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Éros représenté ici sur un Skyphos attique à figures rouges (420-410 av. J.-C.) provenant d'Athènes

Éros représenté ici sur un Skyphos attique à figures rouges (420-410 av. J.-C.) provenant d'Athènes

Au VIIIe siècle av. J.-C, dans la Théogonie d’Hésiode, Ἔρως  est issu de Χάος  et constitue, avec Οὐρανός , Νύξ ,  Γαῖα  et Ἔρεϐος, une des cinq divinités primordiales. C’est le seul qui n’engendre pas, mais il permet à Οὐρανός  et  Γαῖα  de le faire. Il est beau, immortel, « dompte l’intelligence et la sagesse ». Jean-Pierre Vernant dans son ouvrage « L’Individu, la Mort, l’Amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne » (Paris, Gallimard, 1989), le présente comme le principe qui « rend manifeste la dualité, la multiplicité incluse dans l’unité » Ἔρως  et Ἵμερος  accompagnent Ἀφροδίτη  depuis sa naissance.

Cependant, Jean-Pierre Vernant affirme qu’il existe deux Ἔρως . Le premier, Ἔρως  primordial, est présent depuis la nuit des temps et représente l’union non sexuée. Ἔρως sexué naît quant à lui de la castration d'Οὐρανός  par Κρόνος . Κρόνος  a en effet, lancé le sexe de son père à la mer et de là naît Ἀφροδίτη , Ἵμερος  et Ἔρως  sexué à l’origine de l’union entre les mâles et les femelles.

Dans la théogonie des Rhapsodies, qui est la théologie orphique, Ἔρως  est à l’origine de la création. Il naît de l’œuf cosmique issu de l’union de Αἰθήρ et du Χάος . À la fois mâle et femelle, il a de nombreuses têtes d’animaux. Il engendre Νύξ et le monstre Ἔχιδνα. Il est nommé Φάνης, mais aussi, Πρωτογόνος et Μῆτις. Dans l’orphisme, Φάνης est assimilé à  Διώνυσος-Ζαγρεύς et Ζεύς le dévore et devient ainsi le dieu souverain.

Dans la comédie Les Oiseaux d’Aristophane (450-385 av. J.-C.), Ἔρως  naît de l’œuf, issu de la Nuit aux ailes noires. Il a deux ailes d’or et engendre, avec Χάος  « ailé et ténébreux », la race des oiseaux, avant même celle des Immortels.

 

 

Plus tard, vers 380 av. J.-C. dans Le Banquet de Platon, Ἔρως  est présenté différemment en fonction des personnages du dialogue. Pour Phèdre, Ἔρως  est une divinité primordiale, « celui qui fait le plus de bien aux hommes », « il inspire de l’audace », « est le plus ancien, le plus auguste, et le plus capable de rendre l’homme vertueux et heureux durant sa vie et après sa mort ». Pausanias fait la distinction entre deux amours et relations sexuelles. Comme il y a deux Ἀφροδίτη , l'Ἀφροδίτη  céleste, plus âgée, née d’Οὐρανός , et l'Ἀφροδίτη  née du mâle et de la femelle, Ζεύς etΔιώνη, plus jeune et appelée Ἀφροδίτη  triviale ou populaire; il y a deux Ἔρως , un Ἔρως  populaire, « c’est l’amour qui règne parmi les gens du commun. Ils aiment sans choix, non moins les femmes que les jeunes gens, plutôt le corps que l’âme », « ils n’aspirent qu’à la jouissance; pourvu qu’ils y parviennent, peu leur importe par quels moyens », et un Ἔρως  fidèle, qui « ne recherche que les jeunes gens », qui n’aime que le sexe masculin, « naturellement plus fort et plus intelligent ». Suit un éloge de l’amour vertueux, fidèle, non attaché au corps. Faisant parler Éryximaque, Platon approuve la distinction des deux Ἔρως  faite par Pausanias et la complète : Ἔρως  ne réside pas seulement dans l’âme, mais aussi dans la beauté, « dans les corps de tous les animaux, dans les productions de la terre, en un mot, dans tous les êtres ». Ἔρως  Légitime et céleste est celui de la museΟὐρανία. « Mais pour celui de Πολυμνία, qui est Ἔρως  vulgaire, on ne doit le favoriser qu’avec une grande réserve, en sorte que l’agrément qu’il procure ne puisse jamais porter au dérèglement ». Aristophane parle de la puissance de Ἔρως  et du mythe de l’androgyne (il y a trois sexes originels : le masculin, produit par le soleil, le féminin par la terre et l’androgyne, celui qui est composé des deux autres, par la lune). Ἔρως  est la force qui pousse les moitiés les unes vers les autres après leurs séparations par les Dieux. Celle, homme, qui s’unit à une moitié femme devient féconde, celle qui s’unit à une moitié homme n’accouche que de choses de l’esprit. « Les hommes qui proviennent de la séparation des hommes primitifs recherchent le sexe masculin », de sorte que la sympathie, l’amitié et l’amour les saisissent l’un l’autre, et de façon à ne plus former qu’un seul être avec lui, « bonheur qui n’arrive aujourd’hui qu’à très peu de gens ». Agathon le présente comme le plus beau et le plus jeune des Dieux, n’en déplaise à Hésiode et Parménide. C’est un Dieu délicat qui « marche et se repose sur les choses les plus tendres » et « s’éloigne des cœurs durs ». Il est formé d’une essence subtile — c’est la grâce qui le distingue —, ne peut recevoir aucune offense, est de la plus grande tempérance. C’est le plus fort des Dieux, plus fort Ἄρης même. Il est très habile, car il rend poète celui qui est inspiré de lui.

Pour Socrate, Ἔρως est amour de quelque chose : c’est l’amour de la beauté. Comme tous les démons, c’est un intermédiaire entre les hommes et les dieux, entre la condition de mortel et celle d’immortel. Il apporte « au ciel les prières et les sacrifices des hommes » et rapporte « aux hommes les ordres des dieux et la rémunération des sacrifices qu’ils leur ont offerts ».

Il est issu de l’union de Πόρος, l’Abondance, fils de Μῆτις, la Prudence, et de Πενία, la Pauvreté, au moment du festin de la naissance d’Ἀφροδίτη , c’est-à-dire que sa conception coïncide avec la naissance de la déesse. Fils de Πενία , il est « toujours pauvre, et, loin d’être beau et délicat, comme on le pense généralement, il est maigre, malpropre, sans chaussures, sans domicile, sans autre lit que la terre, sans couverture, couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les rues ». Comme fils de Πόρος, il « est toujours à la piste de ce qui est beau et bon; il est mâle, hardi, persévérant, chasseur habile, toujours machinant quelque artifice, désireux de savoir et apprenant avec facilité, philosophant sans cesse, enchanteur, magicien, sophiste »… Ἔρως  est un amant de la sagesse.

On voit Ἔρως , s’il change d’aspect chaque fois que c’est à un autre convive du Banquet de faire son éloge, se met à ressembler à Socrate lui-même quand Socrate parle : ce sont deux va-nu-pieds, chasseurs de beautés; Socrate, quand il décrit Ἔρως, serait comme tenté à plusieurs reprises par l’autoportrait.

Selon la plupart des auteurs, Ἔρως  passe pour le fils d’Ἀφροδίτη  et Ἄρης, voire, mais plus rarement, d’Ἀφροδίτη  et Ζεύς, Ἑρμῆς, Ἥφαιστος ou même Οὐρανός . En tant que fils d’Ἀφροδίτη  et Ἄρης, il a pour frère jumeau ou cadet Ἀντέρως, dieu de l’amour mutuel, et pour sœur Ἁρμονία. Dans des traditions plus récentes, à partir du VIe siècle av. J.-C., Ἔρως passe pour le fils né sans père de la déesse des Naissances Εἰλείθυια  ou le fils de Ζέφυρος et Ἶρις.

 

 

 

 

Ainsi Éros est le Fils de Poros : Poros désigne le passage, la route, le gué, la voie. Issu de la racine indo-européenne *PER indiquant un « mouvement vers », voire la pénétration, dans Pontos, le flot, la haute mer, l’inconnu du large, l’espace marin où l’on a perdu les côtes de vue, où ciel et mer se confondent en une masse obscure, indistincte, sans repère pour s’orienter. Poros a été traduit par le terme « expédient » dans le Grimal, et par extension : moyens, revenus, ressources financières, mais, comme nous le voyons, il ne désigne pas que cela. Pontos, c’est le fond de la mer, le gouffre, lorsque les vents désordonnés brouillent les Poroi, l’étendue marine faisant retour à son état original de Chaos, c’est-à-dire d’A-Poron. Il apparaît que ce radical indo-européen *PER a deux acceptions – « avancer, entrer dans et délimiter, avec secondairement idée d’épreuve ». Lui sont rattachées un certain nombre de familles dont :

Peras : fin, limite, borne, extrémité, le plus haut point, 

Poros, passage, voie de communication, par eau ou par terre. Poreuo : faire passer, avec le sémantisme masqué de l’acte sexuel 

Peran (adverbe) : au-delà, de l’autre côté, vis à vis,

Peira : épreuve, expérience, tentative, essai

 

Éros est le fils de Penia, la pauvreté, le manque, le vide, la vacuité... Sur le plan métaphysique, Penia signifie la privation de forme, l’absence de détermination. Plutarque glose ce terme par Hyle : la matière brute. 

Lacan (1961-1962), dans le séminaire « L’Identification » évoque le « Désir humain en tant qu’il est de plus en plus informé. » Selon certains poèmes mythologiques, l’état de la matière se définit comme « aporon » et, en ce sens, « pénia. » C’est sur le même mode privatif que le chaos est, dans les textes orphiques plus tardifs, envisagé comme une obscurité qui manque de tout, non stable, non limitée, non déterminée..., confondue en un sombre brouillard, tel l’abîme innommable de la Bible; ce réel chaotique où règne dissociation et confusion, c’est un gouffre qui n’a ni limite, ni fond, ni base, tandis que Nérée, le vieillard des mers, fils de Pontos et de Gaia, est représenté dans les Hymnes orphiques comme la contrepartie positive de cette privation : assis au fond de la mer, limite de la terre, principe de toute chose.

 

Ainsi parmi les ascendants d’Éros figurent Zeus qui correspond symboliquement au Logos et au père, lequel a avalé la divine Metis, à l’intelligence souple et déliée; cette dernière est décrite comme « ondoyante » et « bigarrée » puisqu’elle régit le plus souvent des réalités travaillées par des forces contraires et qu’elle se doit de rester polymorphe et mobile. Ses parents sont Poros, et Penia qui concerne l’aptitude à être dans le manque, à la disponibilité, à l’accueil.


Le rejeton de cette filiation, Éros, l’amour se situe dans l’axe métaphorique de l’intelligence, du savoir-faire et du logos. Le passage (poros) est le vecteur qui donne du sens à l’informe. Nous associons Penia à l’espace infini, l’espace du féminin, l’intériorité, la réceptivité, l’obscurité. Lacan, 1986, dans « l’Éthique de la psychanalyse » ou  séminaire VII   nous convie à nous interroger sur la création, l’aspect limité ou non de l’univers; il évoque « le  vide  au centre du réel qui s’appelle la Chose », ce vide  avec  lequel le potier crée le vase, comme le créateur mythique, « ex nihilo, à partir du trou », métaphore par laquelle il désigne  le premier signifiant, fondateur de la chaîne signifiante, du langage et de la pensée.

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