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SADE EST-IL UN PHILOSOPHE DES LUMIÈRES?

Texte; de Michel Brix, Sade est-il un philosophe des lumières.

Bibliographie.

 

Dans les romans de Sade, une place importante est faite aux discours des libertins, qui justifient leurs actes: avec l’auteur de Justine, on n’accomplit que des crimes qui sont longuement expliqués, commentés et surtout légitimés. Ces dissertations ont conduit les critiques à rapprocher le marquis des philosophes du XVIIIe siècle et parfois même à l’assimiler à ces derniers. Ainsi, on a mis par exemple en avant le fait que dès avant ses incarcérations, le marquis possédait, dans sa bibliothèque de Lacoste, quelques- uns des textes majeurs où étaient formulées les doctrines des Lumières: il avait notamment lu – ou en tout cas il possédait – la Lettre de Thrasybule à Leucippe (texte qui, après avoir circulé en manuscrit, fut publié à Londres en 1768), L’Esprit des usages et des coutumes des différentsvpeuples de Jean-Nicolas Démeunier (Londres, 1776, volumes) et le traité De la nature de Jean-Baptiste Robinet (Amsterdam, 1763-1766, 4 volumes). En prison, il lit ou relit les philosophes, dont il réclame à grands cris les oeuvres: dans une lettre de la Bastille, on le voit demander à sa femme, en novembre 1783, de lui faire passer le Système de la Nature du baron d’Holbach, ouvrage dont il est en train de lire la Réfutation. Et dans cette même lettre, l’auteur donne le Système pour « bien réellement et bien incontestablement la base de [s]a philosophie » et se dit sectateur du baron d’Holbach « jusqu’au martyre s’il le fallait » (Sade, 1967, t.XII, p.416). Cette préoccupation constante de Sade pour les débats d’idées du XVIIIe siècle se manifeste aussi par les titres de ses oeuvres: La Philosophie dans le boudoir, Aline et Valcour, ou le Roman philosophique, ainsi que « Le Philosophe soi-disant », manuscrit proposant l’adaptation dramatique d’un conte de Marmontel.

On note également qu’à l’intérieur de ses romans, Sade cite, parfois à plusieurs reprises, les noms des penseurs les plus importants des Lumières: Montesquieu, Voltaire, La Mettrie, Fontenelle, d’Holbach, Buffon, Helvétius, Rousseau, Hobbes, etc. Certains de ces auteurs font l’objet – en apparence en tout cas – des plus grands éloges. Ainsi dans cette note de l’Histoire de Juliette, où la « vérité » se confond avec la thèse que la nature conseille le crime:

Aimable La Mettrie, profond Helvétius, sage et savant Montesquieu, pourquoi donc, si pénétrés de cette vérité, n’avez-vous fait que l’indiquer dans vos livres divins? (SADE, 1990-1998, t.III, p.334)

Dans les romans de Sade, une place importante est faite aux discours des libertins, qui justifient leurs actes: avec l’auteur de Justine, on n’accomplit que des crimes qui sont longuement expliqués, commentés et surtout légitimés. Ces dissertations ont conduit les critiques à rapprocher le marquis des philosophes du XVIIIe siècle et parfois même à l’assimiler à ces derniers. Ainsi, on a mis par exemple en avant le fait que dès avant ses incarcérations, le marquis possédait, dans sa bibliothèque de Lacoste, quelques- uns des textes majeurs où étaient formulées les doctrines des Lumières: il avait notamment lu – ou en tout cas il possédait – la Lettre de Thrasybule à Leucippe (texte qui, après avoir circulé en manuscrit, fut publié à Londres en 1768), L’Esprit des usages et des coutumes des différentsvpeuples de Jean-Nicolas Démeunier (Londres, 1776, volumes) et le traité De la nature de Jean-Baptiste Robinet (Amsterdam, 1763-1766, 4 volumes). En prison, il lit ou relit les philosophes, dont il réclame à grands cris les oeuvres: dans une lettre de la Bastille, on le voit demander à sa femme, en novembre 1783, de lui faire passer le Système de la Nature du baron d’Holbach, ouvrage dont il est en train de lire la Réfutation. Et dans cette même lettre, l’auteur donne le Système pour « bien réellement et bien incontestablement la base de [s]a philosophie » et se dit sectateur du baron d’Holbach « jusqu’au martyre s’il le fallait » (Sade, 1967, t.XII, p.416). Cette préoccupation constante de Sade pour les débats d’idées du XVIIIe siècle se manifeste aussi par les titres de ses oeuvres: La Philosophie dans le boudoir, Aline et Valcour, ou le Roman philosophique, ainsi que « Le Philosophe soi-disant », manuscrit proposant l’adaptation dramatique d’un conte de Marmontel.

On note également qu’à l’intérieur de ses romans, Sade cite, parfois à plusieurs reprises, les noms des penseurs les plus importants des Lumières: Montesquieu, Voltaire, La Mettrie, Fontenelle, d’Holbach, Buffon, Helvétius, Rousseau, Hobbes, etc. Certains de ces auteurs font l’objet – en apparence en tout cas – des plus grands éloges. Ainsi dans cette note de l’Histoire de Juliette, où la « vérité » se confond avec la thèse que la nature conseille le crime:

Aimable La Mettrie, profond Helvétius, sage et savant Montesquieu, pourquoi donc, si pénétrés de cette vérité, n’avez-vous fait que l’indiquer dans vos livres divins? (SADE, 1990-1998, t.III, p.334)

On trouve les évocations des penseurs des Lumières dans la bouche des protagonistes – qui se réclament d’eux quand ils justifient leur comportement –, dans le discours du narrateur ou encore sous la plume de l’auteur, qui se manifeste à travers les notes de bas de page.

Mais plus encore: Sade ne s’est pas contenté de semer ses écrits de coups de chapeau en direction des plus illustres philosophes. Il n’a pas hésité non plus à emprunter à ceux-ci le contenu même de leurs oeuvres. Les éditeurs ont ainsi noté que Les Questions de Zapata de Voltaire se trouvaient presque entièrement reproduites dans La Nouvelle Justine (voir idem, t.II, p.479-88). Le même roman fait réciter à Bressac, puis à Bandole, de longs passages du Bon Sens et du Système de la Nature du baron d’Holbach (voir idem, t.II, p.490-92 et 579-83). Les discours de Mme Delbène à Juliette démarquent, entre autres, la Lettre de Thrasybule à Leucippe (voir idem, t.III, p.204-15), puis huit chapitres empruntés à nouveau au Bon Sens de d’Holbach (voir idem, t.III, p.217-24). Dans l’Histoire de Juliette, encore, un développement de Clairwil sur l’enfer condense L’Enfer détruit, ouvrage anonyme dont la traduction française parut en 1769 par les soins du baron d’Holbach (voir idem, t.III, p.511-31; aussi DEPRUN, 1977, p.264), tandis que Monseigneur Chigi, personnage de la même Histoire de Juliette, fait dériver des thèses d’Helvétius l’idée que les lois sont inutiles. Ce sont aussi les philosophes qui ont fourni à l’auteur de Justine l’image du « chemin en fleurs », que l’on trouve chez La Mettrie et aussi chez le baron d’Holbach, décidément très sollicité (voir idem, t.III, p.1285, note). Enfin, La Philosophie dans le boudoir emprunte à Hobbes les prémisses du développement où Dolmancé légitime les « plaisirs de la cruauté » (idem, t.III, p.67). Et le relevé est loin d’être clos.

Rien d’étonnant, donc, à ce qu’on retrouve dans les écrits de Sade la plupart des thèses majeures du corpus philosophique. Les héros du marquis rappellent notamment toutes les objections formulées au XVIIIe siècle contre les religions révélées. Apparaissent aussi, dans les oeuvres sadiennes, entre autres idées ou prises de position familières au XVIIIe siècle: l’éloge des passions; les interprétations matérialistes de la vie; la thèse de l’inexistence des idées innées et des origines sensualistes du savoir, de la vérité et de la morale; l’impossibilité de concevoir des lois absolues; l’identification posée entre les lois d’une nation et ses anciennes pratiques barbares institutionnalisées; enfin, l’appel à une morale « naturelle » qui remplacerait avantageusement la morale fondée sur l’enseignement de l’Église. La critique a signalé en outre qu’à l’instar des philosophes, Sade évoquait très souvent les « bigarrures » morales du monde, c’est-à-dire les habitudes de comportement, parfois très différentes des nôtres, que l’on observe chez les populations lointaines, ou appartenant au passé. Pour fournir ces arguments de « bigarrures » morales à ses personnages, Sade n’hésite pas non plus à puiser largement dans les écrits des Lumières, et notamment dans les ouvrages historiques et ethnographiques les plus lus au XVIIIe siècle: les récits des explorateurs Cook et Bougainville, les Recherches philosophiques sur les Américains de Cornélius de Pauw, le recueil des Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde publié à Amsterdam par le libraire J.-Fr. Bernard (1723-1743, 11 volumes), l’Histoire des Celtes de Simon Pelloutier (1741) et surtout L’Esprit des usages et des coutumes des différents peuples, ou Observations tirées des voyageurs et des historiens de Démeunier, ouvrage dont on sait qu’il se trouvait au château de Lacoste.

Est-on en droit, sur pareille base, de parler d’une « philosophie sadienne », qui prolongerait les débats d’idées du siècle des Lumières et dont le lecteur pourrait réunir les éléments dans les romans du marquis? Rien n’est moins sûr. Les discours des héros libertins du marquis ne se laissent guère réunir en un ensemble cohérent. Entre ces discours, c’est plutôt la contradiction qui domine. Ainsi, La Philosophie dans le boudoir légitime le meurtre de la mère, à partir d’éléments empruntés à la littérature médicale de l’époque et de la « primauté » à accorder au père dans le couple parental. Mais on fonderait vainement une « pensée » sadienne sur cette exaltation du père: dans l’Histoire de Juliette, Saint-Fond et la princesse Borghèse commettent chacun un parricide et ne rencontrent aucune difficulté à expliquer qu’il était exigé par la nature (voir idem, t.III, p.400-2). La contradiction se rencontre parfois à l’intérieur d’un même texte. Ainsi, le pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », qui est lu au cours du « Cinquième dialogue » de La Philosophie dans le boudoir, proclame concurremment la liberté sexuelle des femmes (« Je veux que la jouissance de tous les sexes et de toutes les parties de leur corps leur soit permise [aux femmes] comme aux hommes » (idem, t.III, p.135)) et leur essentielle soumission – que réclamerait la nature – aux désirs masculins. Il est fréquent que les démonstrations dont est truffé le texte sadien s’excluent les unes les autres.

En fait, ce que les romans du marquis démontrent au fond, plutôt que telle ou telle thèse « philosophique », c’est que tout peut être justifié. Les héros de Sade, aussi doués pour le funambulisme verbal que pour les acrobaties érotiques, se révèlent en mesure de prouver le bien-fondé de n’importe quel comportement criminel, aussi abominable fût-il, en le reliant à une « loi » de la nature fabriquée pour la circonstance ou en affirmant qu’il est en usage ailleurs. Ces argumentations ne valent que pour le forfait qu’elles justifient, et il est illusoire de vouloir reconstruire un système cohérent à partir de tous les discours des protagonistes. L’intention de l’auteur n’est pas, à l’évidence, de proposer une doctrine, mais de nous prendre à témoin de l’agilité sophistique de ses libertins. Ainsi, l’oeuvre de Sade n’est pas sans évoquer une espèce d’immense marché de la permissivité, dans lequel on viendrait se procurer la justification qui correspond à ses perversions ou à ses crimes. Dans cette perspective, les contradictions internes importent peu: les choses se passent comme si le lecteur n’avait pas à se préoccuper des systèmes qui ne concernent pas ses idées ou ses penchants.

Les raisonnements moraux dont regorgent les ouvrages sadiens ont une signification clairement parodique. C’est le « progrès » des Lumières qui est en question: l’auteur utilise les écrits des penseurs du XVIIIe siècle, non pour apporter sa pierre à l’oeuvre philosophique, mais plutôt pour mettre en accusation ceux qui, selon lui, n’ont pas craint de fournir une caution morale aux écarts des libertins. Les éloges adressés par Sade à La Mettrie, à Helvétius ou à Voltaire relèvent du sarcasme et non de la glorification. Le marquis démontre, en les citant parfois longuement, que les philosophes ont, sinon approuvé par avance les horreurs qu’il décrit, en tout cas enseigné aux méchants comment se justifier.

Plus d’un philosophe a en effet développé l’idée que, dans la nature, il n’est rien de juste ou d’injuste, de bon ou de mauvais, et qu’il n’y a donc ni mal, ni faute, ni désordre. On est sodomite, pervers, coprophage, zoophile ou meurtrier, parce que la nature l’a voulu ainsi. Des paramètres qui ne dépendent pas de lui déterminent l’être d’un individu, qui doit se soumettre en silence à des lois dont il n’est pas responsable et auxquelles il ne peut se soustraire.

L’« aimable Mettrie », évoqué dans l’Histoire de Juliette (idem, t.III, p.334), est un auteur chez qui Sade romancier est allé puiser à pleines mains. Et pour cause: selon La Mettrie, l’homme est l’ouvrage de la nature et ne peut être tenu pour responsable de ses actes:

Nous sommes dans ses mains [de la nature], comme une pendule dans celles d’un horloger; elle nous a pétris comme elle a voulu, ou plutôt comme elle a pu; enfin nous ne sommes pas plus criminels, en suivant l’impression des mouvements primitifs qui nous gouvernent, que le Nil ne l’est de ses inondations, et la Mer de ses ravages. (LA METTRIE, 1751, t.I, p.287, apud LEDUC, 1969, p.27)

L’homme n’est qu’une machine entièrement déterminée par les sensations et portée à s’en procurer d’agréables. Rien de plus néfaste que les préjugés moraux qui la briment et font naître les remords, fruits nocifs et inefficaces de l’éducation. Aux remords, inutiles, il faut préférer l’égoïsme, légitime. La Mettrie est aussi l’auteur d’un ouvrage sur L’Art de jouir, qui célèbre notamment l’homosexualité comme une ressource contre l’ennuyeuse uniformité des plaisirs. Et dans le Discours sur le bonheur, on trouvecette longue exhoration à laquelle Sade fera plusieurs fois allusion:

Que la pollution et la jouissance, lubriques rivales, se succèdent tour à tour, et te faisant nuit et jour fondre de volupté, rendent ton âme, s’il se peut, aussi gluante et lascive que ton corps. [...]. Ou, si non content d’exceller dans le grand art des voluptés, la crapule et la débauche n’ont rien de trop fort pour toi, l’ordure et l’infamie sont ton partage; vautre-toi, comme font les porcs, et tu seras heureux à leur manière.Je ne te dis au reste que ce que tu te conseilles à toi-même et ce que tu fais: parler de tempérance à un débauché, c’est parler d’humanité à un tyran. (LA METTRIE, 1751, t.I, p.287, cité au SADE, 1990-1998, t.III, p.817, n.1)

Dans le même Discours sur le bonheur, La Mettrie a aussi rejeté les idées innées du Bien et du Mal, et il a défini la conscience comme un « baromètre » dépendant des idées acquises, variant en fonction des individus et des cultures. Dans L’Homme-Machine, La Mettrie a également relayé les hypothèses médicales de son temps sur l’inutilité de la femme dans le processus de la génération. Enfin il a affirmé que le bonheur n’était nullement inséparable de la vertu, annonçant ainsi la prospérité de Juliette et

l’infortune de Justine:

Le plaisir de l’âme étant la vraie source du bonheur, il est donc très évident que par rapport à la félicité le bien et le mal sont en soi fort indifférents, et que celui qui aura une plus grande satisfaction à faire le mal sera plus heureux que quiconque en aura moins à faire le bien. Ce qui explique pourquoi tant de coquins sont heureux dans ce monde, et fait voir qu’il est un bonheur particulier et individuel qui se trouve, et sans vertu, et dans le crime même. (apud DOMENECH, 1989, p.176-7)

Sade, nous l’avons dit, appelle aussi Helvétius à la barre. L’auteur du traité De l’Esprit a affirmé que l’homme n’obéissait qu’à un seul moteur, l’amour de soi; comme La Mettrie, il suggère que tout comportement s’explique par la recherche du plaisir et la crainte de la peine. L’homme suit son intérêt, quelles que soient les justifications qu’il se donne a posteriori, et il ne peut sortir du cercle étroit de l’égoïsme, de l’ambition, de la vanité et de la quête de la volupté physique (Helvétius est l’auteur d’un poème, Le Bonheur, qui définit celui-ci comme l’épanouissement sexuel). Ainsi tout individu est naturellement un despote: « Chacun veut être le plus heureux qu’il est possible; chacun veut être revêtu d’une puissance qui force les hommes à contribuer de tout leur pouvoir à son bonheur: c’est pour cet effet qu’on veut leur commander» (apud DEPRUN, 1990, p.LXVII).

Sade n’a pas manqué non plus de lire attentivement le chapitre « De la puissance des passions », dans De l’Esprit encore. On y fait l’éloge des passions fortes – c’est-à-dire souvent les passions mauvaises – auxquelles l’humanité doit les progrès techniques et les merveilles des arts. Le même traité indique également que les conceptions de la vertu sont variables (le vol n’était pas un délit chez les Spartiates, l’homosexualité n’était pas un vice chez les Athéniens), que les femmes galantes sont plus utiles à la société que les femmes sages, que la pitié est un attendrissement sur soi-même, enfin que la haine d’un enfant vis-à-vis des ses parents est légitime.

Hobbes a décrété – nous rappelle Mme d’Esterval dans La Nouvelle Justine – que la justice ou l’injustice d’une action « dépend du jugement seul de celui qui l’a faite» (SADE, 1990-1998, t.II, p.835). Il a écrit aussi qu’il n’y avait rien à blâmer dans les manifestations de l’égoïsme foncier des être humains. Et le philosophe anglais était enfin connu au XVIIIe siècle pour ses théories sur « l’état de guerre de tous contre tous » (cité par LEDUC, 1969, p.48) qui caractériserait la société originelle.

La Lettre de Thrasybule à Leucippe – dont Sade, on le sait, possédait un exemplaire à Lacoste – témoigne d’un spinozisme radical. Si Dieu existe, il est présent partout, y compris dans les crimes. Thrasybule affirme que les notions de bien et de mal, incertaines et flottantes, n’expriment que la joie ou la peine qui dérivent de nos actions. De même, il n’admet pas d’autre loi naturelle que celle du plaisir et de la douleur, c’est-à-dire la loi du plus fort. On note que Sade se montre très soucieux de souligner la présence, même implicite, chez les philosophes de la thèse de la légitimité de la loi du plus fort, – thèse que l’on découvre dans la Lettre de Thrasybule, mais qu’on peut également inférer des argumentations qui se lisent chez La Mettrie, encore, chez Helvétius, chez Hobbes, voire chez Bayle ou Montesquieu.

Beaucoup d’éditeurs ont fait observer, avec raison, que Sade détournait les discours qu’il empruntait, omettant ici une subordonnée restrictive, modifiant là un mot, ailleurs encore transformant un conditionnel en indicatif. Plus généralement, il tire les développements de leur contexte et radicalise leur signification. Ainsi, on lit dans L’Esprit des usages de Démeunier que les Sybarites aimaient les petits chiens et les menaient au bain « pour les faire servir ensuite à leur plaisirs »; un autre passage du même recueil signale que, selon Plutarque, des Égyptiennes se prélassaient jadis en compagnie de crocodiles apprivoisés (voir les notes de SADE, 1990-1998, t.III, p.1428-9). Dans la bouche de Noirceuil, ces mentions deviennent: « Les Sybarites enculaient des chiens; les Égyptiennes se prostituaient à des crocodiles » (ibid, t.III, p.345).

Lorsqu’il utilise les discours des Lumières, la volonté de Sade ressortit clairement de la caricature. Il exprime crûment ce que ces discours laissent, ou pourraient laisser, sous-entendre. Témoin aussi de cette intention, le détournement des vers de Voltaire que l’auteur inscrit sous le frontispice de La Philosophie dans le boudoir. On lisait, dans la tragédie d’Oreste:

Demeurez. Attendez que le temps la désarme.

La nature un moment jette un cri qui l’alarme;

Mais bientôt, dans un coeur à la raison rendu,

L’intérêt parle en maître, et seul est entendu.

(acte III, scène 6, Egisthe à Oreste)

Chez Sade, les trois derniers vers deviennent:

L’habitude un instant cause en nous quelque alarme,

Mais bientôt dans un coeur à la raison rendu

Le plaisir parle en maître et seul est entendu.

(SADE, 1990-1998, t.III, p.2)

Sade paraît s’investir d’une sorte de rôle de révélateur et, à l’aide de quelques modifications, il s’attache à mettre à nu la pensée cachée des penseurs les plus lus de son temps. Il fait apparaître ainsi les liens essentiels qui rattachent ses libertins aux « instituteurs immoraux », formule dont on voit bien qu’elle désigne, dans la perspective de Sade, les philosophes du XVIIIe siècle. Quand Dolmancé rappelle que Buffon a écrit qu’en amour, seule la jouissance physique était à recommander, le naturaliste se voit féliciter pour avoir « raisonn[é] en bon philosophe » (idem, t.III, p.100-1).Une note d’Aline et Valcour signale que Fontenelle, Montesquieu, Helvétius et La Mettrie, qui ont expliqué que les plaisirs amoureux ne doivent pas nécessairement être partagés pour être agréables, ont ainsi fait état d’un sentiment qui « sera toujours celui des vrais philosophes » (idem, t.I, p.576). Juliette se targue de « pens[er] et parl[er] comme Hobbes et Montesquieu » (idem, t.III, p.1025). Enfin, l’« Avis de l’éditeur » de La Nouvelle Justine, où le marquis parle de lui à la troisième personne, donne à lire ces propos:

Nous n’hésitons pas à les offrir [ces pages] telles que les enfanta le génie de cet écrivain à jamais célèbre; ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadé que le siècle philosophe dans lequel nous vivons ne se scandalisera pas des systèmes hardis qui s’y trouvent disséminés. (idem, t.II, p.393)

Comment le « siècle philosophe » pourrait-il s’aviser de prendre ombrage de Justine puisqu’on a pris soin, dans l’oeuvre, de bâtir les sophismes qui justifient les forfaits en se fondant sur les écrits majeurs qui font la gloire dudit siècle? Si celui-ci se scandalise, ce ne peut être, de sa part, qu’hypocrisie… Dans la même perspective, l’appel à être « philosophe », lancé aux lecteur des Cent Vingt Journées de Sodome, doit ironiquement s’entendre comme un équivalent d’invitations qu’on pourrait formuler ainsi: « accepte tout », « ne te formalise plus jamais pour quoi que ce soit », « n’écoute pas la voix de ta conscience », « considère que tout est dans la nature ».

Les philosophes du XVIIIe siècle étaient bien conscients que l’on pouvait faire une lecture absolue de leurs écrits et en inférer des théories légitimant tous les crimes. Ils ont donc travaillé à édifier de nouvelles barrières, qui devaient empêcher – comme celles qu’ils avaient renversées – que ne règne la loi du plus fort. Voltaire et les déistes, par exemple, ont conservé l’idée d’un Dieu garant du fonctionnement matériel mais aussi de l’ordre moral du monde. D’autres philosophes ont affirmé que l’harmonie de la société était assurée dès lors que les individus suivaient ce que leur inspirait la nature, ou ce que leur suggérait leur raison. D’Holbach et ses partisans ont créé les notions d’intérêt particulier, d’intérêt général et d’« intérêt bien compris »: l’homme en société ne pouvant être heureux sans le secours des autres, son « intérêt bien compris » lui impose de ne pas se comporter comme un être nuisible. Quant à La Mettrie, il suggère que, placés face au dilemme Bien/Mal, les êtres humains ne peuvent se décider que... pour le

Bien, infiniment plus séduisant.

Sade n’éprouve aucune difficulté à montrer que ces barrières sont dépourvues de tout caractère de solidité. Faire confiance à la nature? Mais la nature se révèle elle-même souvent destructrice, et l’on ne sait que trop qu’elle inspire des penchants nuisibles et criminels. Comme le proclament le duc de Blangis et Saint-Fond, le premier désir que la nature imprime en l’homme est celui du despotisme. Et serait-elle universellement bonne, les libertins ne se trouveraient nullement obligés pour cela de se conformer à ses avis: beaucoup des personnages de Sade parlent du plaisir qu’ils éprouvent, ou éprouveraient, à prendre le contre-pied de la nature, à la bafouer, voire à interrompre sa marche. Est-il moins aléatoire de se fonder sur les arrêts de la raison? Encore faudrait-il que les passions lui fussent asservies. C’est loin d’être le cas. Juliette se vante d’allumer la philosophie au flambeau des passions, et non l’inverse. Chez la plupart des personnages sadiens, la raison sert à justifier les écarts et point à les prévenir; elle se laisse aisément transformer en moulin à sophismes et ne gouverne rien. Peut-on au moins invoquer le Dieu des déistes? Rempart bien précaire, à nouveau: on voit où sa foi en l’ordre moral du monde mène Justine... Et Sade a tôt fait aussi d’anéantir les théories holbachiques sur l’« intérêt bien compris »: l’intérêt particulier est en constante opposition avec l’intérêt général; si l’homme préfère l’intérêt général, il sera malheureux; s’il préfère l’intérêt particulier, à l’exclusion de toute autre préoccupation, il ne peut être qu’heureux. – Il est plus facile, assurément, de pourfendre le fanatisme et la superstition que d’édifier de nouvelles digues pour garantir la société du chaos. Les pulsions animales et agressives de l’homme rendent vaines les belles constructions morales des Lumières.

Le jeune Sade, qui s’est engouffré dans les brèches ouvertes par lesphilosophes, a fait l’expérience que les barrières dressées par eux contre le Mal s’avéraient illusoires, et bien plus fragiles en tout cas que les traditionnelles peurs de l’Enfer et du châtiment divin. Avant d’entrer à Vincennes, en 1777, le marquis figurait à l’évidence au nombre des partisans de la pensée des Lumières, dans laquelle il pouvait trouver la justification de toutes ses frasques. En prison, il a continué à se dire philosophe, notamment dans la lettre à Mme de Sade, déjà évoquée, où il demande à relire Le Système de la Nature et se déclare sectateur du baron d’Holbach « jusqu’au martyre s’il le fallait » (idem, t.III, p.334). Il ne croyait pas si bien dire (l’écrivain ignorait alors qu’il allait passer presque toute la fin de sa vie en prison). Pendant ses incarcérations, le retour que le marquis effectue sur lui-même s’accompagne d’une mise en accusation de son éducation, mais aussi de la philosophie des Lumières, qui a entretenu en lui l’illusion de la légitimité de tous les comportements.

Plus prudents que le marquis, les philosophes s’étaient bien gardés, eux, d’expérimenter les idées qu’ils diffusaient dans le public. Quand, dans l’Histoire de Juliette, Sade rappelle que La Mettrie, Helvétius et Montesquieu n’ont fait qu’« indiquer » dans leurs ouvrages que le crime est l’acte qui « plaît le mieux » à la nature, le passage est à double entente et doit se comprendre en ces termes: si l’« [a]imable La Mettrie, [le] profond Helvétius, [le] sage et savant Montesquieu » (ibidem) avaient eu le courage de mettre à l’épreuve cette affirmation, ils auraient connu avant le marquis les joies de la prison. Mais ils ont préféré y envoyer leurs lecteurs…

Notre auteur présente dans ses lettres et dans ses notes littéraires un moi divisé entre son passé de disciple des Lumières et la conscience de s’être laissé empoisonner par les idées philosophiques. À cet égard, le raisonnement par lequel il réfute la paternité de Justine est exemplaire:

Qu’on [...] lise avec attention [Justine], et l’on verra que, par une impardonnable maladresse, par un procédé bien fait (comme cela est arrivé) pour brouiller l’auteur avec les sages et avec les fous, avec les bons et avec les méchants, tous les personnages philosophes de ce roman sont gangrenés de scélératesse. Cependant je suis philosophe; tous ceux qui me connaissent ne doutent pas que j’en fasse gloire et profession... Et peut-on admettre un instant, à moins de me supposer un fou, peut-on, dis-je, supposer une minute que j’aille putréfier d’horreurs et d’exécrations le caractère dont je m’honore le plus? [...]. J’ajouterai ici quelque chose de plus fort, c’est qu’il est très singulier que la tourbe dévotieuse, tous les Geoffroy, les Genlis, les Legouvé, les Chateaubriand, les La Harpe, les Luce de Lancival, les Villeterque, tous les braves suppôts de la tonsure se soient déchaînés contre Justine, tandis que ce livre leur donnait précisément gain de cause. Ils eussent payé pour avoir un ouvrage aussi bien fait que celui-là pour dénigrer la philosophie, qu’ils ne fussent point parvenus à l’avoir. (SADE, 1967, t.XV, p.27-8)

Philosophe, Sade n’a pourtant laissé que des ouvrages anti-philosophiques. Le prisonnier possédait au moins le douteux avantage, sur la « tourbe dévotieuse » de ceux qui attaquaient les doctrines philosophiques au nom de la religion, de connaître son sujet de l’intérieur et de porter, sur son corps et dans son âme de reclus, les stigmates des Lumières.

Bien sûr, il ne viendrait à l’idée de personne, aujourd’hui, de dénier tout intérêt à la pensée du XVIIIe siècle. Cette époque a répondu massivement à l’appel du Sapere aude. Cependant, tous les aspects des Lumières

ne sont pas également admirables, et la médaille eut son revers. C’est à ce revers que s’intéresse l’oeuvre de Sade.

On s’est mis, au XVIIIe siècle, à discuter et à se prononcer sur tous les sujets. Des opinions farfelues circulaient sur n’importe quel point. Chacun prenait la plume parce qu’il se sentait investi de la mission d’éclairer ses contemporains du fruit de ses cogitations. « Nous sommes inondés à la vérité

de brochures », confie Voltaire au duc de La Vallière, le 25 avril 1761. L’auteur de Candide évoque dans la même lettre cette « multitude prodigieuse de moucherons et de chenilles », cette « foule immense de [...] petits écrits, tous effacés les uns par les autres » (VOLTAIRE, 1980, p.361). On hésiterait beaucoup à affirmer que tout ce qui se trouve dans ces libelles ne pouvait être dérobé à l’impression. Les philosophes auto-proclamés empilent des assertions non fondées, remettent toutes les valeurs en cause, préconisent des systèmes souvent extravagants et ne se soucient pas des conséquences de leurs propos, s’ils venaient à être pris au pied de la lettre. Les plus grands n’échappent à ce reproche. Il est arrivé à Voltaire soi-même de n’accorder qu’une attention distraite à ce qui sortait de sa plume. Comme le dit la formule fameuse de Catherine II à Diderot, « le papier souffre tout », même les sophismes. Cependant, cette frénésie argumentative a eu à l’époque des conséquences pernicieuses, notamment lorsque les raisonnements des philosophes et de leurs épigones ont instillé chez les Français du XVIIIe siècle l’illusion que tout était légitime et que tout était permis. Longtemps, Sade fut lui-même la proie d’une telle illusion, qu’il dénonce par le biais de romans où la cacophonie des discours des protagonistes fonctionne comme la métaphore caricaturale du siècle des Lumières tout entier.

BRIX, Michel. Is Sade a philosopher of Enlightenment?

Références bibliographiques

EURIPIDE. Oreste. Paris, Les Belles Lettres, 1973.

DEPRUN, Jean. « Introduction ». in: Sade, 1990-1998; t. I, 1990.

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DOMENECH, Jacques. L’Éthique des Lumières. Les fondements de la morale dans la philosophie française du XVIIIe siècle. Paris, Vrin, 1989.

LA METTRIE, Julien Offroy de. OE uvres philosophiques. Berlin, [1751], t. I, p.287.

LEDUC, Jean. « Les Sources de l’athéisme et de l’immoralisme du marquis de Sade ». Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, t. LXVIII. Genève, Institut et Musée Voltaire, 1969.

SADE. OEuvres complètes. Paris, Cercle du Livre précieux, 1967.

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________. « Notes littéraires ». OE uvres complètes, Cercle du Livre précieux, t. XV, 1967, p.27-28.

________. Histoire de Juliette, in OE uvres.

________. Les Cent Vingt Journées de Sodome, in OE uvres, t. I.

________. Les Questions de Zapata traduites par le sieur Tamporet, docteur de Sorbonne.

VOLTAIRE. Correspondance, t.VI. Coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». Paris, Gallimard, 1980.

Dans les romans de Sade, une place importante est faite aux discours des libertins, qui justifient leurs actes: avec l’auteur de Justine, on n’accomplit que des crimes qui sont longuement expliqués, commentés et surtout légitimés. Ces dissertations ont conduit les critiques à rapprocher le marquis des philosophes du XVIIIe siècle et parfois même à l’assimiler à ces derniers. Ainsi, on a mis par exemple en avant le fait que dès avant ses incarcérations, le marquis possédait, dans sa bibliothèque de Lacoste, quelques- uns des textes majeurs où étaient formulées les doctrines des Lumières: il avait notamment lu – ou en tout cas il possédait – la Lettre de Thrasybule à Leucippe (texte qui, après avoir circulé en manuscrit, fut publié à Londres en 1768), L’Esprit des usages et des coutumes des différentsvpeuples de Jean-Nicolas Démeunier (Londres, 1776, volumes) et le traité De la nature de Jean-Baptiste Robinet (Amsterdam, 1763-1766, 4 volumes). En prison, il lit ou relit les philosophes, dont il réclame à grands cris les oeuvres: dans une lettre de la Bastille, on le voit demander à sa femme, en novembre 1783, de lui faire passer le Système de la Nature du baron d’Holbach, ouvrage dont il est en train de lire la Réfutation. Et dans cette même lettre, l’auteur donne le Système pour « bien réellement et bien incontestablement la base de [s]a philosophie » et se dit sectateur du baron d’Holbach « jusqu’au martyre s’il le fallait » (Sade, 1967, t.XII, p.416). Cette préoccupation constante de Sade pour les débats d’idées du XVIIIe siècle se manifeste aussi par les titres de ses oeuvres: La Philosophie dans le boudoir, Aline et Valcour, ou le Roman philosophique, ainsi que « Le Philosophe soi-disant », manuscrit proposant l’adaptation dramatique d’un conte de Marmontel.

On note également qu’à l’intérieur de ses romans, Sade cite, parfois à plusieurs reprises, les noms des penseurs les plus importants des Lumières: Montesquieu, Voltaire, La Mettrie, Fontenelle, d’Holbach, Buffon, Helvétius, Rousseau, Hobbes, etc. Certains de ces auteurs font l’objet – en apparence en tout cas – des plus grands éloges. Ainsi dans cette note de l’Histoire de Juliette, où la « vérité » se confond avec la thèse que la nature conseille le crime:

Aimable La Mettrie, profond Helvétius, sage et savant Montesquieu, pourquoi donc, si pénétrés de cette vérité, n’avez-vous fait que l’indiquer dans vos livres divins? (SADE, 1990-1998, t.III, p.334)

On trouve les évocations des penseurs des Lumières dans la bouche des protagonistes – qui se réclament d’eux quand ils justifient leur comportement –, dans le discours du narrateur ou encore sous la plume de l’auteur, qui se manifeste à travers les notes de bas de page.

Mais plus encore: Sade ne s’est pas contenté de semer ses écrits de coups de chapeau en direction des plus illustres philosophes. Il n’a pas hésité non plus à emprunter à ceux-ci le contenu même de leurs oeuvres. Les éditeurs ont ainsi noté que Les Questions de Zapata de Voltaire se trouvaient presque entièrement reproduites dans La Nouvelle Justine (voir idem, t.II, p.479-88). Le même roman fait réciter à Bressac, puis à Bandole, de longs passages du Bon Sens et du Système de la Nature du baron d’Holbach (voir idem, t.II, p.490-92 et 579-83). Les discours de Mme Delbène à Juliette démarquent, entre autres, la Lettre de Thrasybule à Leucippe (voir idem, t.III, p.204-15), puis huit chapitres empruntés à nouveau au Bon Sens de d’Holbach (voir idem, t.III, p.217-24). Dans l’Histoire de Juliette, encore, un développement de Clairwil sur l’enfer condense L’Enfer détruit, ouvrage anonyme dont la traduction française parut en 1769 par les soins du baron d’Holbach (voir idem, t.III, p.511-31; aussi DEPRUN, 1977, p.264), tandis que Monseigneur Chigi, personnage de la même Histoire de Juliette, fait dériver des thèses d’Helvétius l’idée que les lois sont inutiles. Ce sont aussi les philosophes qui ont fourni à l’auteur de Justine l’image du « chemin en fleurs », que l’on trouve chez La Mettrie et aussi chez le baron d’Holbach, décidément très sollicité (voir idem, t.III, p.1285, note). Enfin, La Philosophie dans le boudoir emprunte à Hobbes les prémisses du développement où Dolmancé légitime les « plaisirs de la cruauté » (idem, t.III, p.67). Et le relevé est loin d’être clos.

Rien d’étonnant, donc, à ce qu’on retrouve dans les écrits de Sade la plupart des thèses majeures du corpus philosophique. Les héros du marquis rappellent notamment toutes les objections formulées au XVIIIe siècle contre les religions révélées. Apparaissent aussi, dans les oeuvres sadiennes, entre autres idées ou prises de position familières au XVIIIe siècle: l’éloge des passions; les interprétations matérialistes de la vie; la thèse de l’inexistence des idées innées et des origines sensualistes du savoir, de la vérité et de la morale; l’impossibilité de concevoir des lois absolues; l’identification posée entre les lois d’une nation et ses anciennes pratiques barbares institutionnalisées; enfin, l’appel à une morale « naturelle » qui remplacerait avantageusement la morale fondée sur l’enseignement de l’Église. La critique a signalé en outre qu’à l’instar des philosophes, Sade évoquait très souvent les « bigarrures » morales du monde, c’est-à-dire les habitudes de comportement, parfois très différentes des nôtres, que l’on observe chez les populations lointaines, ou appartenant au passé. Pour fournir ces arguments de « bigarrures » morales à ses personnages, Sade n’hésite pas non plus à puiser largement dans les écrits des Lumières, et notamment dans les ouvrages historiques et ethnographiques les plus lus au XVIIIe siècle: les récits des explorateurs Cook et Bougainville, les Recherches philosophiques sur les Américains de Cornélius de Pauw, le recueil des Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde publié à Amsterdam par le libraire J.-Fr. Bernard (1723-1743, 11 volumes), l’Histoire des Celtes de Simon Pelloutier (1741) et surtout L’Esprit des usages et des coutumes des différents peuples, ou Observations tirées des voyageurs et des historiens de Démeunier, ouvrage dont on sait qu’il se trouvait au château de Lacoste.

Est-on en droit, sur pareille base, de parler d’une « philosophie sadienne », qui prolongerait les débats d’idées du siècle des Lumières et dont le lecteur pourrait réunir les éléments dans les romans du marquis? Rien n’est moins sûr. Les discours des héros libertins du marquis ne se laissent guère réunir en un ensemble cohérent. Entre ces discours, c’est plutôt la contradiction qui domine. Ainsi, La Philosophie dans le boudoir légitime le meurtre de la mère, à partir d’éléments empruntés à la littérature médicale de l’époque et de la « primauté » à accorder au père dans le couple parental. Mais on fonderait vainement une « pensée » sadienne sur cette exaltation du père: dans l’Histoire de Juliette, Saint-Fond et la princesse Borghèse commettent chacun un parricide et ne rencontrent aucune difficulté à expliquer qu’il était exigé par la nature (voir idem, t.III, p.400-2). La contradiction se rencontre parfois à l’intérieur d’un même texte. Ainsi, le pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », qui est lu au cours du « Cinquième dialogue » de La Philosophie dans le boudoir, proclame concurremment la liberté sexuelle des femmes (« Je veux que la jouissance de tous les sexes et de toutes les parties de leur corps leur soit permise [aux femmes] comme aux hommes » (idem, t.III, p.135)) et leur essentielle soumission – que réclamerait la nature – aux désirs masculins. Il est fréquent que les démonstrations dont est truffé le texte sadien s’excluent les unes les autres.

En fait, ce que les romans du marquis démontrent au fond, plutôt que telle ou telle thèse « philosophique », c’est que tout peut être justifié. Les héros de Sade, aussi doués pour le funambulisme verbal que pour les acrobaties érotiques, se révèlent en mesure de prouver le bien-fondé de n’importe quel comportement criminel, aussi abominable fût-il, en le reliant à une « loi » de la nature fabriquée pour la circonstance ou en affirmant qu’il est en usage ailleurs. Ces argumentations ne valent que pour le forfait qu’elles justifient, et il est illusoire de vouloir reconstruire un système cohérent à partir de tous les discours des protagonistes. L’intention de l’auteur n’est pas, à l’évidence, de proposer une doctrine, mais de nous prendre à témoin de l’agilité sophistique de ses libertins. Ainsi, l’oeuvre de Sade n’est pas sans évoquer une espèce d’immense marché de la permissivité, dans lequel on viendrait se procurer la justification qui correspond à ses perversions ou à ses crimes. Dans cette perspective, les contradictions internes importent peu: les choses se passent comme si le lecteur n’avait pas à se préoccuper des systèmes qui ne concernent pas ses idées ou ses penchants.

Les raisonnements moraux dont regorgent les ouvrages sadiens ont une signification clairement parodique. C’est le « progrès » des Lumières qui est en question: l’auteur utilise les écrits des penseurs du XVIIIe siècle, non pour apporter sa pierre à l’oeuvre philosophique, mais plutôt pour mettre en accusation ceux qui, selon lui, n’ont pas craint de fournir une caution morale aux écarts des libertins. Les éloges adressés par Sade à La Mettrie, à Helvétius ou à Voltaire relèvent du sarcasme et non de la glorification. Le marquis démontre, en les citant parfois longuement, que les philosophes ont, sinon approuvé par avance les horreurs qu’il décrit, en tout cas enseigné aux méchants comment se justifier.

Plus d’un philosophe a en effet développé l’idée que, dans la nature, il n’est rien de juste ou d’injuste, de bon ou de mauvais, et qu’il n’y a donc ni mal, ni faute, ni désordre. On est sodomite, pervers, coprophage, zoophile ou meurtrier, parce que la nature l’a voulu ainsi. Des paramètres qui ne dépendent pas de lui déterminent l’être d’un individu, qui doit se soumettre en silence à des lois dont il n’est pas responsable et auxquelles il ne peut se soustraire.

L’« aimable Mettrie », évoqué dans l’Histoire de Juliette (idem, t.III, p.334), est un auteur chez qui Sade romancier est allé puiser à pleines mains. Et pour cause: selon La Mettrie, l’homme est l’ouvrage de la nature et ne peut être tenu pour responsable de ses actes:

Nous sommes dans ses mains [de la nature], comme une pendule dans celles d’un horloger; elle nous a pétris comme elle a voulu, ou plutôt comme elle a pu; enfin nous ne sommes pas plus criminels, en suivant l’impression des mouvements primitifs qui nous gouvernent, que le Nil ne l’est de ses inondations, et la Mer de ses ravages. (LA METTRIE, 1751, t.I, p.287, apud LEDUC, 1969, p.27)

L’homme n’est qu’une machine entièrement déterminée par les sensations et portée à s’en procurer d’agréables. Rien de plus néfaste que les préjugés moraux qui la briment et font naître les remords, fruits nocifs et inefficaces de l’éducation. Aux remords, inutiles, il faut préférer l’égoïsme, légitime. La Mettrie est aussi l’auteur d’un ouvrage sur L’Art de jouir, qui célèbre notamment l’homosexualité comme une ressource contre l’ennuyeuse uniformité des plaisirs. Et dans le Discours sur le bonheur, on trouvecette longue exhoration à laquelle Sade fera plusieurs fois allusion:

Que la pollution et la jouissance, lubriques rivales, se succèdent tour à tour, et te faisant nuit et jour fondre de volupté, rendent ton âme, s’il se peut, aussi gluante et lascive que ton corps. [...]. Ou, si non content d’exceller dans le grand art des voluptés, la crapule et la débauche n’ont rien de trop fort pour toi, l’ordure et l’infamie sont ton partage; vautre-toi, comme font les porcs, et tu seras heureux à leur manière.Je ne te dis au reste que ce que tu te conseilles à toi-même et ce que tu fais: parler de tempérance à un débauché, c’est parler d’humanité à un tyran. (LA METTRIE, 1751, t.I, p.287, cité au SADE, 1990-1998, t.III, p.817, n.1)

Dans le même Discours sur le bonheur, La Mettrie a aussi rejeté les idées innées du Bien et du Mal, et il a défini la conscience comme un « baromètre » dépendant des idées acquises, variant en fonction des individus et des cultures. Dans L’Homme-Machine, La Mettrie a également relayé les hypothèses médicales de son temps sur l’inutilité de la femme dans le processus de la génération. Enfin il a affirmé que le bonheur n’était nullement inséparable de la vertu, annonçant ainsi la prospérité de Juliette et

l’infortune de Justine:

Le plaisir de l’âme étant la vraie source du bonheur, il est donc très évident que par rapport à la félicité le bien et le mal sont en soi fort indifférents, et que celui qui aura une plus grande satisfaction à faire le mal sera plus heureux que quiconque en aura moins à faire le bien. Ce qui explique pourquoi tant de coquins sont heureux dans ce monde, et fait voir qu’il est un bonheur particulier et individuel qui se trouve, et sans vertu, et dans le crime même. (apud DOMENECH, 1989, p.176-7)

Sade, nous l’avons dit, appelle aussi Helvétius à la barre. L’auteur du traité De l’Esprit a affirmé que l’homme n’obéissait qu’à un seul moteur, l’amour de soi; comme La Mettrie, il suggère que tout comportement s’explique par la recherche du plaisir et la crainte de la peine. L’homme suit son intérêt, quelles que soient les justifications qu’il se donne a posteriori, et il ne peut sortir du cercle étroit de l’égoïsme, de l’ambition, de la vanité et de la quête de la volupté physique (Helvétius est l’auteur d’un poème, Le Bonheur, qui définit celui-ci comme l’épanouissement sexuel). Ainsi tout individu est naturellement un despote: « Chacun veut être le plus heureux qu’il est possible; chacun veut être revêtu d’une puissance qui force les hommes à contribuer de tout leur pouvoir à son bonheur: c’est pour cet effet qu’on veut leur commander» (apud DEPRUN, 1990, p.LXVII).

Sade n’a pas manqué non plus de lire attentivement le chapitre « De la puissance des passions », dans De l’Esprit encore. On y fait l’éloge des passions fortes – c’est-à-dire souvent les passions mauvaises – auxquelles l’humanité doit les progrès techniques et les merveilles des arts. Le même traité indique également que les conceptions de la vertu sont variables (le vol n’était pas un délit chez les Spartiates, l’homosexualité n’était pas un vice chez les Athéniens), que les femmes galantes sont plus utiles à la société que les femmes sages, que la pitié est un attendrissement sur soi-même, enfin que la haine d’un enfant vis-à-vis des ses parents est légitime.

Hobbes a décrété – nous rappelle Mme d’Esterval dans La Nouvelle Justine – que la justice ou l’injustice d’une action « dépend du jugement seul de celui qui l’a faite» (SADE, 1990-1998, t.II, p.835). Il a écrit aussi qu’il n’y avait rien à blâmer dans les manifestations de l’égoïsme foncier des être humains. Et le philosophe anglais était enfin connu au XVIIIe siècle pour ses théories sur « l’état de guerre de tous contre tous » (cité par LEDUC, 1969, p.48) qui caractériserait la société originelle.

La Lettre de Thrasybule à Leucippe – dont Sade, on le sait, possédait un exemplaire à Lacoste – témoigne d’un spinozisme radical. Si Dieu existe, il est présent partout, y compris dans les crimes. Thrasybule affirme que les notions de bien et de mal, incertaines et flottantes, n’expriment que la joie ou la peine qui dérivent de nos actions. De même, il n’admet pas d’autre loi naturelle que celle du plaisir et de la douleur, c’est-à-dire la loi du plus fort. On note que Sade se montre très soucieux de souligner la présence, même implicite, chez les philosophes de la thèse de la légitimité de la loi du plus fort, – thèse que l’on découvre dans la Lettre de Thrasybule, mais qu’on peut également inférer des argumentations qui se lisent chez La Mettrie, encore, chez Helvétius, chez Hobbes, voire chez Bayle ou Montesquieu.

Beaucoup d’éditeurs ont fait observer, avec raison, que Sade détournait les discours qu’il empruntait, omettant ici une subordonnée restrictive, modifiant là un mot, ailleurs encore transformant un conditionnel en indicatif. Plus généralement, il tire les développements de leur contexte et radicalise leur signification. Ainsi, on lit dans L’Esprit des usages de Démeunier que les Sybarites aimaient les petits chiens et les menaient au bain « pour les faire servir ensuite à leur plaisirs »; un autre passage du même recueil signale que, selon Plutarque, des Égyptiennes se prélassaient jadis en compagnie de crocodiles apprivoisés (voir les notes de SADE, 1990-1998, t.III, p.1428-9). Dans la bouche de Noirceuil, ces mentions deviennent: « Les Sybarites enculaient des chiens; les Égyptiennes se prostituaient à des crocodiles » (ibid, t.III, p.345).

Lorsqu’il utilise les discours des Lumières, la volonté de Sade ressortit clairement de la caricature. Il exprime crûment ce que ces discours laissent, ou pourraient laisser, sous-entendre. Témoin aussi de cette intention, le détournement des vers de Voltaire que l’auteur inscrit sous le frontispice de La Philosophie dans le boudoir. On lisait, dans la tragédie d’Oreste:

Demeurez. Attendez que le temps la désarme.

La nature un moment jette un cri qui l’alarme;

Mais bientôt, dans un coeur à la raison rendu,

L’intérêt parle en maître, et seul est entendu.

(acte III, scène 6, Egisthe à Oreste)

Chez Sade, les trois derniers vers deviennent:

L’habitude un instant cause en nous quelque alarme,

Mais bientôt dans un coeur à la raison rendu

Le plaisir parle en maître et seul est entendu.

(SADE, 1990-1998, t.III, p.2)

Sade paraît s’investir d’une sorte de rôle de révélateur et, à l’aide de quelques modifications, il s’attache à mettre à nu la pensée cachée des penseurs les plus lus de son temps. Il fait apparaître ainsi les liens essentiels qui rattachent ses libertins aux « instituteurs immoraux », formule dont on voit bien qu’elle désigne, dans la perspective de Sade, les philosophes du XVIIIe siècle. Quand Dolmancé rappelle que Buffon a écrit qu’en amour, seule la jouissance physique était à recommander, le naturaliste se voit féliciter pour avoir « raisonn[é] en bon philosophe » (idem, t.III, p.100-1).Une note d’Aline et Valcour signale que Fontenelle, Montesquieu, Helvétius et La Mettrie, qui ont expliqué que les plaisirs amoureux ne doivent pas nécessairement être partagés pour être agréables, ont ainsi fait état d’un sentiment qui « sera toujours celui des vrais philosophes » (idem, t.I, p.576). Juliette se targue de « pens[er] et parl[er] comme Hobbes et Montesquieu » (idem, t.III, p.1025). Enfin, l’« Avis de l’éditeur » de La Nouvelle Justine, où le marquis parle de lui à la troisième personne, donne à lire ces propos:

Nous n’hésitons pas à les offrir [ces pages] telles que les enfanta le génie de cet écrivain à jamais célèbre; ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadé que le siècle philosophe dans lequel nous vivons ne se scandalisera pas des systèmes hardis qui s’y trouvent disséminés. (idem, t.II, p.393)

Comment le « siècle philosophe » pourrait-il s’aviser de prendre ombrage de Justine puisqu’on a pris soin, dans l’oeuvre, de bâtir les sophismes qui justifient les forfaits en se fondant sur les écrits majeurs qui font la gloire dudit siècle? Si celui-ci se scandalise, ce ne peut être, de sa part, qu’hypocrisie… Dans la même perspective, l’appel à être « philosophe », lancé aux lecteur des Cent Vingt Journées de Sodome, doit ironiquement s’entendre comme un équivalent d’invitations qu’on pourrait formuler ainsi: « accepte tout », « ne te formalise plus jamais pour quoi que ce soit », « n’écoute pas la voix de ta conscience », « considère que tout est dans la nature ».

Les philosophes du XVIIIe siècle étaient bien conscients que l’on pouvait faire une lecture absolue de leurs écrits et en inférer des théories légitimant tous les crimes. Ils ont donc travaillé à édifier de nouvelles barrières, qui devaient empêcher – comme celles qu’ils avaient renversées – que ne règne la loi du plus fort. Voltaire et les déistes, par exemple, ont conservé l’idée d’un Dieu garant du fonctionnement matériel mais aussi de l’ordre moral du monde. D’autres philosophes ont affirmé que l’harmonie de la société était assurée dès lors que les individus suivaient ce que leur inspirait la nature, ou ce que leur suggérait leur raison. D’Holbach et ses partisans ont créé les notions d’intérêt particulier, d’intérêt général et d’« intérêt bien compris »: l’homme en société ne pouvant être heureux sans le secours des autres, son « intérêt bien compris » lui impose de ne pas se comporter comme un être nuisible. Quant à La Mettrie, il suggère que, placés face au dilemme Bien/Mal, les êtres humains ne peuvent se décider que... pour le

Bien, infiniment plus séduisant.

Sade n’éprouve aucune difficulté à montrer que ces barrières sont dépourvues de tout caractère de solidité. Faire confiance à la nature? Mais la nature se révèle elle-même souvent destructrice, et l’on ne sait que trop qu’elle inspire des penchants nuisibles et criminels. Comme le proclament le duc de Blangis et Saint-Fond, le premier désir que la nature imprime en l’homme est celui du despotisme. Et serait-elle universellement bonne, les libertins ne se trouveraient nullement obligés pour cela de se conformer à ses avis: beaucoup des personnages de Sade parlent du plaisir qu’ils éprouvent, ou éprouveraient, à prendre le contre-pied de la nature, à la bafouer, voire à interrompre sa marche. Est-il moins aléatoire de se fonder sur les arrêts de la raison? Encore faudrait-il que les passions lui fussent asservies. C’est loin d’être le cas. Juliette se vante d’allumer la philosophie au flambeau des passions, et non l’inverse. Chez la plupart des personnages sadiens, la raison sert à justifier les écarts et point à les prévenir; elle se laisse aisément transformer en moulin à sophismes et ne gouverne rien. Peut-on au moins invoquer le Dieu des déistes? Rempart bien précaire, à nouveau: on voit où sa foi en l’ordre moral du monde mène Justine... Et Sade a tôt fait aussi d’anéantir les théories holbachiques sur l’« intérêt bien compris »: l’intérêt particulier est en constante opposition avec l’intérêt général; si l’homme préfère l’intérêt général, il sera malheureux; s’il préfère l’intérêt particulier, à l’exclusion de toute autre préoccupation, il ne peut être qu’heureux. – Il est plus facile, assurément, de pourfendre le fanatisme et la superstition que d’édifier de nouvelles digues pour garantir la société du chaos. Les pulsions animales et agressives de l’homme rendent vaines les belles constructions morales des Lumières.

Le jeune Sade, qui s’est engouffré dans les brèches ouvertes par lesphilosophes, a fait l’expérience que les barrières dressées par eux contre le Mal s’avéraient illusoires, et bien plus fragiles en tout cas que les traditionnelles peurs de l’Enfer et du châtiment divin. Avant d’entrer à Vincennes, en 1777, le marquis figurait à l’évidence au nombre des partisans de la pensée des Lumières, dans laquelle il pouvait trouver la justification de toutes ses frasques. En prison, il a continué à se dire philosophe, notamment dans la lettre à Mme de Sade, déjà évoquée, où il demande à relire Le Système de la Nature et se déclare sectateur du baron d’Holbach « jusqu’au martyre s’il le fallait » (idem, t.III, p.334). Il ne croyait pas si bien dire (l’écrivain ignorait alors qu’il allait passer presque toute la fin de sa vie en prison). Pendant ses incarcérations, le retour que le marquis effectue sur lui-même s’accompagne d’une mise en accusation de son éducation, mais aussi de la philosophie des Lumières, qui a entretenu en lui l’illusion de la légitimité de tous les comportements.

Plus prudents que le marquis, les philosophes s’étaient bien gardés, eux, d’expérimenter les idées qu’ils diffusaient dans le public. Quand, dans l’Histoire de Juliette, Sade rappelle que La Mettrie, Helvétius et Montesquieu n’ont fait qu’« indiquer » dans leurs ouvrages que le crime est l’acte qui « plaît le mieux » à la nature, le passage est à double entente et doit se comprendre en ces termes: si l’« [a]imable La Mettrie, [le] profond Helvétius, [le] sage et savant Montesquieu » (ibidem) avaient eu le courage de mettre à l’épreuve cette affirmation, ils auraient connu avant le marquis les joies de la prison. Mais ils ont préféré y envoyer leurs lecteurs…

Notre auteur présente dans ses lettres et dans ses notes littéraires un moi divisé entre son passé de disciple des Lumières et la conscience de s’être laissé empoisonner par les idées philosophiques. À cet égard, le raisonnement par lequel il réfute la paternité de Justine est exemplaire:

Qu’on [...] lise avec attention [Justine], et l’on verra que, par une impardonnable maladresse, par un procédé bien fait (comme cela est arrivé) pour brouiller l’auteur avec les sages et avec les fous, avec les bons et avec les méchants, tous les personnages philosophes de ce roman sont gangrenés de scélératesse. Cependant je suis philosophe; tous ceux qui me connaissent ne doutent pas que j’en fasse gloire et profession... Et peut-on admettre un instant, à moins de me supposer un fou, peut-on, dis-je, supposer une minute que j’aille putréfier d’horreurs et d’exécrations le caractère dont je m’honore le plus? [...]. J’ajouterai ici quelque chose de plus fort, c’est qu’il est très singulier que la tourbe dévotieuse, tous les Geoffroy, les Genlis, les Legouvé, les Chateaubriand, les La Harpe, les Luce de Lancival, les Villeterque, tous les braves suppôts de la tonsure se soient déchaînés contre Justine, tandis que ce livre leur donnait précisément gain de cause. Ils eussent payé pour avoir un ouvrage aussi bien fait que celui-là pour dénigrer la philosophie, qu’ils ne fussent point parvenus à l’avoir. (SADE, 1967, t.XV, p.27-8)

Philosophe, Sade n’a pourtant laissé que des ouvrages anti-philosophiques. Le prisonnier possédait au moins le douteux avantage, sur la « tourbe dévotieuse » de ceux qui attaquaient les doctrines philosophiques au nom de la religion, de connaître son sujet de l’intérieur et de porter, sur son corps et dans son âme de reclus, les stigmates des Lumières.

Bien sûr, il ne viendrait à l’idée de personne, aujourd’hui, de dénier tout intérêt à la pensée du XVIIIe siècle. Cette époque a répondu massivement à l’appel du Sapere aude. Cependant, tous les aspects des Lumières

ne sont pas également admirables, et la médaille eut son revers. C’est à ce revers que s’intéresse l’oeuvre de Sade.

On s’est mis, au XVIIIe siècle, à discuter et à se prononcer sur tous les sujets. Des opinions farfelues circulaient sur n’importe quel point. Chacun prenait la plume parce qu’il se sentait investi de la mission d’éclairer ses contemporains du fruit de ses cogitations. « Nous sommes inondés à la vérité

de brochures », confie Voltaire au duc de La Vallière, le 25 avril 1761. L’auteur de Candide évoque dans la même lettre cette « multitude prodigieuse de moucherons et de chenilles », cette « foule immense de [...] petits écrits, tous effacés les uns par les autres » (VOLTAIRE, 1980, p.361). On hésiterait beaucoup à affirmer que tout ce qui se trouve dans ces libelles ne pouvait être dérobé à l’impression. Les philosophes auto-proclamés empilent des assertions non fondées, remettent toutes les valeurs en cause, préconisent des systèmes souvent extravagants et ne se soucient pas des conséquences de leurs propos, s’ils venaient à être pris au pied de la lettre. Les plus grands n’échappent à ce reproche. Il est arrivé à Voltaire soi-même de n’accorder qu’une attention distraite à ce qui sortait de sa plume. Comme le dit la formule fameuse de Catherine II à Diderot, « le papier souffre tout », même les sophismes. Cependant, cette frénésie argumentative a eu à l’époque des conséquences pernicieuses, notamment lorsque les raisonnements des philosophes et de leurs épigones ont instillé chez les Français du XVIIIe siècle l’illusion que tout était légitime et que tout était permis. Longtemps, Sade fut lui-même la proie d’une telle illusion, qu’il dénonce par le biais de romans où la cacophonie des discours des protagonistes fonctionne comme la métaphore caricaturale du siècle des Lumières tout entier.

BRIX, Michel. Is Sade a philosopher of Enlightenment?

Références bibliographiques

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________. Histoire de Juliette, in OE uvres.

________. Les Cent Vingt Journées de Sodome, in OE uvres, t. I.

________. Les Questions de Zapata traduites par le sieur Tamporet, docteur de Sorbonne.

VOLTAIRE. Correspondance, t.VI. Coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». Paris, Gallimard, 1980.

Julien Offray de La Mettrie

Julien Offray de La Mettrie

On trouve les évocations des penseurs des Lumières dans la bouche des protagonistes – qui se réclament d’eux quand ils justifient leur comportement –, dans le discours du narrateur ou encore sous la plume de l’auteur, qui se manifeste à travers les notes de bas de page.

Mais plus encore: Sade ne s’est pas contenté de semer ses écrits de coups de chapeau en direction des plus illustres philosophes. Il n’a pas hésité non plus à emprunter à ceux-ci le contenu même de leurs oeuvres. Les éditeurs ont ainsi noté que Les Questions de Zapata de Voltaire se trouvaient presque entièrement reproduites dans La Nouvelle Justine (voir idem, t.II, p.479-88). Le même roman fait réciter à Bressac, puis à Bandole, de longs passages du Bon Sens et du Système de la Nature du baron d’Holbach (voir idem, t.II, p.490-92 et 579-83). Les discours de Mme Delbène à Juliette démarquent, entre autres, la Lettre de Thrasybule à Leucippe (voir idem, t.III, p.204-15), puis huit chapitres empruntés à nouveau au Bon Sens de d’Holbach (voir idem, t.III, p.217-24). Dans l’Histoire de Juliette, encore, un développement de Clairwil sur l’enfer condense L’Enfer détruit, ouvrage anonyme dont la traduction française parut en 1769 par les soins du baron d’Holbach (voir idem, t.III, p.511-31; aussi DEPRUN, 1977, p.264), tandis que Monseigneur Chigi, personnage de la même Histoire de Juliette, fait dériver des thèses d’Helvétius l’idée que les lois sont inutiles. Ce sont aussi les philosophes qui ont fourni à l’auteur de Justine l’image du « chemin en fleurs », que l’on trouve chez La Mettrie et aussi chez le baron d’Holbach, décidément très sollicité (voir idem, t.III, p.1285, note). Enfin, La Philosophie dans le boudoir emprunte à Hobbes les prémisses du développement où Dolmancé légitime les « plaisirs de la cruauté » (idem, t.III, p.67). Et le relevé est loin d’être clos.

Rien d’étonnant, donc, à ce qu’on retrouve dans les écrits de Sade la plupart des thèses majeures du corpus philosophique. Les héros du marquis rappellent notamment toutes les objections formulées au XVIIIe siècle contre les religions révélées. Apparaissent aussi, dans les oeuvres sadiennes, entre autres idées ou prises de position familières au XVIIIe siècle: l’éloge des passions; les interprétations matérialistes de la vie; la thèse de l’inexistence des idées innées et des origines sensualistes du savoir, de la vérité et de la morale; l’impossibilité de concevoir des lois absolues; l’identification posée entre les lois d’une nation et ses anciennes pratiques barbares institutionnalisées; enfin, l’appel à une morale « naturelle » qui remplacerait avantageusement la morale fondée sur l’enseignement de l’Église. La critique a signalé en outre qu’à l’instar des philosophes, Sade évoquait très souvent les « bigarrures » morales du monde, c’est-à-dire les habitudes de comportement, parfois très différentes des nôtres, que l’on observe chez les populations lointaines, ou appartenant au passé. Pour fournir ces arguments de « bigarrures » morales à ses personnages, Sade n’hésite pas non plus à puiser largement dans les écrits des Lumières, et notamment dans les ouvrages historiques et ethnographiques les plus lus au XVIIIe siècle: les récits des explorateurs Cook et Bougainville, les Recherches philosophiques sur les Américains de Cornélius de Pauw, le recueil des Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde publié à Amsterdam par le libraire J.-Fr. Bernard (1723-1743, 11 volumes), l’Histoire des Celtes de Simon Pelloutier (1741) et surtout L’Esprit des usages et des coutumes des différents peuples, ou Observations tirées des voyageurs et des historiens de Démeunier, ouvrage dont on sait qu’il se trouvait au château de Lacoste.

Est-on en droit, sur pareille base, de parler d’une « philosophie sadienne », qui prolongerait les débats d’idées du siècle des Lumières et dont le lecteur pourrait réunir les éléments dans les romans du marquis? Rien n’est moins sûr. Les discours des héros libertins du marquis ne se laissent guère réunir en un ensemble cohérent. Entre ces discours, c’est plutôt la contradiction qui domine. Ainsi, La Philosophie dans le boudoir légitime le meurtre de la mère, à partir d’éléments empruntés à la littérature médicale de l’époque et de la « primauté » à accorder au père dans le couple parental. Mais on fonderait vainement une « pensée » sadienne sur cette exaltation du père: dans l’Histoire de Juliette, Saint-Fond et la princesse Borghèse commettent chacun un parricide et ne rencontrent aucune difficulté à expliquer qu’il était exigé par la nature (voir idem, t.III, p.400-2). La contradiction se rencontre parfois à l’intérieur d’un même texte. Ainsi, le pamphlet « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », qui est lu au cours du « Cinquième dialogue » de La Philosophie dans le boudoir, proclame concurremment la liberté sexuelle des femmes (« Je veux que la jouissance de tous les sexes et de toutes les parties de leur corps leur soit permise [aux femmes] comme aux hommes » (idem, t.III, p.135)) et leur essentielle soumission – que réclamerait la nature – aux désirs masculins. Il est fréquent que les démonstrations dont est truffé le texte sadien s’excluent les unes les autres.

En fait, ce que les romans du marquis démontrent au fond, plutôt que telle ou telle thèse « philosophique », c’est que tout peut être justifié. Les héros de Sade, aussi doués pour le funambulisme verbal que pour les acrobaties érotiques, se révèlent en mesure de prouver le bien-fondé de n’importe quel comportement criminel, aussi abominable fût-il, en le reliant à une « loi » de la nature fabriquée pour la circonstance ou en affirmant qu’il est en usage ailleurs. Ces argumentations ne valent que pour le forfait qu’elles justifient, et il est illusoire de vouloir reconstruire un système cohérent à partir de tous les discours des protagonistes. L’intention de l’auteur n’est pas, à l’évidence, de proposer une doctrine, mais de nous prendre à témoin de l’agilité sophistique de ses libertins. Ainsi, l’oeuvre de Sade n’est pas sans évoquer une espèce d’immense marché de la permissivité, dans lequel on viendrait se procurer la justification qui correspond à ses perversions ou à ses crimes. Dans cette perspective, les contradictions internes importent peu: les choses se passent comme si le lecteur n’avait pas à se préoccuper des systèmes qui ne concernent pas ses idées ou ses penchants.

Les raisonnements moraux dont regorgent les ouvrages sadiens ont une signification clairement parodique. C’est le « progrès » des Lumières qui est en question: l’auteur utilise les écrits des penseurs du XVIIIe siècle, non pour apporter sa pierre à l’oeuvre philosophique, mais plutôt pour mettre en accusation ceux qui, selon lui, n’ont pas craint de fournir une caution morale aux écarts des libertins. Les éloges adressés par Sade à La Mettrie, à Helvétius ou à Voltaire relèvent du sarcasme et non de la glorification. Le marquis démontre, en les citant parfois longuement, que les philosophes ont, sinon approuvé par avance les horreurs qu’il décrit, en tout cas enseigné aux méchants comment se justifier.

Plus d’un philosophe a en effet développé l’idée que, dans la nature, il n’est rien de juste ou d’injuste, de bon ou de mauvais, et qu’il n’y a donc ni mal, ni faute, ni désordre. On est sodomite, pervers, coprophage, zoophile ou meurtrier, parce que la nature l’a voulu ainsi. Des paramètres qui ne dépendent pas de lui déterminent l’être d’un individu, qui doit se soumettre en silence à des lois dont il n’est pas responsable et auxquelles il ne peut se soustraire.

L’« aimable Mettrie », évoqué dans l’Histoire de Juliette (idem, t.III, p.334), est un auteur chez qui Sade romancier est allé puiser à pleines mains. Et pour cause: selon La Mettrie, l’homme est l’ouvrage de la nature et ne peut être tenu pour responsable de ses actes:

Nous sommes dans ses mains [de la nature], comme une pendule dans celles d’un horloger; elle nous a pétris comme elle a voulu, ou plutôt comme elle a pu; enfin nous ne sommes pas plus criminels, en suivant l’impression des mouvements primitifs qui nous gouvernent, que le Nil ne l’est de ses inondations, et la Mer de ses ravages. (LA METTRIE, 1751, t.I, p.287, apud LEDUC, 1969, p.27)

L’homme n’est qu’une machine entièrement déterminée par les sensations et portée à s’en procurer d’agréables. Rien de plus néfaste que les préjugés moraux qui la briment et font naître les remords, fruits nocifs et inefficaces de l’éducation. Aux remords, inutiles, il faut préférer l’égoïsme, légitime. La Mettrie est aussi l’auteur d’un ouvrage sur L’Art de jouir, qui célèbre notamment l’homosexualité comme une ressource contre l’ennuyeuse uniformité des plaisirs. Et dans le Discours sur le bonheur, on trouvecette longue exhoration à laquelle Sade fera plusieurs fois allusion:

Que la pollution et la jouissance, lubriques rivales, se succèdent tour à tour, et te faisant nuit et jour fondre de volupté, rendent ton âme, s’il se peut, aussi gluante et lascive que ton corps. [...]. Ou, si non content d’exceller dans le grand art des voluptés, la crapule et la débauche n’ont rien de trop fort pour toi, l’ordure et l’infamie sont ton partage; vautre-toi, comme font les porcs, et tu seras heureux à leur manière.Je ne te dis au reste que ce que tu te conseilles à toi-même et ce que tu fais: parler de tempérance à un débauché, c’est parler d’humanité à un tyran. (LA METTRIE, 1751, t.I, p.287, cité au SADE, 1990-1998, t.III, p.817, n.1)

Dans le même Discours sur le bonheur, La Mettrie a aussi rejeté les idées innées du Bien et du Mal, et il a défini la conscience comme un « baromètre » dépendant des idées acquises, variant en fonction des individus et des cultures. Dans L’Homme-Machine, La Mettrie a également relayé les hypothèses médicales de son temps sur l’inutilité de la femme dans le processus de la génération. Enfin il a affirmé que le bonheur n’était nullement inséparable de la vertu, annonçant ainsi la prospérité de Juliette et l’infortune de Justine:

Le plaisir de l’âme étant la vraie source du bonheur, il est donc très évident que par rapport à la félicité le bien et le mal sont en soi fort indifférents, et que celui qui aura une plus grande satisfaction à faire le mal sera plus heureux que quiconque en aura moins à faire le bien. Ce qui explique pourquoi tant de coquins sont heureux dans ce monde, et fait voir qu’il est un bonheur particulier et individuel qui se trouve, et sans vertu, et dans le crime même. (apud DOMENECH, 1989, p.176-7)

Sade, nous l’avons dit, appelle aussi Helvétius à la barre. L’auteur du traité De l’Esprit a affirmé que l’homme n’obéissait qu’à un seul moteur, l’amour de soi; comme La Mettrie, il suggère que tout comportement s’explique par la recherche du plaisir et la crainte de la peine. L’homme suit son intérêt, quelles que soient les justifications qu’il se donne a posteriori, et il ne peut sortir du cercle étroit de l’égoïsme, de l’ambition, de la vanité et de la quête de la volupté physique (Helvétius est l’auteur d’un poème, Le Bonheur, qui définit celui-ci comme l’épanouissement sexuel). Ainsi tout individu est naturellement un despote: « Chacun veut être le plus heureux qu’il est possible; chacun veut être revêtu d’une puissance qui force les hommes à contribuer de tout leur pouvoir à son bonheur: c’est pour cet effet qu’on veut leur commander» (apud DEPRUN, 1990, p.LXVII).

Sade n’a pas manqué non plus de lire attentivement le chapitre « De la puissance des passions », dans De l’Esprit encore. On y fait l’éloge des passions fortes – c’est-à-dire souvent les passions mauvaises – auxquelles l’humanité doit les progrès techniques et les merveilles des arts. Le même traité indique également que les conceptions de la vertu sont variables (le vol n’était pas un délit chez les Spartiates, l’homosexualité n’était pas un vice chez les Athéniens), que les femmes galantes sont plus utiles à la société que les femmes sages, que la pitié est un attendrissement sur soi-même, enfin que la haine d’un enfant vis-à-vis des ses parents est légitime.

Hobbes a décrété – nous rappelle Mme d’Esterval dans La Nouvelle Justine – que la justice ou l’injustice d’une action « dépend du jugement seul de celui qui l’a faite» (SADE, 1990-1998, t.II, p.835). Il a écrit aussi qu’il n’y avait rien à blâmer dans les manifestations de l’égoïsme foncier des être humains. Et le philosophe anglais était enfin connu au XVIIIe siècle pour ses théories sur « l’état de guerre de tous contre tous » (cité par LEDUC, 1969, p.48) qui caractériserait la société originelle.

La Lettre de Thrasybule à Leucippe – dont Sade, on le sait, possédait un exemplaire à Lacoste – témoigne d’un spinozisme radical. Si Dieu existe, il est présent partout, y compris dans les crimes. Thrasybule affirme que les notions de bien et de mal, incertaines et flottantes, n’expriment que la joie ou la peine qui dérivent de nos actions. De même, il n’admet pas d’autre loi naturelle que celle du plaisir et de la douleur, c’est-à-dire la loi du plus fort. On note que Sade se montre très soucieux de souligner la présence, même implicite, chez les philosophes de la thèse de la légitimité de la loi du plus fort, – thèse que l’on découvre dans la Lettre de Thrasybule, mais qu’on peut également inférer des argumentations qui se lisent chez La Mettrie, encore, chez Helvétius, chez Hobbes, voire chez Bayle ou Montesquieu.

Beaucoup d’éditeurs ont fait observer, avec raison, que Sade détournait les discours qu’il empruntait, omettant ici une subordonnée restrictive, modifiant là un mot, ailleurs encore transformant un conditionnel en indicatif. Plus généralement, il tire les développements de leur contexte et radicalise leur signification. Ainsi, on lit dans L’Esprit des usages de Démeunier que les Sybarites aimaient les petits chiens et les menaient au bain « pour les faire servir ensuite à leur plaisirs »; un autre passage du même recueil signale que, selon Plutarque, des Égyptiennes se prélassaient jadis en compagnie de crocodiles apprivoisés (voir les notes de SADE, 1990-1998, t.III, p.1428-9). Dans la bouche de Noirceuil, ces mentions deviennent: « Les Sybarites enculaient des chiens; les Égyptiennes se prostituaient à des crocodiles » (ibid, t.III, p.345).

Lorsqu’il utilise les discours des Lumières, la volonté de Sade ressortit clairement de la caricature. Il exprime crûment ce que ces discours laissent, ou pourraient laisser, sous-entendre. Témoin aussi de cette intention, le détournement des vers de Voltaire que l’auteur inscrit sous le frontispice de La Philosophie dans le boudoir. On lisait, dans la tragédie d’Oreste:

Demeurez. Attendez que le temps la désarme.

La nature un moment jette un cri qui l’alarme;

Mais bientôt, dans un coeur à la raison rendu,

L’intérêt parle en maître, et seul est entendu.

(acte III, scène 6, Egisthe à Oreste)

Chez Sade, les trois derniers vers deviennent:

L’habitude un instant cause en nous quelque alarme,

Mais bientôt dans un coeur à la raison rendu

Le plaisir parle en maître et seul est entendu.

(SADE, 1990-1998, t.III, p.2)

Sade paraît s’investir d’une sorte de rôle de révélateur et, à l’aide de quelques modifications, il s’attache à mettre à nu la pensée cachée des penseurs les plus lus de son temps. Il fait apparaître ainsi les liens essentiels qui rattachent ses libertins aux « instituteurs immoraux », formule dont on voit bien qu’elle désigne, dans la perspective de Sade, les philosophes du XVIIIe siècle. Quand Dolmancé rappelle que Buffon a écrit qu’en amour, seule la jouissance physique était à recommander, le naturaliste se voit féliciter pour avoir « raisonn[é] en bon philosophe » (idem, t.III, p.100-1).Une note d’Aline et Valcour signale que Fontenelle, Montesquieu, Helvétius et La Mettrie, qui ont expliqué que les plaisirs amoureux ne doivent pas nécessairement être partagés pour être agréables, ont ainsi fait état d’un sentiment qui « sera toujours celui des vrais philosophes » (idem, t.I, p.576). Juliette se targue de « pens[er] et parl[er] comme Hobbes et Montesquieu » (idem, t.III, p.1025). Enfin, l’« Avis de l’éditeur » de La Nouvelle Justine, où le marquis parle de lui à la troisième personne, donne à lire ces propos:

Nous n’hésitons pas à les offrir [ces pages] telles que les enfanta le génie de cet écrivain à jamais célèbre; ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadé que le siècle philosophe dans lequel nous vivons ne se scandalisera pas des systèmes hardis qui s’y trouvent disséminés. (idem, t.II, p.393)

Comment le « siècle philosophe » pourrait-il s’aviser de prendre ombrage de Justine puisqu’on a pris soin, dans l’oeuvre, de bâtir les sophismes qui justifient les forfaits en se fondant sur les écrits majeurs qui font la gloire dudit siècle? Si celui-ci se scandalise, ce ne peut être, de sa part, qu’hypocrisie… Dans la même perspective, l’appel à être « philosophe », lancé aux lecteur des Cent Vingt Journées de Sodome, doit ironiquement s’entendre comme un équivalent d’invitations qu’on pourrait formuler ainsi: « accepte tout », « ne te formalise plus jamais pour quoi que ce soit », « n’écoute pas la voix de ta conscience », « considère que tout est dans la nature ».

Les philosophes du XVIIIe siècle étaient bien conscients que l’on pouvait faire une lecture absolue de leurs écrits et en inférer des théories légitimant tous les crimes. Ils ont donc travaillé à édifier de nouvelles barrières, qui devaient empêcher – comme celles qu’ils avaient renversées – que ne règne la loi du plus fort. Voltaire et les déistes, par exemple, ont conservé l’idée d’un Dieu garant du fonctionnement matériel mais aussi de l’ordre moral du monde. D’autres philosophes ont affirmé que l’harmonie de la société était assurée dès lors que les individus suivaient ce que leur inspirait la nature, ou ce que leur suggérait leur raison. D’Holbach et ses partisans ont créé les notions d’intérêt particulier, d’intérêt général et d’« intérêt bien compris »: l’homme en société ne pouvant être heureux sans le secours des autres, son « intérêt bien compris » lui impose de ne pas se comporter comme un être nuisible. Quant à La Mettrie, il suggère que, placés face au dilemme Bien/Mal, les êtres humains ne peuvent se décider que... pour le Bien, infiniment plus séduisant.

Sade n’éprouve aucune difficulté à montrer que ces barrières sont dépourvues de tout caractère de solidité. Faire confiance à la nature? Mais la nature se révèle elle-même souvent destructrice, et l’on ne sait que trop qu’elle inspire des penchants nuisibles et criminels. Comme le proclament le duc de Blangis et Saint-Fond, le premier désir que la nature imprime en l’homme est celui du despotisme. Et serait-elle universellement bonne, les libertins ne se trouveraient nullement obligés pour cela de se conformer à ses avis: beaucoup des personnages de Sade parlent du plaisir qu’ils éprouvent, ou éprouveraient, à prendre le contre-pied de la nature, à la bafouer, voire à interrompre sa marche. Est-il moins aléatoire de se fonder sur les arrêts de la raison? Encore faudrait-il que les passions lui fussent asservies. C’est loin d’être le cas. Juliette se vante d’allumer la philosophie au flambeau des passions, et non l’inverse. Chez la plupart des personnages sadiens, la raison sert à justifier les écarts et point à les prévenir; elle se laisse aisément transformer en moulin à sophismes et ne gouverne rien. Peut-on au moins invoquer le Dieu des déistes? Rempart bien précaire, à nouveau: on voit où sa foi en l’ordre moral du monde mène Justine... Et Sade a tôt fait aussi d’anéantir les théories holbachiques sur l’« intérêt bien compris »: l’intérêt particulier est en constante opposition avec l’intérêt général; si l’homme préfère l’intérêt général, il sera malheureux; s’il préfère l’intérêt particulier, à l’exclusion de toute autre préoccupation, il ne peut être qu’heureux. – Il est plus facile, assurément, de pourfendre le fanatisme et la superstition que d’édifier de nouvelles digues pour garantir la société du chaos. Les pulsions animales et agressives de l’homme rendent vaines les belles constructions morales des Lumières.

Le jeune Sade, qui s’est engouffré dans les brèches ouvertes par lesphilosophes, a fait l’expérience que les barrières dressées par eux contre le Mal s’avéraient illusoires, et bien plus fragiles en tout cas que les traditionnelles peurs de l’Enfer et du châtiment divin. Avant d’entrer à Vincennes, en 1777, le marquis figurait à l’évidence au nombre des partisans de la pensée des Lumières, dans laquelle il pouvait trouver la justification de toutes ses frasques. En prison, il a continué à se dire philosophe, notamment dans la lettre à Mme de Sade, déjà évoquée, où il demande à relire Le Système de la Nature et se déclare sectateur du baron d’Holbach « jusqu’au martyre s’il le fallait » (idem, t.III, p.334). Il ne croyait pas si bien dire (l’écrivain ignorait alors qu’il allait passer presque toute la fin de sa vie en prison). Pendant ses incarcérations, le retour que le marquis effectue sur lui-même s’accompagne d’une mise en accusation de son éducation, mais aussi de la philosophie des Lumières, qui a entretenu en lui l’illusion de la légitimité de tous les comportements.

Plus prudents que le marquis, les philosophes s’étaient bien gardés, eux, d’expérimenter les idées qu’ils diffusaient dans le public. Quand, dans l’Histoire de Juliette, Sade rappelle que La Mettrie, Helvétius et Montesquieu n’ont fait qu’« indiquer » dans leurs ouvrages que le crime est l’acte qui « plaît le mieux » à la nature, le passage est à double entente et doit se comprendre en ces termes: si l’« [a]imable La Mettrie, [le] profond Helvétius, [le] sage et savant Montesquieu » (ibidem) avaient eu le courage de mettre à l’épreuve cette affirmation, ils auraient connu avant le marquis les joies de la prison. Mais ils ont préféré y envoyer leurs lecteurs…

Notre auteur présente dans ses lettres et dans ses notes littéraires un moi divisé entre son passé de disciple des Lumières et la conscience de s’être laissé empoisonner par les idées philosophiques. À cet égard, le raisonnement par lequel il réfute la paternité de Justine est exemplaire:

Qu’on [...] lise avec attention [Justine], et l’on verra que, par une impardonnable maladresse, par un procédé bien fait (comme cela est arrivé) pour brouiller l’auteur avec les sages et avec les fous, avec les bons et avec les méchants, tous les personnages philosophes de ce roman sont gangrenés de scélératesse. Cependant je suis philosophe; tous ceux qui me connaissent ne doutent pas que j’en fasse gloire et profession... Et peut-on admettre un instant, à moins de me supposer un fou, peut-on, dis-je, supposer une minute que j’aille putréfier d’horreurs et d’exécrations le caractère dont je m’honore le plus? [...]. J’ajouterai ici quelque chose de plus fort, c’est qu’il est très singulier que la tourbe dévotieuse, tous les Geoffroy, les Genlis, les Legouvé, les Chateaubriand, les La Harpe, les Luce de Lancival, les Villeterque, tous les braves suppôts de la tonsure se soient déchaînés contre Justine, tandis que ce livre leur donnait précisément gain de cause. Ils eussent payé pour avoir un ouvrage aussi bien fait que celui-là pour dénigrer la philosophie, qu’ils ne fussent point parvenus à l’avoir. (SADE, 1967, t.XV, p.27-8)

Philosophe, Sade n’a pourtant laissé que des ouvrages anti-philosophiques. Le prisonnier possédait au moins le douteux avantage, sur la « tourbe dévotieuse » de ceux qui attaquaient les doctrines philosophiques au nom de la religion, de connaître son sujet de l’intérieur et de porter, sur son corps et dans son âme de reclus, les stigmates des Lumières.

Bien sûr, il ne viendrait à l’idée de personne, aujourd’hui, de dénier tout intérêt à la pensée du XVIIIe siècle. Cette époque a répondu massivement à l’appel du Sapere aude. Cependant, tous les aspects des Lumièresne sont pas également admirables, et la médaille eut son revers. C’est à ce revers que s’intéresse l’oeuvre de Sade.

 On s’est mis, au XVIIIe siècle, à discuter et à se prononcer sur tous les sujets. Des opinions farfelues circulaient sur n’importe quel point. Chacun prenait la plume parce qu’il se sentait investi de la mission d’éclairer ses contemporains du fruit de ses cogitations. « Nous sommes inondés à la vérité de brochures », confie Voltaire au duc de La Vallière, le 25 avril 1761. L’auteur de Candide évoque dans la même lettre cette « multitude prodigieuse de moucherons et de chenilles », cette « foule immense de [...] petits écrits, tous effacés les uns par les autres » (VOLTAIRE, 1980, p.361). On hésiterait beaucoup à affirmer que tout ce qui se trouve dans ces libelles ne pouvait être dérobé à l’impression. Les philosophes auto-proclamés empilent des assertions non fondées, remettent toutes les valeurs en cause, préconisent des systèmes souvent extravagants et ne se soucient pas des conséquences de leurs propos, s’ils venaient à être pris au pied de la lettre. Les plus grands n’échappent à ce reproche. Il est arrivé à Voltaire soi-même de n’accorder qu’une attention distraite à ce qui sortait de sa plume. Comme le dit la formule fameuse de Catherine II à Diderot, « le papier souffre tout », même les sophismes. Cependant, cette frénésie argumentative a eu à l’époque des conséquences pernicieuses, notamment lorsque les raisonnements des philosophes et de leurs épigones ont instillé chez les Français du XVIIIe siècle l’illusion que tout était légitime et que tout était permis. Longtemps, Sade fut lui-même la proie d’une telle illusion, qu’il dénonce par le biais de romans où la cacophonie des discours des protagonistes fonctionne comme la métaphore caricaturale du siècle des Lumières tout entier.

BRIX, Michel. Is Sade a philosopher of Enlightenment?

 

Références Bibliographies:

EURIPIDE. Oreste. Paris, Les Belles Lettres, 1973.

DEPRUN, Jean. « Introduction ». in: Sade, 1990-1998; t. I, 1990.

________. « Quand Sade récrit Fréret, Voltaire et d’Holbach ». Obliques, n° 12-13 (Sade), 1977.

DOMENECH, Jacques. L’Éthique des Lumières. Les fondements de la morale dans la philosophie française du XVIIIe siècle. Paris, Vrin, 1989.

LA METTRIE, Julien Offroy de. OE uvres philosophiques. Berlin, [1751], t. I, p.287.

LEDUC, Jean. « Les Sources de l’athéisme et de l’immoralisme du marquis de Sade ». Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, t. LXVIII. Genève, Institut et Musée Voltaire, 1969.

SADE. OEuvres complètes. Paris, Cercle du Livre précieux, 1967.

________. Œuvres. Coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». Paris, Gallimard, 1990-1998, 3 tomes.

________. « Notes littéraires ». OE uvres complètes, Cercle du Livre précieux, t. XV, 1967, p.27-28.

________. Histoire de Juliette, in OE uvres.

________. Les Cent Vingt Journées de Sodome, in OE uvres, t. I.

________. Les Questions de Zapata traduites par le sieur Tamporet, docteur de Sorbonne.

VOLTAIRE. Correspondance, t.VI. Coll. « Bibliothèque de la Pléiade ». Paris, Gallimard, 1980.

Eric Marty-Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux.

Simone de Beauvoir - Faut-il brûler Sade ?

Jean Jacques Pauvert - Sade vivant 1205 pages Editeur : Le Tripode Editions (17 octobre 2013).

Annie Le Brun (Auteur), Laurence Des Cars (Auteur), Collectif (Auteur) - Sade : Attaquer le soleil. Gallimard (24 octobre 2014)

Et l'excellent; Zvetan Todorov - La peinture des Lumières : De Watteau à Goya. Seuil (16 octobre 2014)

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