Son monologue intérieur est incorporé dans le récit, sans que soit précisée l’instance énonciative, de sorte que la limite disparaît entre les réflexions du personnage et le discours de la narratrice. Les deux se superposent.

Le Soi aspire à faire éclater les limites du moi unique auquel il est attaché pour irradier dans la diversité des possibles constitués par les autres personnes. L’écriture de Virginia Woolf est une glorification de l’ici maintenant. Ici est l’exclusion de tous les ailleurs, maintenant de tous les temps autres, passés et futurs. L’ici et maintenant est l’obstacle à franchir pour l’invention de soi dans l’étendue indéfinie de l’espace et de la durée, il ne vaut qu’au regard d’une contrepartie inassignable, parenthèse où se dissout tout le donné pour renaître autre.

The Waves, Les vagues, met en jeux une tension entre les situations et les lieux occupés dans l’existence par les six personnages du roman et la place vide de Perceval, le mort en exil. Perceval est le héros presque divin, mais moralement douteux, des six autres personnages, il meurt au milieu du roman dans sa quête impérialiste dans l’Inde colonisée par les Britanniques. Bien que Perceval ne parle jamais en monologue dans Les Vagues, les lecteurs le découvrent en détail, à mesure que les autres personnages le décrivent et l’analysent à travers tout le roman. Les six ont besoin pour se déployer dans leurs monologues intérieurs de s’organiser autour de ce centre absent et vide, comme si le noyau d’altérité rassemblait en lui-même le non-être, l’espace vacant.

Compulsion à s’inventer en se projetant dans la personne fantasmatique d’autrui.

La rencontre avec l’autre, le rapport que nous entretenons furtivement avec lui ne demeure pas de simple contiguïté, mais se prolonge souvent dans une forme de participation :

Lorsque nous sommes assis ensemble, tout proche, dit Bernard, nos paroles nous fondent l’un dans l’autre. Nous sommes bordés de brume. Nous formons un territoire vaporeux. Traduction M Yourcenard, Romans et nouvelles p 772

But when we sit together, close,’ said Bernard, ‘we melt into each other with phrases. We are edged with mist. We make an unsubstantial territory.

 

Les limites qui divisent deux individualités s’estompent jusqu’à révéler la vérité plus essentielle quoique invisible de l’unité qui rassemble tous les être. « I do not believe in separation. We are not single. » dit Bernard. La paraphrase de Marguerite Yourcenar est juste; “Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul.” Romans et nouvelles p 808. Un peu plus loin, Bernard précise : “we are not single, we are one”. Yourcenar propose une nouvelle paraphrase, pour éviter la rudesse de la littéralité. “Tout seuls, nous sommes incomplets : nous sommes faits pour être unis” Les vagues p 452. Le texte original est plus tranchant; “nous ne faisons qu’un”. L’ensemble du passage suggère le mouvement d’une séparation initiale ensuite dépassée dans la conversation. L’unité des hommes est toujours présente, mais cachée. Il faut l’effort des plus lucides pour la faire accéder à la conscience.

L’aspiration de Bernard à transgresser les limites de son individualité pour s’épancher dans celle de l’autre trouve sa contrepartie sous les répulsions de Neville. Neville (peut-être en partie inspiré d’un autre ami de Woolf, Lytton Strachey) désire l’amour, à travers une série d’hommes, chacun d’entre eux devenant l’objet présent de son amour transcendant. Neville refuse l’invention de soi comme un autre, il est effrayé par la multiplicité constitutive de l’identité, qui suscite la hantise d’une désagrégation analogue à celle de l’organisme dans la mort.

I do not know myself sometimes, or how to measure and name and count out the grains that make me what I am.

Par instants, je ne me connais plus moi-même, je ne sais plus comment nommer, mesurer et totaliser les atomes qui me composent.

Romans et nouvelles p 820

 

En ce moment, je me sépare tant soit peu de moi-même et vais à la rencontre de la personne qui s’approche… Comme l’addition d’un ami nous transforme curieusement même à distance…

Romans et nouvelles p 820

Something now leaves me; something goes from me to meet that figure who is coming … How curiously one is changed by the addition, even at a distance, of a friend.

 

L’anglais marque plus que la traduction le risque du dédoublement. La rencontre est une perte que ne compense aucun gain, si ce n’est de se ressaisir dans son être et de s’y maintenir pour éviter la dispersion de soi.

L’utilité des amis est incontestable, en ce qu’ils nous font rentrer dans la réalité. Et pourtant, est-ce assez pénible d’y devoir rentrer de se sentir mêlé, adultéré, fondu, de faire partie d’un autre être?

Romans et nouvelles p 820

How useful an office one’s friends perform when they recall us. Yet how painful to be recalled, to be mitigated, to have one’s self adulterated, mixed up, become part of another.

La perte de l’intégrité personnelle, sans laquelle aucune invention de soi n’est possible, fascine comme la mort; comme la mort elle effraie dans la mesure où elle ébranle les assises de l’être.

As he approaches I become not myself but Neville mixed with somebody — with whom? — with Bernard? Yes, it is Bernard, and it is to Bernard that I shall put the question, Who am I?

À mesure que cette personne approche, je cesse d’être Moi pour devenir Neville plus quelqu’un. Plus Bernard. Oui, c’est Bernard, et c’est à Bernard que je vais poser la question : qui suis-je?

Romans et nouvelles p 820

Qu’ils la redoutent ou, qu’ils l’acceptent, l’altérité entraîne chez les personnages de Virginia Woolf une crise de l’identité qui se résout soit par la revendication d’autonomie soit par l’abandon sans réserve de tout quant-à-soi.

 

Bernard illustre cette attitude dans un épisode qui rapporte ses réflexions alors qu’il est dans le train qui arrive à Londres. La proximité des voyageurs, l’espace exigu du compartiment lui donne l’occasion d’une méditation.

Nothing we can do will avail. Over us all broods a splendid unanimity. We are enlarged and solemnized and brushed into uniformity as with the grey wing of some enormous goose (it is a fine but colourless morning)

Rien de ce que nous pouvons faire personnellement n’a de valeur. Une sorte de splendide unanimité nous enveloppe tous, voyageurs que nous sommes, ainsi que l’aile d’on ne sait quel énorme oiseau gris (c’est un beau matin sans soleil).

Romans et nouvelles p 839-840

We are enlarged and solemnized and brushed into uniformity because we have only one desire — to arrive at the station.

Élargis hors de nos proportions courantes, solennels et semblables, nous n’avons plus qu’un seul désir : celui d’arriver à la gare.

Romans et nouvelles p 840

Le compartiment est le lieu de l’invention d’une rencontre exceptionnelle, le voyage en train favorise l’invention d’une véritable complicité impossible ailleurs.

I do not want the train to stop with a thud. I do not want the connection which has bound us together sitting opposite each other all night long to be broken.

Pour mon compte, je ne souhaite pas que le train s’arrête dans une brusque secousse. Je ne souhaite pas que le lien qui nous a unis pendant toute cette longue nuit où nous sommes restés assis en face l’un de l’autre soit brisé.

Romans et nouvelles p 840

IL est cependant inévitable que la parenthèse se referme, car Bernard est le seul à porter en lui l’exigence de l’invention.

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