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Ile d'Ithaque.

Ile d'Ithaque.

 

 

 Chaque grain de nostalgie est un rétrécissement du chemin nous menant à la mort…

    

  David Foenkinos, « En cas de bonheur ». 

 

David Foenkinos  livre ici à notre réflexion une phrase pleine de poésie. L’intérêt philosophique de cette phrase réside précisément dans son équivocité. En effet, d’une part on pourrait croire qu’à travers cette jolie métaphore, l’auteur a semblé vouloir nous dire que la nostalgie nous aidait à oublier un peu l’irréversibilité de la mort. Mais d’autre part, l’idée du  rétrécissement peut aussi faire penser au rapprochement inéluctable de la mort, l’étroitesse du chemin évoquant l’angoisse. L’allusion de Foenkinos au grain et au chemin fait aussi penser au conte du petit Poucet qui a réussi à retrouver ses parents grâce aux petits cailloux qu’il avait semés dans la forêt…

Sur le plan philosophique, la métaphore du romancier renvoie à l’essai de Vladimir Jankélévitch L’irréversible et la nostalgie (1974). Or, Jankélévitch a parfaitement cerné le caractère éminemment paradoxal du sentiment nostalgique. En effet, la nostalgie est l’affect paradoxal par excellence : d’une part, la nostalgie nous donne l’illusion d’arrêter pour un moment le flux inexorable du temps qui s’écoule vers le futur, c’est-à-dire vers notre mort et d’autre part, la nostalgie se complaît dans la douce amertume de son impuissance à faire revivre pleinement un passé inexorablement révolu. Le nostalgique veut et ne veut pas en même temps ce passé qu’il regrette sans le regretter et il se complaît dans son atermoiement. C’est pourquoi la nostalgie est le sentiment romantique par excellence, car elle répond parfaitement au fameux vague des passions évoqué par Châteaubriant. Si la nostalgie est une algie, c’est-à-dire une douleur, c’est une douleur délicieuse. Et c’est précisément parce qu’elle est le lieu privilégié de tous les oxymores que la nostalgie est aussi l’affect favori de la poésie…

La nostalgie est aussi le sentiment du manque de la terre natale, ce que rend bien le mot allemand de Heimweh, littéralement le mal du chez soi. Ulysse est l’archétype même d’une telle nostalgie, son Odyssée n’étant jamais que le parcours détourné de son retour à Ithaques auprès de la douce Pénélope. Sur le plan psychanalytique, une telle nostalgie pour sa terre ancestrale n’est jamais que l’expression d’un désir inconscient de régression à l’état fœtale dans le ventre de la mère. C’est là que la métaphore de Foenkinos prend tout son sens, la nostalgie faisant sens inverse par rapport à la mort en aspirant à l’avant-vie…     

Dans la société moderne où règne le culte de l’efficacité et de la vitesse, la rêverie nostalgique est devenue un luxe subversif qui mérite qu’on se batte pour lui. Le monde des arts et des lettres est aujourd’hui plus que jamais le lieu de cette résistance héroïque du romantisme de la nostalgie. Si la nostalgie est impuissante face à l’irréversibilité du temps et la fatalité de la mort biologique, elle peut au moins nous sauver de cette mort spirituelle qui caractérise une humanité robotisée par le conformisme…        

         

Café-philo du 4 mai 2015 au café d’Albert.

                          Jean-Luc Berlet               

      

 

   

 

   

 

 

 

                                 

    

 

 

   

 

    

                                          

 

          

     

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