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Pour écouter la présentation de Raphaël Prudencio, cliquer sur le lien ci dessous.

L'esthétique est-elle une dimension du politique?

 

30'40.

Théatre de Palmyre

Théatre de Palmyre

Commentaires.

L’esthétique définit étymologiquement la science du sensible. Ce sens est présent, par exemple, dans la Critique de la Raison pure de Kant, où l’esthétique est l’étude de la sensibilité ou des sens. Mais l’usage a donné au mot une autre signification qui est sans rapport à l’étymologie lorsque l’esthétique désigne la science du beau ou la philosophie de l’art. Bien que le mot esthétique soit fondé sur le grec, il est inconnu de l’antiquité. C’est le philosophe allemand Alexander Gottlieb Baumgarten qui introduit au XVIIIe siècle le néologisme « esthétique » (en latin : Aesthetica) et lui donna son acception moderne avec la publication du premier volume de son Aesthetica, en 1750. Il délimite une discipline philosophique nouvelle et indépendante, en se basant initialement sur la distinction platonicienne entre les choses sensibles αἰσθητα et intelligibles νόητα. Dans l’ouvrage, Méditations philosophiques, écrit en 1735, Baumgarten la définit comme « la science du mode de connaissance et d’exposition sensible », puis dans Æsthetica en 1750 :

« L’esthétique est la science de la connaissance sensible ». 

En effet, Baumgarten considère l’idée du beau comme une perception confuse ou un sentiment et de ce fait comme une forme inférieure de connaissance, d’où l’usage du terme esthétique. L’esthétique s’oppose à la logique comme les idées confuses s’opposent, dans l’école de Wolff et Leibniz, aux idées claires. Son esthétique est également une théorie des beaux-arts. Elle se substitue historiquement à la Poétique initiée par Aristote. 

 

Partant de la distinction platonicienne et aristotélicienne — reprise plus tard par les Pères de l’Église — entre αἰσθητα, choses sensibles ou faits de sensibilité et νόητα, choses intelligibles ou faits d’intelligibilité, A.G. Baumgarten ne doute pas, dès 1735, dans ses Meditationes philosophicae de nonnulis ad poema pertinentibus, de l’existence d’une science du monde sensible. « Les νόητα […] sont l’objet de la Logique — déclare-t-il — les αἰσθητα sont l’objet de l’épistémè aisthêtikê, ou encore de l’Esthétique » (CXVI). Du moins est-ce ainsi, quinze ans avant la parution de l’Ästhetica entre 1750 et 1758, que le philosophe précise l’objet d’une discipline qui n’existe pas encore et qu’il s’attache à définir ultérieurement, moyennant quelques variantes.

Dans la première édition en 1739 de sa Métaphysique, Baumgarten reconstitue, selon la tradition scolastique, un mode de trivium en fonction des modalités de l’esthétique, entre la rhétorique et la poétique : « La science du mode de connaissance et d’exposition sensible est l’esthétique ; si elle a pour but la moindre perfection de la pensée et du discours sensible, elle est la rhétorique ; si elle a pour but leur plus grande perfection, elle est la poétique universelle » (Esthétique, p. 533).

Mais, comme si le projet d’une poétique universelle lui paraissait encore trop restreint, Baumgarten abandonne cette définition dans les éditions suivantes de son Esthétique pour aboutir, dans ce même paragraphe (7e édition, publiée en 1779), à une formulation censée attester la totale autonomie de l’esthétique : 

« La science du mode de connaissance et d’exposition sensible est l’esthétique (logique de la faculté de connaissance inférieure, philosophie des grâces et des muses, gnoséologie inférieure, art de la beauté du penser, art de l’analogon de la raison). »

C’est, à quelques termes près, la définition qui ouvre l’Ästhetica de 1750 : « L’esthétique (ou théorie des arts libéraux, gnoséologie inférieure, art de la beauté du penser, art de l’analogon de la raison) est la science de la connaissance sensible » (Esthétique, vol. 1, trad. fr. J.-Y. Pranchère, p. 121).

Pure invention d’un philosophe du XVIIIe siècle, le terme aisthêtike — irréprochable, au demeurant, sur le plan linguistique — conservera sans doute, encore longtemps, en dépit de son apparente possibilité à être traduit, une part d’indétermination sémantique. Mais, s’il n’explique pas, par lui-même, comment s’est effectué le passage du verbe grec αἰσθάνομαι à la philosophie du beau ou la science de l’art, il ne cesse de renvoyer à la tentative de comprendre comment les sensations « humbles », objets d’une gnoseologia inferior, forment en l’homme les idées que celui-ci réincarne dans ces artefacts qu’il nomme « œuvres d’art ».

Ainsi un jugement esthétique est un jugement qui se base sur la sensation forte qu’on ressent devant, une œuvre d’art autant que devant une scène atroce.

 

Quels rapports, quels liens établir entre l’esthétique et le politique ?

Trois mots ; voir, entendre, obéir. En grec ancien, au fond de la première réflexion politique occidentale et c’est cela qui nous préoccupe, le politique, gît un mot et l’idée qui lui donne sa force ; « esthétique » vient d’ἀΐω,  du radical indo-européen commun *au̯ēi « percevoir, comprendre » qui donne le sanscrit आविस्, āvís « manifestement, ouvertement », le protoslave *avit, de là, le tchèque jevit (« manifester »), le grec ancien αἰσθάνομαι, aisthanomai (« percevoir ») et ἀΐω, aiô (« entendre »). Comparez les substantifs grec οὖς, ous « oreille » et latin auris « oreille » sachant qu’il est issu d’une forme archaïque ausis qui a subit un rhotacisme : on retrouve le radical *aus dans ausculto, qui dit à la fois entendre, percevoir, et obéir. Le mot audition dérive de cette racine.

Les grands tragiques Grecs l’employaient dans les chœurs représentant du peuple sur la scène. Chœurs témoins d’événements terrifiants de la politique, de la politique la plus haute, celle qui engage les dieux, les hommes et le destin du monde. Tout cela se donnait en représentation, par des images fortes, des phrasés extraordinaires, provocants des émotions puissantes et l’adhésion des spectateurs.

Dans la tragédie grecque — il ne faut pas oublier que τραγῳδία, est le Chant religieux dont on accompagnait le sacrifice d’un bouc aux fêtes de Bacchus, et qu’elle fait entendre le cri de l’égorgement de l’animal sacrifié — tout le montage rhétorique des drames politiques se joue sur cette idée qui nous engage par-delà la raison, dans le domaine de la sensation qui entraîne, élève, donne du sens. Il force l’adhésion ou la répulsion. Ainsi accepter ou refuser est une répulsion esthétique, c’est un jugement esthétique, on obéit à la sensation offerte.

L’esthétique est ainsi une conversion sensorielle. Les sens, la vue ou l’ouïe nous conduisent à la répulsion ou à l’adhésion, obéissance aux sens. Le processus se retrouve au moyen âge. Le latin comprit seulement pas les clercs est rendu audible, illustré dans l’  « esthétique des vitraux » ou de la peinture, images qui racontent l’histoire que la langue latine, incompréhensible, raconte. le peuple, illettré adhérent ou fuient.  L’esthétique possède cette force hallucinatoire, de faire passer un message ou de conditionner à le recevoir quand bien même on ne le comprenait pas. On le perçoit même si on ne le conçoit pas. 

L’esthétique est plus que la mesure, dimension, du politique elle est l’une de ses formes de perception.

Médée mis en scène par Krysztof Warlikowski à La Monnaie de Bruxelles. Photo Bernard Coutant

Médée mis en scène par Krysztof Warlikowski à La Monnaie de Bruxelles. Photo Bernard Coutant

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